Nécrosome – Épisode 5

Première partie

Wolfe

– Bon matin, que me salue Boss quand j’entre dans la cuisine.

Il est assis à la table, dans sa robe de chambre, son café à la main, ce qui veut dire qu’il ne planifie probablement pas de repartir aujourd’hui.

– T’es encore là, que je constate.

– Encore là, qu’il me sourit en déposant son journal.

Bon, ça y est. Il va essayer de me parler. Il dépose toujours son journal quand il fait semblant de contempler la nature par la fenêtre et qu’il essaie de me parler. Moi, je fais semblant d’être occupé, je me trouve quelque chose à faire pour qu’il ne me demande pas de venir m’asseoir avec lui et d’échanger sur nos sentiments. J’ouvre le lave-vaisselle, je sors quelques assiettes que je me mets à laver.

– Où est ta sœur? qu’il demande pour commencer la conversation en douceur.

C’est ça qu’il fait. C’est sa méthode. Il commence par le small talk, il enchaîne avec des questions vagues pour m’amener là où il veut m’amener et il finit par me parler de l’entraînement. Ça finit toujours par revenir à l’entraînement.

– Ce n’est pas ma sœur, que je réponds simplement.

Ce n’est pas parce qu’on a grandi dans la même maison et qu’on a dû prendre soin l’un de l’autre parce qu’il n’était jamais là pour le faire, que ça fait d’elle ma sœur.

– Où est Lillia? qu’il se corrige.

Je soupire.

– Sur le quai, que je réponds. À regarder les poissons et à essayer de les nourrir, comme à tous les samedis matin depuis trois ans.

– Les poissons? Pourquoi est-ce qu’elle essaie de nourrir les poissons?

Parce qu’elle aime voir leur couleur dans le soleil quand ils montent à la surface et parce qu’elle est convaincue que si elle le fait assez longtemps, ils vont finir par la reconnaître.

– Va savoir, que je réponds en haussant les épaules. C’est toi son père, ce n’est pas moi.

Je lève les yeux vers la fenêtre au-dessus de l’évier ; elle est au milieu du quai, sa ceinture de sécurité sur le dos, ses longs cheveux noirs frisés qui pendent par-dessus son visage pendant qu’elle est en train de lancer des flocons dans l’eau. Boss se lève, il vient me rejoindre près du lavabo pour se servir un autre café.

– Où est-ce qu’elle a trouvé ça? qu’il me demande, en pointant la chaudière du menton.

Small talk. Où, tu penses? Elle n’a quand même pas été le cueillir dans le poissonnier du jardin…

– À l’animalerie, avec son argent de poche.

Il la regarde faire, il sourit, ses yeux s’attendrissent, les miens roulent dans leur orbite.

– Bon, est-ce que tu vas l’aborder le sujet que tu veux aborder ou bien on va continuer à parler de Lillia, en faisant semblant que ce n’est pas la seule chose qu’on a en commun? que je soupire en déposant une assiette propre dans le bac à séchage.

Il me regarde du coin de l’œil avec un peu de déception, mais je fais semblant que je ne le remarque pas, qu’on en vienne aux faits. Il verse une cuiller de sucre dans sa tasse, il la porte à ses lèvres et il s’appuie sur l’ilot en continuant distraitement de regarder Lillia.

– Tu es prêt pour la fin de semaine prochaine? qu’il demande enfin.

Bonnnn… voilà où il venait en venir ; le début des entraînements.

– Ouais.

– Tu as tout ce qu’il te faut?

– Ouais.

Il acquiesce et il marque une pause en fixant le contenu de sa tasse.

– T’sais…, qu’il commence prudemment, ce n’est vraiment que pour commencer à t’initier. Une fin de semaine par-ci, par-là, rien de trop intensif et le reste du temps, tu pourras continuer à le passer avec Li…

– Ça m’est égal, que je le coupe.

