Épisode 4

Première partie

Deux mois auparavant

Lloyd Campbell

Ahem, ahem, que Javed s’éclaircit la voix dans son micro. À tous les passagers, veuillez prendre note que nous avons atteint notre destination ; latitude Mystery Island, à la longitude de In the Middle of Fucking Nowhere. Merci de rassembler vos effets personnels, le débarquement s’effectuera dans moins de cinq minutes.

Lee s’en va au coffre, il lance son arme à Ray, à Frank, à Blake, puis il me lance un petit objet que j’attrape au vol.

– Pour la partie champignon de ta coupe champignon, qu’il dit avec un clin d’œil pendant que je fixe l’élastique dans ma main. Comme ça, tu pourras déballer ta soigneuse chevelure si on a de la résistance.

Très drôle.

Je vais le rejoindre au coffre pour prendre mon arme et je fais exprès de lui secouer ma soigneuse chevelure dans la face avant de les attacher, pendant que Javed fait atterrir l’hélicoptère et que le reste de l’équipe se prépare.

– Unité E-23 à la centrale, nous atterrissons en bordure de la plage. Vol en périphérie effectué, aucun autre terrain à découvert pour un atterrissage possible. Survol central non complété. Quels sont les ordres?

Il y a un silence pendant lequel la centrale est probablement en train de recevoir les ordres d’un supérieur, puis la voix reprend au travers de nos écouteurs.

«Agent Campbell?», qu’on me demande.

Je prends la parole.

– Un bâtiment principal, non protégé à première vue. Le reste de l’île semble être submergé par la forêt, mais on pense avoir aperçu quelques installations proches des sentiers. Un seul quai, inoccupé, près du site de débarquement. À voir les amarres, ce n’est pas fait pour un petit 32 pieds d’escapade amoureuse. On dirait un embarcadère de bateau de croisière ou quelque chose du genre.

«Et le bâtiment?».

– Trop loin pour évaluer, on est prêts à approcher.

«Bien. Agent Javed, restez à bord de l’hélicoptère, en position. On va attendre le compte-rendu de l’agent Campbell et tenter un premier contact. Terminé.».

On se met en position ; Blake et moi à l’avant, les autres à l’arrière, et on monte le terrain qui amène à l’entrée. Quand on arrive, il y a quelques balançoires d’un côté, des tables de piquenique de l’autre et une grosse enseigne qui indique en lettres attachées : «Maison de retraite, La Brise de Mer». Il n’y a personne dehors, même s’il doit faire au moins trente degrés.

Commandant Campbell? que demande Lee en insistant sur le premier mot.

Je ne suis pas commandant. Il m’agace parce que c’est ma première mission aux commandes et comme Ray et lui sont sur le bord de la retraite parce qu’ils n’ont plus la forme pour participer aux missions suicides, ils ont la tâche d’évaluer ceux en ascension vers des postes supérieurs. Frank, lui, c’est une nouvelle élite qui doit faire sa date avant d’être affecté à quelque chose de plus rough.

– Ray, Frank, restez à l’entrée pour voir si quelqu’un vient à votre rencontre. Les autres, on fait le tour pour repérer les sorties. Blake, couvre les fenêtres du rez-de-chaussée, Lee, les étages supérieurs. J’éclaire.

On part tous les trois vers la gauche en longeant la façade avant, moi en premier pour couvrir les tournants. Ça nous prend environ cinq minutes pour arriver au premier coin, auquel on ne rencontre pas plus dangereux qu’une poignée de tulipes qui décorent le périmètre de la résidence.

– Blake? que je demande.

– Pas de mouvement au rez-de-chaussée.

– Lee?

– Pas de mouvement aux étages.

Rien devant non plus et c’est pareil sur les trois fronts. Quand on revient à l’avant, Ray et Frank sont toujours prostrés à l’entrée, le deuxième, la main en visière, qui regarde vers le haut.

– Je pense que je vois du mouvement, mais c’est dur à dire à cause du soleil, qu’il nous lance quand il nous voit approcher. Deuxième étage, huitième fenêtre.

On les rejoint puis on l’imite, mais on ne voit rien. Je pense que Frank a l’imagination qui lui joue des tours parce que c’est sa troisième mission d’éclairage et qu’il est tanné qu’il ne se passe rien.

– On fait quoi, maintenant? qu’il demande.

– On remballe, que répond Ray en commençant quelques pas vers l’hélicoptère.

