L’heure de la rentrée

Lundi matin pluvieux, premier cours. Le système scolaire a le don de choisir la journée où tu serais resté au lit. C’est le débat que j’ai eu avec mon réveil, ce matin. C’est lui qui a gagné, mais pour me venger, j’ai décidé de me gagner une couple de minutes de retard en arrêtant me chercher un café au Tim.

J’arrive en classe, pas assez en retard pour avoir manqué le début, juste assez pour que ça prenne une éternité à spotter les places de libres.

Première rangée, troisième place, entre la fille qui lit son livre en silence et celle qui regarde tout le monde en se dandinant. La première parle jamais, la deuxième parle trop pis anyways, tout le monde sait que les deux rangées de l’avant, c’est pour ceux qui pensent être pertinents quand le prof pose une question. Ceux qui lèvent la main et causent un soupir général, qui parlent pour impressionner quand même le prof lance un dernier regard suppliant : «Come on… n’importe qui d’autre?». Pauvre fille au livre qui voulait juste éviter les morceaux d’efface des colons. Elle sait pas encore ce que sa rangée lui réserve.
Cancelle l’avant, je passe à l’option deux.

Les places du milieu.

Les places du milieu sont toujours les plus entertaining : c’est là que s’assoit le comique du groupe pour être ben sûr que sa voix porte quand il va pousser ses niaiseries. C’te place là, c’t’un rire assuré, t’es direct dans le feu de l’action, même si ça implique que tu vas avoir droit aux roulements de yeux d’Hermione Granger en avant. Jusque là, ça s’endure, c’est pas ça le problème. Le vrai problème, c’est pas le milieu-centre. Le vrai problème, c’est milieu-gauche pis le milieu-droit. D’un bord, le monde qui ont plein d’amis parce qu’ils sont nice, de l’autre, ceux qui ont plein d’amis parce qu’ils sont caves. C’est eux les colons au bouts d’efface. Les premiers sont assis sur leur bureau, les deuxièmes sont occupés à s’faire des réserves de caoutchouc. Ils parlent pas, sauf pour sortir une joke de cul de temps en temps, entre deux rires gras. Secrètement, on sait tous que leur expérience se limite à une p’tite séance de frotte-pinceaux d’vant le channel aux couleurs brouillées, mais on dit rien (ouin, j’ai décidé qu’on était à l’époque des channels aux couleurs brouillées).

J’pourrais ben m’asseoir quelque part dans ce boute-là, mais ça m’tente ordinairement d’entendre la belle fille inscrite à huit activités parascolaires raconter comment awesome était son long voyage en Grèce quand le prof va demander : «Qu’est-ce que vous avez fait cet été?».

Ça fait que je passe à l’autre option.

La dernière option.

L’option du siège au fond de la classe.

Le dernier en arrière du metalleux qui l’a choisi parce que c’t’une place de choix pour juger le monde. Celui auquel on aura p’t’être pas le temps de se rendre quand l’prof va demander à tout le monde de se présenter. Anyways, entre toi et moi, qui se souvient vraiment du nom de l’élève au fond de la classe…

Aujourd’hui ça m’tente d’être lui. Celui qui écoute tout, mais qui dit rien. Celui qui connaît la réponse, mais qui dit rien. Celui qui dort parce qu’hier, y’a veillé tard pis anyways, personne le voit. Ça fait que je m’avance vers une de ces deux places libres à l’arrière de la classe. Sur mon chemin, mon regard croise celui du metalleux. J’pense qu’on se juge une seconde ou deux, mais après c’est chill, on signe silencieusement un traité de paix qui stipule qu’on se jugera pas mutuellement jusqu’à la fin de l’année. L’année prochaine on verra, ça dépend où j’vais m’asseoir…

J’dépose mon sac, j’m’évache, j’fais mon territoire dans la dernière rangée pendant que mes semblables sont déjà endormis sur leur bureau. Pis c’est là que tu entres! T’as un café Tim à la main, je l’sais que toi aussi tu t’es obstiné avec ton cadran ce matin. T’es planté dans l’embrasure de la porte, là où j’étais quelques secondes plus tôt, mais ton café est plus efficace que le mien, tu scan tout de suite ma rangée et la place vide à côté de moi.

Aujourd’hui, j’ai décidé d’être aimable, j’te tire même a chaise avant que t’arrives. Après tout, tu vas sûrement être le seul individu à te souvenir de mon nom. Viens t’asseoir. Viens t’asseoir, on va jaser…