Ça fait des années qu’il me parle de l’entraînement et qu’on sait tous les deux que ça s’en vient, ce n’est pas comme s’il venait de m’annoncer que j’avais un cancer et que je devais digérer la pilule. Je sais bien ce qui m’attend et le plus vite on commencera, le plus vite je vais partir et le plus vite je vais partir, le plus vite elle pourra passer à autre chose. Comme ça, elle aurait moins de peine quand le virus dormant aura décidé de ne plus dormir et que ce ne sera plus ma responsabilité de m’occuper d’el…

– W-Wol…

– Ça m’est égal, que je répète sèchement parce que ça ne me tente pas d’entrer la discussion sentimentale père-fils qu’il essaie d’avoir.

– N-non, Wolfe…

Il me tape sur l’épaule, je me dégage, je laisse tomber l’assiette dans le fond de l’évier, je me retourne brusquement pour qu’il comprenne le message.

– Boss! Arrête, j’te dis que…

J’arrête de parler.

La bouche ouverte, les yeux ronds, le teint livide, il regarde par la fenêtre. Je suis son regard pour apercevoir Lillia, à genoux au bout du quai, qui a enlevé sa ceinture de sécurité pour s’étirer de tout son long, à essayer de nourrir le canard qui ne veut pas s’approcher.

Qu’est-ce qu’elle fait?

Seigneur! Qu’est-ce qu’elle fait à se pencher dans la partie creuse de l’eau, elle ne sait pas nager!

Boss s’agrippe à la fenêtre pour essayer de l’ouvrir et lui crier quelque chose, moi, je l’ai déjà poussé pour passer, je traverse la cuisine en courant. Quand je surgis sur le patio, je l’entends l’appeler par son nom derrière moi. Je saute en bas des quatre marches qui me séparent du sol et je me rue vers elle. Elle a dû sursauter parce qu’elle tourne précipitamment la tête vers nous et déjà à moitié dans le vide, elle perd l’équilibre. J’arrive au quai qui se met à balancer quand je m’élance dessus, Lillia cante dangereusement vers l’avant, son genou glisse, elle crie. Elle plonge dans le vide, j’arrive à sa hauteur, je l’attrape par le revers du chandail et je tire. Je tire de toutes mes forces. Je tire tellement fort vers moi que j’entends les coutures se déchirer sous l’élan, Lillia s’envole dans les airs comme une marionnette, je l’attrape, elle atterrit dans mes bras, je la serre jusqu’à ce qu’elle fasse à peu près le même son que ses coutures. Elle  craque.

– Qu’est-ce que. Tu fais. Sans ta. Ceinture., que je marmonne au travers de mes dents.

La tête dans mon chandail, elle essaie de parler, mais je pense que je l’étouffe. Elle est toute raide et crispée dans mes bras. Elle bouge un peu, elle finit par arrêter quand elle voit bien que je la serre trop fort et que ça ne sert à rien. On a dû lui faire peur, plus peur que la chute, parce que son cœur bat fort.

C’est peut-être le mien.

– Lillia! que s’écrie Boss en accourant derrière nous, à peu près deux minutes trop tard.

Je ferme les yeux et je respire.

Je respire.

– Je m’excuse, j’voulais juste…

– Arrête de parler, que je la coupe.

Arrête de parler, ne dis rien avant que ce soit moi qui t’étouffe dans l’eau.

Elle m’écoute et elle arrête de parler. Son corps devient mou, j’accote mon menton sur le dessus de sa tête pis je l’approche de moi avec ma main droite. Elle se laisse faire, je respire. Je respire pendant que Boss ne sert à rien en arrière.

– Je-je m’excuse, Wolfe, qu’elle bégaie faiblement.

– Ça va, que moi je réponds froidement. Ça va. Tu m’as fait peur, c’est tout.

Elle glisse ses bras autour de ma taille et on reste comme ça, sans porter attention à Boss qui reste inutilement planté là.

 

Deuxième partie

C

C’est elle.

Je tourne le coin de la cour Est pour aller à la cour Nord et je reconnais tout de suite la porte que je cherchais. La cour Sud n’a pas de porte aux extrémités du bâtiment, la cour Est n’est pas assez éclairée pour amorcer un atterrissage et la cour Ouest donne sur la mer. C’est par là qu’on est arrivés, mais on a survolé deux tours de surveillance avant d’aller plus loin, ce qui ne laisse plus que la Nord.