Les autres me regardent et quand il se rend compte que personne ne le suit, il finit par se retourner.

– Aux dernières nouvelles, ce n’est pas toi qui es en charge, que lui dit Lee avant de revenir à moi. On fait quoi, kiddo?

Je réfléchis, pendant ce temps-là, Ray s’impatiente à deux ou trois de mètres de nous.

– C’est une mission d’éclairage, qu’il essaie de nous convaincre. On a reçu un signal d’alerte, notre job était d’établir un premier contact et un rapport de la situation, c’est fait. Maintenant, on balaie l’île en altitude et on retourne à la base.

Personne ne l’écoute. Ils continuent à me regarder et moi, je regarde là où Frank pense avoir vu quelque chose. Ça m’a tout l’air abandonné, mais en même temps, on a reçu un signal de détresse avec des coordonnées sur le réseau interne de la base, ce qui implique qu’il y a juste quelqu’un avec des compétences et des connaissances de l’Agence qui aurait pu l’infiltrer et encrypter une alerte aussi facilement. Un certain C.J., semble-t-il, même si personne ne sait qui est ce C.J..

– Vous ne trouvez pas ça bizarre? que je finis par demander. Sept étages, trois hectares de résidence, une seule sortie de secours pour évacuer des personnes âgées en cas d’urgence et il n’y a pas une personne qui vient à notre rencontre pour nous demander ce qu’un hélicoptère avec cinq agents armés fait à débarquer chez eux?

– Peut-être que ça a déjà été évacué? suggère Frank en pointant le quai du menton. Y’a une seule voie de transport et le bateau n’est pas amarré.

– Bravo, inspecteur, que marmonne Ray pour lui-même. C’est ça qu’on forme aujourd’hui pour être des élit…

– Si ça a été évacué, ça devait être dans les dernières heures, que l’interrompt Lee qui vient de se pencher par-dessus une poubelle.

Il plonge la main dedans et il ressort une assiette de carton avec un repas à moitié mangé, qu’il porte à nez.

– Avec la chaleur qu’il fait, si ça n’a pas déjà commencé à se décomposer, c’est que ça ne date pas plus loin qu’hier ou ce matin.

Il y a un silence, tout le monde attend, Ray soupire.

– C’est une mission d’éclairage, qu’il répète. On n’a pas les effectifs pour faire une mission de sauvetage, encore moins les muni…

Yeah, yeah, on a compris, Ray. Tu peux nous attendre dans l’hélicoptère avec un livre à colorier, si tu veux. Kiddo, t’en dis quoi?

Lee revient à moi et moi, je n’ai toujours pas pris de décision, sauf que s’il y a vraiment quelqu’un en détresse, on va se le dire, elle a le temps de mourir sept fois par le temps qu’on retourne monter une équipe de sauvetage à la base et qu’on revienne.

– Frank? que je finis par demander.

– On procède.

– Lee?

– On procède.

– Blake?

Blake ne répond pas. Blake ne parle pas à moins que ça soit nécessaire, ça fait que Blake fait juste me regarder du coin de l’œil en hochant la tête. Ray soupire en se roulant les yeux jusque dans le cerveau et moi, je pèse sur le bouton de la console.

– Unité E-23 à la centrale. Je répète, unité E-23 à la centrale. On a parcouru le périmètre, aucun contact effectué, pas de menace détectée, possible mouvement à l’étage 2. On demande la permission de procéder.

Il y a un silence – probablement pendant lequel ils attendent les ordres d’un supérieur encore une fois – puis quelqu’un reprend la parole.

«Général à l’unité E-23, quelle est la viabilité d’évacuation?».

– Heu.., que je commence, un peu pris au dépourvu.

Depuis quand le Général intervient dans des opérations, en personne?

J’enclenche le micro, trop vite, je me rends compte que je n’ai pas vraiment préparé ma réponse, je le lâche, puis je reprends.

– Unité E-23 au Général, une seule sortie de repérée.

J’attends.

«Et le reste de l’équipe?», qu’il demande.

On se tourne vers Ray qui acquiesce en roulant les yeux et qui reprend le micro.

– En attente de permission, qu’il répond simplement.

«Permission accordée», que nous adresse finalement le Général.