Je lève la main pour me cacher du soleil, je regarde dans la cour Nord, dans la cour Est, et quand je suis certaine qu’il n’y a personne, je regarde le plan dessiné au stylo dans ma paume gauche. J’ajoute la porte et je longe la cour. Si c’est ici qu’on est atterri, ça veut dire que le garage doit se trouver quelque part par là. Je passe les deux premières tours de surveillance, la clôture qui garde la seule entrée routière et j’arrive à l’extrémité opposée. C’est là. Les portes sont ouvertes, mais l’équipe de maintenance y est, alors je continue mon chemin en essayant de faire discrètement un inventaire. Quatre modèles d’hélicoptère, sept modèles d’avion, rien que je puisse manœuvrer sans l’aide de quelqu’un.

Ou j’apprends comment faire voler un appareil, ou il ne me reste plus que la voie maritime, ce qui implique que je dois quitter l’enceinte de la base pour explorer la côte Ouest, en espérant que l’Agence soit aussi équipée en bateaux. Et en assumant, évidemment, que le général Ferguson me fasse assez confiance pour me laisser sortir sans être sous haute surveillance.

Je prends des notes dans ma main, je tourne le coin, j’arrive dans la cour Ouest.

– C! Eh, oh, C! que j’entends crier.

Lloyd Campbell.

Trop tard pour faire demi-tour, les trois autres personnes assises à la table avec lui se sont retournées et m’ont vue. Il me sourit, moi, je me suis arrêtée parce que je ne sais pas ce qu’il veut. Je ne sais pas s’il veut que je l’attende, que je les rejoigne, que je réponde à ses salutations… alors je reste immobile jusqu’à ce qu’il fronce les sourcils et qu’il me crie :

– Tu viens ou tu restes plantée là?

C’est plus clair, maintenant.

Je marche jusqu’à leur table, il se lève pour me serrer la main. Il est gaucher. Si je lui tends ma main gauche, il risque de voir le plan au stylo. Je ne bouge pas, les autres échangent un regard, je finis par lui donner ma main droite pour l’obliger à changer.

– T’as l’air plus en forme que la dernière fois qu’on t’a vue! qu’il dit avec bonne humeur. Viens, assieds-toi donc avec nous.

Il me fait signe vers la dernière place de libre à la table de pique-nique et moi, j’hésite.

– Pourquoi? que je demande.

– Heu…, qu’il rit avec inconfort.

Il se tourne vers les autres, les autres le regardent, il se tourne vers moi.

– On est en train de regarder l’entraînement de ton ancienne unité, qu’il dit. Ça vaut la peine, elle vient d’être jumelée à celle de Smith.

Il fait un signe de tête derrière lui, j’ai juste le temps de voir Volkov qui reprend son souffle, les deux mains sur les genoux, avant que Lloyd ne revienne à moi.

– Tu connais déjà Blake, mon partner, qu’il dit en me le pointant.

Je reconnais Blake, il était à La Faculté avec Lloyd. Il me tend la main, je la serre.

– Pas certain que tu te rappelles de Javed, qu’il continue, mais c’est lui qui nous a sauvé le cul avec son hélicoptère. C’est un des meilleurs pilotes à l’Agence.

Javed me sourit et il me tend la main, je la serre.

– Et ça, c’est Wolfe. Probablement un des meilleurs instructeurs aussi.

Je commence à comprendre le pattern, alors je me penche par-dessus la table pour lui serrer la main. Il me fixe, il fixe ma main pour quelques secondes, il finit par détourner le regard.

– Toujours aussi chaleureux, Wolfe. On devrait te mettre en charge de l’accueil, que marmonne Lloyd, avant de revenir à moi et d’essayer de me rassurer. Ne le prends pas personnel, il n’aime pas grand-monde.

Lloyd me fait signe d’aller m’asseoir devant Wolfe, Blake se tasse pour me faire de la place. Pour les cinq minutes qui suivent, tout le monde mange en silence, sauf Lloyd qui n’arrête pas de parler et qui se répond à lui-même. Quand ça fait à peu près sept minutes qu’il a entamé son monologue, Javed finit par secouer la tête.

– T’es chanceuse d’avoir perdu connaissance pour la moitié du trajet, qu’il me soupire. T’imagines entendre ça pendant des heures? C’est clair que tu serais sautée en bas de l’hélicoptère ou ben que tu nous aurais demandé de te ramener là-bas.

Lloyd le pousse, Javed rit, Blake sourit, Wolfe ne réagit pas. Les deux premiers se tiraillent, Wolfe me fixe froidement.

– Ramener où? qu’il demande, avant de prendre une bouchée.

Il y a un malaise. Tout le monde arrête de bouger et revient à leur assiette, pendant que lui, il continue à me regarder en attendant ma réponse.

– Où j’étais, que je réponds simplement.

– C’est où ça?

– Loin.

– Wolfe, que l’interrompt faiblement Lloyd, tu le sais qu’on n’a pas vraiment le droit de parler de nos missions, à moins que…

Wolfe le coupe et acquiesce.

– Je sais, je sais, qu’il réplique en haussant les épaules. Vous étiez en mission… mais pas elle.

Il revient à moi.

– Alors… c’est où, ça, loin?

– Ailleurs, que j’hausse les épaules à mon tour.

Il prend une bouchée de son yogourt et pendant qu’il est en train de nettoyer la cuiller avec sa langue, sa jambe se met à sautiller en dessous de la table. Il penche sa tête sur le côté.

– Les gens de la base n’aiment pas vraiment les gens d’ailleurs. Y’a une raison pour laquelle t’as décidé de rester?

– Pas particulièrement. Je n’ai pas plus de raison de rester que j’en aurais de retourner ailleurs.

– Dans ce cas, c’est quoi la raison de Ferguson de te garder?

– Je ne sais pas. C’est à lui qu’il faudrait deman…

– C’est à toi que je demande.

– Je ne sais p…

Bullshit.

– Wolfe! que s’exclame Lloyd.

Wolfe se tourne vers lui, les autres le regardent.

– Quoi?

What the fuck? que reprend Lloyd en le dévisageant. C’est quoi ton problème?

– Aucun. Je veux juste savoir d’où elle arrive. Est-ce que c’est si problématique que ça de se demander pourquoi la raison de son embauche reste un mystère?

Les autres viennent pour répondre, Blake les fait taire avec sa grosse voix.

– De quelque part où elle en a vu assez pour ne pas subir ton interrogatoire en plus, qu’il dit calmement par-dessus tout le monde. Maintenant, on change de sujet.

Ils arrêtent de parler, je ne parle pas, moi non plus. Une vieille habitude ; on ne parlait jamais aux tables, à La Faculté. En fait, on ne parlait jamais tout court parce que ceux à qui on parlait finissaient toujours par se faire tuer. Et si on se parlait, bien… il valait mieux espérer qu’on était le moins jetable des deux.

– C’est quoi le plan que tu as dessiné? que reprend soudainement Wolfe en pointant ma main gauche du menton.

Mes deux mains sont à plat sur la table, je ne bouge pas. Lui non plus. Il m’observe. Je l’observe. Son expression est calme, mais sa mâchoire est raide, ses oreilles tirent vers l’arrière et les muscles de son cou sont tendus. Il est en mode agression.

Pourquoi est-ce qu’il veut m’agresser?

J’analyse.

Sa main droite tient une cuiller en plastique ; non menaçant. S’il la lâche, j’aurais le temps de réagir. Sa main gauche est plus loin et plus faible parce qu’il est droitier, ce qui me donne un temps de réaction supplémentaire et l’occasion de lui casser le poignet s’il me touche. Ça y est. Il tend les doigts et il commence un mouvement pour me prendre la paume et m’obliger à l’ouvrir. Je lève mon autre main, prête à donner un coup à l’endroit où ses os seront le plus fragiles, je n’ai pas le temps, Blake l’agrippe par le poignet et l’arrête dans son geste.

– Ça suffit! qu’il grogne avec sa grosse voix.

Il lui serre le bras pour l’empêcher de bouger, ils se fixent pendant quelques secondes. Les deux avec défi, pendant que Lloyd et Javed échangent un regard inquiet. Le banc craque. Blake est sur un pied, prêt à se lever d’un bond, Wolfe ne bouge pas, jusqu’à ce qu’il finisse par tirer vers lui pour se dégager. Blake relâche son emprise, Wolfe se lève.