 

Deuxième partie

Jake Volkov

Neuf jours sont passés depuis la soirée au Ground, sans qu’on ait eu que j’aie eu l’occasion de tâter un peu plus le terrain à propos de C. Avec la réaction de Blake qui s’était levé sans rien dire au bar et celle de Lloyd qui avait sauté de sujet en faisant semblant de ne pas la connaître, je savais ben que quelque chose se passait, sauf qu’à part les rares fois où ils avaient squatté nos entraînements collectifs, je ne les avais plus revus.

Les entraînements collectifs, ce sont des genres de stations de disciplines différentes, montées par les instructeurs, où toutes les unités sont ensemble et où chaque personne s’inscrit à celle de son choix. En théorie, c’est supposé approfondir nos connaissances sur des disciplines qu’on n’a pas vraiment le temps de voir dans la formation officielle. En pratique, c’est un free for all, où tout le monde essaie de déterminer qui a le plus gros pénis et à en juger par la popularité des stations de Wolfe, ce gars-là était clairement le Ron Jeremy de l’Agence. À la différence seulement qu’il n’a probablement ni le sex appeal ni les people skills pour diriger une équipe. C’est pour ça qu’il est seulement instructeur. Don’t get me wrong, il y a probablement la moitié de l’Agence qui voudrait être sous ses ordres s’ils le pouvaient, mais le gars ne porte pas son nom sans raison ; c’est un lone wolf qui opère seul et qui n’a jamais voulu de promotion parce qu’il ne veut pas d’une équipe qui vient avec. Résultat : le trois quarts du monde se mettent en file à ses stations parce que c’est la seule façon qu’ils peuvent avoir un peu de son génie, pendant que les autres instructeurs, eux, ils tournent en rond en attendant que quelqu’un vienne les voir.

Moi?

Moi, je ne suis quand même pas imbécile ; pas question que j’aille me donner en spectacle devant les gars des explosifs qui tripent particulièrement à souligner devant tout le monde qu’on est en retard sur les autres.

En tout cas. Tout ça pour dire qu’à part notre courte interaction avec Lloyd qui s’est limitée à :

«– Guys, vous ne voulez pas essayer ma station?

– Ça consiste-tu à amener un 200lbs d’un bord pis de l’autre du gymnase? Parce qu’autrement, on n’apprend probablement pas assez d’affaires pour être en mesure de réussir.»

Il m’a regardé avec un petit peu de dégoût pis je pense qu’il m’a dit quelque chose du genre : «Ta job c’est d’exécuter, pas de remettre les ordres de ta supérieure en question…».

Yeah, yeah. C’est beau, le chanteur de boyzband. Profite de ton court passage à l’Agence pour bâtir des stations et flasher. De mon bord, je ne sais peut-être rien de plus sur C, par contre, je sais qu’il y a quelque chose à savoir et je compte ben finir par découvrir quoi, même si tu continues à faire semblant que tu ne sais rien.

En attendant, je suis particulièrement patient.

HOLY SHIT! que je m’écrie en entrant dans la salle, pendant que les quatre autres me foncent dedans.

Je me retourne vers eux avec un sourire excité, les poings serrés, à retenir West qui essaie de voir par-dessus mon épaule.

– Quoi, quoi? qu’il demande impatient, avec une lueur d’espoir dans les yeux. Qu’est-ce qu’il y a?

– Des poids! que je réponds sur le même ton.

Ils soupirent. West me donne un coup de poing exaspéré sur l’épaule pour que je me tasse de leur chemin, ils passent devant moi en m’envoyant chier. On a passé l’avant-midi en entraînement collectif et quand on a eu le mémo que notre entraînement d’unité se passait à la piscine du sous-sol, j’imagine que sans l’admettre, ils espéraient tous un peu qu’on passe enfin à autre chose.

Nope!

Fucking nope. Nos sacs dos, avec qui je commence à entretenir une relation plus étroite que je n’en ai jamais eue avec ma propre mère, nous attendent fièrement sur le sol.

– Un à la fois. Sac sur le dos, au milieu du bassin, qu’elle nous ordonne en faisant son entrée quelques secondes après nous. Quinze minutes, en surplace.

Hernandez est le seul à se lever pour faire le salut d’usage, nous, on a arrêté de le faire après qu’on ait quitté l’entraînement sans autorisation, il y a plusieurs jours.

Et sans conséquence.

Cette fille-là est une joke et le mot commence à se passer à l’Agence, même les supérieurs (que ça a d’abord choqué de nous voir agir) ont commencé eux aussi, à chuchoter sur son chemin.