My bad, qu’il reprend calmement en secouant ses vêtements. Personne ne connaît rien sur cette fille. Ce sera votre erreur…

– Cette fille nous a tous sauvé la vie, que répond Blake sur le même ton. C’est assez pour moi.

Wolfe acquiesce. Il me regarde de haut en bas, il hoche la tête avec mépris et il s’éloigne, les mains dans les poches. Les trois autres le regardent partir et quand il disparaît derrière la porte d’entrée de la base, Lloyd se tourne vers nous.

– Bon, ben… au moins, personne ne s’est ramassé à l’infirmerie cette fois.

Plus personne ne prend la parole et leur dîner se poursuit dans un silence en arrière duquel on entend les échos de Smith qui n’arrête pas de crier après les gars de son équipe. Après quelques minutes, Javed se pince l’arête du nez.

– Seigneur que je le déteste, qu’il lâche en fermant les yeux. Je pense qu’il n’y a personne au monde que je déteste plus que le commandant Sergei Smith.

Les deux autres rient, je ne comprends pas, alors je ne ris pas.

– Ça a déjà été son commandant, que m’explique Lloyd.

Hmm.

Voilà qui rend les choses soudainement intéressantes.

– Tu es pilote d’hélicoptère, c’est ça? que je demande à Javed.

– Le meilleur de l’Agence! que répond Lloyd à sa place.

 

Troisième partie

Jake Volkov

Un. Deux. Trois. Quatre.

Un. Deux. Trois. Quatre.

Un. Deux. Tr…

– Qu’est-ce qui se passe, Volkov? T’es pas rendu le maître des poids avec tous les entraînements que tu as faits?

Fucking Mac.

Pis fucking destin de merde qu’il ne se soit pas encore fait éclater la face avec ses propres explosifs.

Il passe à côté de moi en courant à reculons pour me narguer, le commandant Smith rit de son rire de redneck avant de cracher un motton de salive brunie par le tabac sur le sol. À côté de moi, Hernandez court, plié en deux sous le poids de son sac, pendant que Fawkes se plaint de l’autre bord.

– Veux-tu ben me dire comment ça se fait qu’y’a juste nous qui suent comme des petits porcs au soleil? que je marmonne, pendant que les gars de l’autre unité nous dépassent.

– Toi… parce que tu… fumes, que répond Fawkes entre deux souffles. Nous… pas entraînés… comme il faut… depuis… des mois.

Pour être honnête, je ne pensais pas haïr quelqu’un plus que Smith, jusqu’à ce qu’on nous mette avec C.

Et je ne pensais pas haïr quelqu’un plus que C, jusqu’à ce qu’on nous remette avec Smith.

Ce qui certain, c’est qu’il y a quelqu’un qui doit nous haïr en quelque part pour nous faire subir ça. Smith était un bully à la base, mais Smith +  les gars d’explosifs…  c’est comme si Yellowstone pis Pompéi avaient eu un enfant ensemble ; c’est une  catastrophe planétaire.

– Allers-retours, le rookie! que crie Smith à Hernandez, confortablement accoté sur son bord de clôture. Allers-retours! Pas allers-relaxez-prenez-une-pause-café-pis-revenez! Cours ou ben donc va te changer!

– Eau…! que souffle Hernandez, en essayant de se donner un peu d’air avec les mouvements de sa main. Besoin… d’eau.

Je m’arrête à la ligne d’arrivée avec lui pour reprendre mon souffle. Fawkes, West et Phil rebroussent chemin pour repartir dans l’autre sens, les autres ont un tour d’avance sur nous, ils partent déjà de la ligne opposée pour revenir. Quand il nous voit nous arrêter, Smith se lève de la clôture et il s’approche de nous.

– Quoi? qu’il s’écrie en se penchant devant Hernandez. Je n’entends rien!

– De… l’eau, qu’il marmonne en s’essuyant le front.

– De quoi? que recommence Smith en tendant l’oreille. Je ne comprends pas. Je n’ai pas appris à parler la langue des privilégiés.