– West, tu es le premier, qu’elle dit.

West se lève et pendant qu’elle prépare le chronomètre sur le mur, il va chercher son sac, il vient pour le soulever pis il le laisse tomber au sol.

– C’est une blague? qu’il lui lance. Même en apesanteur, ce sac-là est ben trop lourd pour être soulevé dans l’eau.

– En surplace.

– En surplace, qu’il répète, énervé. En surplace où? Dans le fond de la piscine?

Je pense qu’il attend une réponse, mais elle ne fait rien, ça fait qu’il se tourne vers nous. Moi, je ris.

– Lâche! que je crie pour l’énerver.

Les mains sur les hanches, il fixe le sac, il secoue la tête, il hausse les épaules. Après peut-être cinq secondes, il finit par se résigner, il le met sur son dos, avec un peu de misère, et il réussit à se rendre au milieu du bassin.

– Il n’a même pas commencé, qu’il a déjà l’air essoufflé, que je ris.

– Trois. Deux. Un. C’est parti, qu’elle annonce en partant le chronomètre.

Pour les trois premières minutes, il ne s’en sort pas trop mal. Sa tête s’enfonce en dessous l’eau à quelques reprises, mais il réussit quand même à revenir à la surface facilement. De mon côté… OK, je suis peut-être une petite merde quand vient le temps de les énerver, mais j’ai l’esprit d’équipe quand même.

– GO WEST! Go! Lâche-pas!

On l’applaudit.

Pour trente secondes, ça marche, pour les trente qui suivent, il ne doit même pas nous entendre à la force de caler sous l’eau.

– Peux… pu, qu’il arrive à articuler entre deux remontées.

– Il reste onze minutes, qu’elle répond simplement.

– J’peux pu, qu’il dit encore.

– Dix minutes, cinquante-sept secondes.

– JE…NE… PEUX PLUS!

Elle lève les yeux de sa conso et elle le regarde faire pendant qu’il laisse tomber son sac au fond de la piscine et qu’il revient sur le bord. Il se donne une poussée pour s’asseoir et reprendre son souffle, nous, on les regarde un pis l’autre, à tour de rôle. Lui est rouge – ce n’est pas trop clair si c’est de colère ou de suffocation – elle, elle est…

Bah, elle est elle.

Elle le fixe, les bras croisés, sans bouger, Phil, lui se tourne vers moi, les sourcils froncés et il commence à se craquer les doigts. Il se craque toujours les doigts quand il réfléchit trop, il se frotte le menton avec sa paume pis il remue sur le banc.

– Je ne t’ai pas dit d’arrêter, qu’elle dit.

Je ris. Avec condescendance parce que… come on! C’est là qu’elle essaie de reprendre le contrôle pis d’avoir de l’autorité en essayant de nous noyer? West lui tourne le dos, il lance son survêtement mouillé sur le plancher et il revient s’asseoir sur le banc en lançant quelque chose qui ressemble à «fucking bitch». Je ne sais pas si elle l’a entendu. Phil commence à trembler de la patte, les coudes sur les genoux, les yeux sur le sol.

– Elle va Hernandez, qu’il chuchote.

– Hmm? que je le fais répéter parce que je n’ai pas tout saisi.

– Elle va caller Hernandez, qu’il reprend un peu plus fort pour que juste moi puisse l’entendre. C’est le seul qui va l’écouter, elle va caller….

– Hernandez, qu’elle l’appelle.

Phil se redresse.

Il se passe la langue sur les dents et il se gratte dans le cou. Moi, je regarde Hernandez se lever avec appréhension et se diriger vers les sacs, d’un pas hésitant. Il se tourne vers nous, je lui fais non de la tête.

«Pas obligé», que j’articule sur mes lèvres, mais il détourne le regard et il prend son sac.

Les gars sur le banc sont un peu en crisse. West se masse la gorge, Fawkes marmonne, Phil et moi, on ne lâche pas Hernandez des yeux parce qu’il veut tellement faire ses preuves qu’il va finir par se tuer, cet imbécile-là. Pendant qu’il nage difficilement pour se rendre au milieu du bassin, elle nous observe.

– Elle veut se venger, que je dis à Phil. C’est clair qu’elle veut se venger pour notre insubordination.

Il ne dit rien.

Hernandez se met en place, C part le chronomètre.

– C’est parti.

Il se fait aller les bras et les jambes pour rester en surface. Contrairement à West, ça part en couille parce qu’il avale une gorgée d’eau dans les premières vingt secondes et il passe les quinze qui suivent à s’étouffer, ce qui fait qu’il en avale deux supplémentaires.

– Tes jambes! que je crie avec mes mains pour faire porter ma voix. Force avec tes jambes!

Il s’épuise moins avec ses jambes. Sauf qu’à chaque fois qu’il tousse, il cale un peu plus et il se reprend une vague d’eau en essayant d’inspirer à nouveau. Bientôt, il a la tête entièrement inclinée vers l’arrière, le bout de son nez qui dépasse de temps en temps.

Come on, Hernandez, come on, que je murmure pour moi-même. Arrête de faire le tough pis sors si t’es pu capable.

– Pe… pu, qu’il ose enfin dire.

Yeah. That’s it.

Je lève les yeux sur C, elle le regarde se débattre, elle me regarde, nos yeux se croisent, elle ne réagit pas.

Fuck elle. Je me lève et je m’en vais sur le bord de la piscine.

– Sors de là! que je crie à Hernandez.

Il tourne brièvement la tête vers moi avant de revenir à elle.

– Dois… sortir, qu’il lui dit.

– Treize minutes, trente-deux secondes.

Il ne durera jamais treize minutes.

– Sors de là, tout de suite le rookie!

Il attend son autorisation.

– Sors! De! La! Piscine! Right fucking now! que je crie encore.

– Permission… de… sortir? qu’il lui demande, en s’enfonçant de plus en plus souvent.

Elle secoue simplement la tête.

Fuck! Donne-lui une fucking chance, il est en train de s’étouffer.

Elle me regarde, sans réaction, Hernandez s’enfonce encore davantage, les autres se précipitent sur le bord de la piscine pour venir me rejoindre.

– Permission…, qu’il commence en se donnant une poussée et en réapparaissant.

– Non, qu’elle le coupe.

Puis il commence à disparaître à nouveau. Je commence à enlever mon pardessus, Phil me retient.

– Il va l’enlever, qu’il dit en fixant le milieu du bassin. Il va enlever son sac.

Je me dégage brusquement. Hernandez essaie de reprendre de l’altitude, mais ça ne sert à rien, le sac est trop lourd et il a déjà perdu trop d’énergie.

– Allez le rookie, arrête de niaiser, que Phil essaie de se convaincre lui-même.

– Il ne va pas l’enlever.

– Il va l’enlever.

Hernandez atteint le fond de la piscine. Il se donne un élan vers la surface, mais il ne s’élève pas plus d’un mètre avant de se retrouver au fond à nouveau.

– Elle va le tuer, que lance faiblement West, les mains sur la tête. Elle va fucking le tuer.

What the fuck! qu’hurle Fawkes à son tour. Enlève le fucking sac!

On attend cinq secondes, puis six, puis sept…

C continue à fixer sa conso, les bras croisés, pendant qu’on crie tous des affaires différentes, jusqu’à ce que je tasse Phil de mon chemin.

Fuck it!

Fuck that! J’enlève le survêtement, je plonge et je vais rejoindre Hernandez au fond du bassin. Quand j’arrive à côté de lui, il se débat encore pour essayer de revenir à la surface avec son sac, mais je réussis à le lui arracher de forcedu dos et à le remonter avec moi. Quand on revient à la surface, il a de la misère à nager, alors je le traîne où les autres l’attendent pour l’aider à sortir. Ils le prennent par les bras et le hissent à l’extérieur avant de le tourner sur le côté pour l’aider à recracher l’eau. Il respire. Il siffle un peu et il tousse, mais au moins il respire.

What the fuck! que je lance à C qui ne bouge pas, de l’autre côté.

Les paupières à demi-closes, elle soupire, elle se décolle du mur, puis elle se dirige vers la sortie. Les gars aident Hernandez à s’asseoir, moi, je me donne une poussée pour sortir de l’eau à mon tour.

– Amenez-le à l’infirmerie, que j’ordonne en marchant d’un pas ferme vers la sortie.

– Tu t’en vas où? que demande Phil.

– Demander un changement de supérieur!

C’est là, que je m’en vais.

Dans le bureau du Général Ferguson pour demander un fucking changement de supérieur.