– De l’eau, que je répète sèchement en me tournant vers eux. Il fait 32 degrés dehors et on court au soleil avec 120 livres dans le dos depuis une demi-heure. Il demande juste de la fucking eau.

Smith me regarde, il se redresse et il s’approche de moi. J’ai de la misère à me tenir droit à cause du poids, mais je me force pour être à sa hauteur quand il s’arrête à quelques pouces de ma face.

Ouf.

J’aurais dû rester courbé, son power trip m’aurait sûrement moins écœuré que son haleine de tabac à mâcher.

– De l’eau, hein? qu’il répète, en se croisant les bras. Tout le monde court au soleil avec des poids et pourtant, je n’entends personne d’autres que vous deux se plaindre pour de l’eau. À moins que je me trompe. EST-CE QUE QUELQU’UN D’AUTRE VOUDRAIT SE PLAINDRE POUR DE L’EAU?

Ses gars arrivent à notre ligne, Smith crie la dernière question, les gars ne répondent pas et repartent dans l’autre sens. Je pense même qu’ils font exprès de repartir avec plus de vitesse pour nous faire paraître mal.

– On a choisi cet entraînement avec lequel vous êtes familiers, spécifiquement pour vous faire sentir mieux. Est-ce que t’es en train de me dire que tu n’as pas de gratitude pour notre accueil, agent Volkov?

– Non, commandant.

– Vas-tu aller pleurer une perte de confiance en ton supérieur au général parce que tu n’as pas eu ton petit gobelet d’eau, agent Volkov?

– Non, commandant.

– EST-CE QUE JE T’AI DONNÉ L’IMPRESSION QUE C’ÉTAIT UNE PAUSE, LE ROOKIE? qu’il crie à Hernandez, toujours plié à côté de nous.

– Non… com…mandant!

– Alors arrête de faire comme si t’étais dans le salon de ta mère pis continue à courir comme les autres!

Hernandez reprend sa course, les gars de l’unité de Smith ont le temps de faire un autre aller-retour avant que Phil, Fawkes et West ne reviennent de notre bord. Je viens pour repartir avec eux, Smith me retient.

– Pas toi, Volkov! qu’il dit en m’attrapant par le collet. Comme t’as besoin d’une petite pause, on va te donner une petite pause.

Il crache un nouveau motton sur le sol, avant de crier :

– UNITÉ 188-2, RASSEMBLEMENT! Les autres, continuez!

Les gars de son unité rient, ceux de la nôtre se rassemblent autour de Smith et moi. Hernandez a de la misère à avancer, Phil et West le prennent par le bras pour l’aider. Quant à Fawkes, il est presque rendu mauve, mais il fait semblant que tout va bien. Quand ils arrivent à notre ligne, Smith se met à marcher de long en large, les mains dans le dos.

– Depuis tantôt, je vous regarde aller et je pense que je commence à comprendre que le travail d’équipe est important pour vous. Est-ce que je me trompe?

Les autres se tournent vers moi, ils m’interrogent du regard, j’hausse les épaules parce que je ne sais pas où est-ce que Smith veut en venir.

– Hmm? qu’il s’impatiente en nous regardant l’un après l’autre. Est-ce que je me trompe? Est-ce que le travail d’équipe n’est pas important pour vous?

– Ou… Oui, que répond West avec hésitation.

– Bien. C’est ce que je pensais. Volkov est fatigué, alors vous allez l’aider. Ouvrez-moi vos sacs à dos.

– Qu-quoi? qu’ils bégaient tous en écarquillant les yeux.

– Quoi!? que je m’exclame plus brusquement.

– QuUuOoii? qu’il nous imite stupidement. J’ai dit : ouvrez-moi vos sacs à dos.

– Mais… c’est trente livres de plus par personne! que proteste Phil.

– Bravo. T’as passé tes mathématiques élémentaires, maintenant ouvre ton foutu sac à dos.

On se regarde, on le regarde, je suis presque certain qu’il y en a un couple qui sont en train de sacrer dans leur tête. Ils enlèvent leur sac et les laissent tomber sur le sol, les dents et les poings serrés. J’entends «Volkov pis sa fucking grande gueule», mais je ne sais pas trop de qui ça vient, ils sont déjà en train de les ouvrir et ils attendent en silence, tête baissée pour cacher leur colère. Smith me fait signe d’enlever le mien, j’obéis et juste comme je viens pour l’ouvrir :

– Non, qu’on entend quelques mètres plus loin.