 

Troisième partie

Deux mois auparavant

Lloyd Campbell

– Équipe Alpha à l’équipe Bravo. Équipe Alpha à l’équipe Bravo.

«Alpha à l’écoute», que me répond Ray qui est resté à l’entrée avec Frank.

– On arrive à l’étage deux, rien à signaler au rez-de-chaussée.

«Capté. Rien à signaler à l’entrée. On attend votre rapport. Terminé.».

Quand on sort de la cage d’escalier, on arrive dans un genre de salon, suivi d’une cuisine communautaire, avant de nous ramasser dans le premier couloir où on retrouve des chambres. Les quatre premières sont désertes, la cinquième est barrée. Je tourne la poignée, sans résistance, mais quand je viens pour ouvrir, la porte ne bouge pas. J’essaie une deuxième fois, sans succès. Au troisième essai, je donne un coup avec mon épaule, puis un autre, puis un autre, jusqu’à ce que Lee mette sa main dans mon dos pour m’arrêter. Je lève la tête, il pointe le cadre de porte du menton, on échange un regard.

– Un cadenas? que je demande, confus. Quel genre de résidence enferme les gens de l’exté…

POW!

On sursaute tous les deux, l’arme levée, dos à dos pour couvrir l’ensemble du territoire. À quelques portes de nous, Blake vient de tirer un cadenas.

Dude! que je m’écrie, irrité, en abaissant mon arme. Un préavis, peut-être?!

Il hausse les épaules et il donne un coup de tête en direction de la chambre qu’il vient de nous ouvrir. On le rejoint à l’entrée.

– Ugh! Seigneur Dieu! que je m’exclame en me couvrant le nez de mon bras et en faisant aussitôt un pas vers l’arrière.

Lee m’imite et ravale un haut-le-cœur, Blake rit et passe devant nous.

– 48 à 72 heures, qu’il dit en soulevant la couverture du lit où repose un cadavre. Cause naturelle.

Les mains sur les genoux, je ravale le petit vomi qui menace de sortir, mais à chaque fois que je reprends ma respiration, on dirait que ça goûte un peu plus dans ma bouche. Je me relève pour m’éloigner, je fais un pas de recul, je…

– Il a encore mis sa couverture, que j’entends derrière moi.

Lee et moi, on fait immédiatement face arrière, l’arme à la hauteur du visage.

– Je lui dis tout le temps de ne pas mettre sa couverture par une chaleur pareille et il ne m’écoute jamais.

Vieille dame. 75 ans, peut-être 80, jaquette de nuit, un peu dépeignée, mais ses cheveux sont propres. Ses vêtements et elle, aussi. Plus ou moins cinq pieds, approximativement 115 livres, frêle, mais elle n’est pas affamée. Elle a l’air en bonne santé.

– Triste, qu’elle dit en secouant la tête. Vraiment triste qu’il soit mort avant que les anges soient venus le chercher, ce n’est vraiment pas de chance, ça!

En bonne santé physique, du moins. Elle regarde nos armes pointées sur elle, qu’on abaisse aussitôt, un sourire apparaît sur ses lèvres.

– Est-ce que c’est mon tour? qu’elle demande, soudainement rayonnante. Vous êtes venus me chercher pour y aller?

On échange un regard.

– Heu… pour aller où? que demande Lee en retour.

Elle rit et elle lève la main pour flatter sa joue.

– Oh, qu’elle répond avec son sourire de grand-maman. Mais pour aller au paradis.

Blake vient nous rejoindre dans le couloir, je leur fais signe d’amener la vieille dame au salon pendant que je fais mon rapport aux deux autres.

– Équipe Alpha à l’équipe Bravo. Équipe Alpha à l’équipe Bravo, premier contact effectué. Dame âgée, une autre personne retrouvée décédée. Aucune menace détectée. On poursuit.

Ray répond quelque chose, mais je n’écoute pas, je suis déjà rendu au salon où Blake et Lee ont demandé à la dame de s’asseoir. Je m’approche d’eux et je me tire une chaise pour être à la même hauteur qu’elle. Elle ne me regarde pas. J’essaie d’attirer son regard, mais elle regarde dans le vide derrière moi, en riant dans ses mains de temps en temps, comme si quelqu’un lui parlait.

– C’est quoi votre nom madame?

–  Mais c’est mon tour, qu’elle répond dans le vide. Je t’avais dit que c’était mon tour et qu’ils ne m’avaient pas oubliée. Tu n’arrêtais pas de me dire qu’ils m’avaient oubliée. Ils ne m’ont pas oubliée, ils n’oublient personne, tu le vois bien.