Je lève la tête, Smith se retourne pour voir qui a parlé derrière lui. C se tient là, debout, dans son outfit noir moulant, avec sa petite tête blonde presque aveuglante à cause du soleil et Smith se met à rire quand il s’aperçoit de qui ça vient.

– P-pardon? qu’il demande en riant une autre fois.

– Je vais le prendre.

Elle s’avance vers moi et elle me tend la main pour que je lui donne mon sac à dos. Pendant ce temps-là, Smith la regarde faire, ébahi par son culot, et les autres gars, ils la regardent faire, mi-réticents, mi-espérant ne pas avoir à se partager le reste de ma charge.

Moi, je ne bouge pas.

– Non, que je dis simplement. On va être corrects.

En arrière d’elle, Fawkes me fait des gros yeux en me mimant sèchement de le lui donner. Je l’ignore. Elle pense que je ne sais pas ce qu’elle est en train faire? Oh, je le sais. Elle est en train de se venger parce que je suis l’instigateur de la plainte de perte de confiance et pendant qu’elle se fait passer pour un héros aux yeux des autres gars, elle me fait passer pour un cave devant Smith. Non. Je ne vais pas lui donner, on va être corrects.

Tu vas être correct, qu’elle reprend sans émotion. Lui est en déshydratation sévère et il ne lui reste pas beaucoup de temps avant de perdre connaissance.

Elle pointe Hernandez du menton − qui est toujours appuyé au bras de Phil − et elle continue à lever la main pour que je lui donne.

– Non, que je répète en reprenant le sac sur mes épaules. Je vais continuer.

«Oh my god!», qu’articule silencieusement Fawkes en fermant les yeux et en levant la tête au ciel, «Il le fait par exprès!».

Smith n’intervient pas (il est beaucoup trop heureux qu’elle se fasse remettre à sa place) et C me fixe, sans la moindre expression qui lui traverse le visage. Dans la cour Ouest, quelques personnes commencent à se rassembler près de nous. Les gars de Smith s’éternisent un peu plus longtemps à la ligne d’arrivée pour mieux entendre ce qui se passe avant de faire leurs allers-retours pis plus loin, Lloyd Campbell et ses élites s’avancent dans notre direction. Même ceux qui sortent habituellement que quelques minutes pour prendre de l’air entre leurs entraînements sont en train de s’éterniser à la porte pour être sûrs de ne rien manquer du peu d’action qu’il y a à la base. Quant à C, elle balaie la cour du regard pour voir le nombre de témoins et elle revient à moi.

Moi, je continue à la défier.

Qui qui a l’air le plus cave maintenant, hmm?

Elle me regarde avec indifférence de la tête aux pieds et comme je ne fais rien, elle finit par hausser les épaules.

– Dans ce cas, aussi bien que vous sachiez que c’est loin d’être fini, qu’elle dit en croisant les bras. Ils s’épuisent au tiers de votre temps, considérant qu’ils courent avec 60 livres de moins que vous.

– Qu…quoi? que je lâche, en me tournant aussitôt vers Smith avec surprise.

Les autres gars écarquillent les yeux en faisant la même chose, Smith fronce les sourcils en faisant claquer sa langue.

– N’importe quoi, qu’il dit en la chassant du revers de la main. Fous le camp, tu vois ben que tes gars ne veulent plus rien savoir de toi.

Il vient pour partir et retourner à la clôture de laquelle il nous crie dessus depuis le début de l’entraînement, mais quand ses gars arrivent à la ligne, elle pointe Mac du doigt.

– Toi, viens ici, qu’elle dit.

Mac se tourne vers Smith pour savoir ce qu’il doit faire, mais Smith est trop occupé à revenir sur ses pas d’une démarche colérique. Il crache son amas de tabac par terre et il s’arrête à quelques pieds de nous.

– Donne-moi ton sac, qu’elle ordonne à Mac.

– Heu…, qu’il hésite en se tournant encore vers Smith.

– Hors de question, boy. Tu gardes ton sac et tu continues à courir.

– Donne-moi ton sac, qu’elle répète calmement.

– Tu le gardes sur tes épaules, c’est un ordre! qu’il s’exclame avec sa voix fâchée et autoritaire.

Mac continue à alterner entre les deux, visiblement confus de celui ou celle qu’il doit écouter.

– C’est moi ton commandant, mes ordres priment sur les siens! Elle n’a pas l’autorité pour te dire quoi faire!

– Elle non, mais moi oui, qu’on entend soudainement.

Rendus à notre hauteur, Lloyd Campbell et sa petite tête de boyz band viennent de rejoindre le party. Je ne l’aime pas, mais il n’a pas tout à fait tort, l’autorité d’un commandant d’élite prime clairement sur celle d’un simple commandant. Il croise les bras et il fait un signe de tête dans la direction de C.

– Donne-lui ton sac, qu’il ordonne à Mac.

Les épaules affaissées, Mac soupire et il le laisse tomber dans le creux de son coude avant de le tendre à C qui attend. Elle le prend, elle tire sur les clips et le cordon, elle le vire à l’envers pour en déverser le contenu.

Trois anneaux de 20 livres, un paquet de rembourrage pour lui donner du volume.

West, Phil et Fawkes me regardent − Hernandez a encore les yeux dans le vide – moi, je regarde Smith, Lloyd regarde Smith, Smith regarde C avec furie et les gars de Smith regardent la ligne de peinture tracée sur le sol.

Staring contest ; tout le monde essaie de regarder le plus de monde possible en même temps avec leurs deux yeux, il n’y a que Blake pis Javed-le-pilote qui ont la bouche grande ouverte et qui rient, à côté. Moi, je ne ris pas pantoute, je pense que si je n’avais pas 120 livres qui me retenaient, je serais déjà par-dessus Mac, en train de le cogner en pleine face.

Proches de la porte, les troisième année en break se mettent à applaudir et à huer en chœur. Après ça, ça devient difficile à suivre. Lloyd et Smith échangent une couple de remarques, nos gars échangent des hostilités avec les gars de Smith, Javed sautille de satisfaction et Blake reste stoïque en souriant de temps en temps. Pendant que tout le monde est distrait et qu’on est en retrait, j’en profite pour m’adresser discrètement à C.

– Satisfaite? que je demande amèrement.

Bras croisés, elle se tourne vers moi et elle fronce les sourcils sans comprendre.

– Tu voulais nous impressionner et nous faire regretter? que je marmonne pour que juste elle puisse m’entendre. Bravo, c’est fait, t’as impressionné tout le monde.

Elle me regarde (je commence à être habitué) de la tête aux pieds et elle détourne les yeux.

– Ce n’est pas toi que j’essaie d’impressionner, qu’elle réplique fadement.

Je suis son regard vers Javed qui est toujours en train de rire et avant que je n’aie eu le temps de revenir à elle, elle est déjà en train de s’éloigner. Une dizaine de secondes plus tard, elle marche au travers du groupe de troisième qui l’applaudissent, sans aucune réaction, et elle disparaît par la porte.

En tout cas.

C’est qui est certain, c’est que c’est maintenant moi qui ai l’air d’un cave.

 

2 pensées sur “Nécrosome – Épisode 5

  • 06/02/2020 à 15 h 57 min
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    je vais quand meme avouer que ton style d ecriture m impressionne vraiment beaucoup mais j aimerais quand meme te faire une remarque vraiment et uniquement sur une base personel… toit, tu as créé les personnages avec tout ce qui les caractérise pour ma part je suis incapable de voir dans ton processus de creation ce qui me morce a relire plusieurs fois le meme passage pour bien suivre et a ma grande surprise je me suis rendu compte que je retrouve souvent avec plus d’une interprétation du même passage et meme que la parti narative semble change de porte voie sans avertissement et my perd completement comme par exemple, je n’ai aucune idee qui est le narateur(euse) de la toute dernière citation et une parti de moi semble voir un genre manque de compréhension sur les raisons qui le pousse a faire exprès.. car selon moi pour qu’une personne est l air d un cave, la raison doit l emporter sur l action non?

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