Ça allait être plus difficile que je pensais.

Je passe ma main devant son visage, elle se tourne vers moi quelques secondes.

– Votre nom madame? C’est quoi votre nom?

– Qu’est-ce que tu veux dire, ils ne sont pas là pour m’amener? C’est évident, qu’ils sont là pour m’amener. Ils ont l’armure. Ce n’est pas n’importe qui qui a le droit de mettre l’armure. Sinon, tu…

– Hé, oh! que je recommence en passant ma main devant ses yeux. Est-ce que vous…

– Madame Walker, que me coupe Lee. J’ai comme le sentiment que son nom, c’est…

– C’est moi, qu’elle dit en se levant d’un bond pour aller rejoindre Lee. C’est moi, je suis prête!

Quelques mètres plus loin, il tient un cartable dans ses mains, qu’il me tend avant de se tourner vers la vieille dame.

Je me penche pour lire ce qui est écrit.

19 juillet – 9h30.

C’est en date d’aujourd’hui.

On a refait le tour des étages, mais Mme Walker reste toujours introuvable depuis trois jours. Préparez quand même les plateaux de repas, elle continue à suivre sa routine puisqu’on a trouvé celui d’hier soir dans la poubelle avant et on l’a aperçue sur les caméras de surveillance. Elle ne pourra pas aller bien loin de toute façon. S’ils ont le temps, demandez à l’entretien de passer à la chambre 205. Après avoir joué avec l’équipement informatique, ils ont enfermé M. Jones dans sa chambre et je pense qu’ils l’ont laissé là pour le punir. Avec la chaleur qu’il fait, ça commence à sentir. On a réparé et reprogrammé l’équipement qu’il a bousillé, les appareils devraient recommencer à fonctionner sans qu’on soit obligés de venir faire des rondes toutes les heures. Après votre ronde de 10h30, ça pourra aller à l’heure du souper.

PS : On a reçu les nouvelles informations. Le convoi devrait arriver dans trois jours, alors ne perdez pas trop de temps sur Mme Walker si vous ne la retrouvez pas. On passera directement au prochain lot quand il arrivera.

Blake finit de lire par-dessus mon épaule et juste comme je dépose le cartable et que je me tourne vers Lee pour savoir ce qu’il en pense, une horloge se met à sonner.

DING.

DING.

DING.

DING.

DING.

– C’est l’heure! que s’exclame Mme Walker, ahurie. C’est l’heure, vite! Vite avant que les anges se mettent à chanter.

Elle pousse Lee vers la cage d’escalier, qui parvient à la retenir assez facilement.

– Visiblement, ça n’a pas été évacué et il y a d’autres personnes qui sont toujours ici, qu’il dit en la couvrant avec ses bras pour qu’elle arrête de bouger. On fait quoi maintenant, kiddo?

Je…

Je ne sais pas.

Je regarde Lee, je regarde Blake, ils me regardent tous les deux, Blake crinque son arme, je pense que je comprends le message. Lee, lui, il hausse les épaules en faisant des sourires à la vieille pour qu’elle se calme.

– On n’a pas été  embauchés dans l’escouade des élites parce qu’on était bon à faire du tricot, qu’il finit par dire. C’est ton call, Campbell.

Mon call, mon call. C’est facile à dire mon call quand personne ne risque quelque chose à cause de TON call.

– Je…, que je soupire avant d’enclencher mon micro.

J’hésite, puis je reprends.

– Équipe Alpha à l’équipe Bravo. Équipe Alpha à l’équipe Bravo, l’île n’a pas été évacuée, que je dis. Menace indéterminée. On poursuit. Retournez à l’hélicoptère, prenez contact avec la base pour le rapport et soyez prêts à décoller. On se rapporte dans (je règle ma conso pour avoir l’alarme) … cinq minutes.

«Équipe Bravo à  l’équipe Alpha, c’est capté. On retourne à l’hélicoptère.».

 

Troisième partie

Jake Volkov

Il est dix-neuf heures quand on arrive à la cafétéria.

Les entraînements finissent à seize heures et les gars mangent autour de dix-sept heures trente, ce qui fait que l’endroit est presque vide quand on arrive.

– Il a dit quoi? que me demande Phil, quand on passe les portes de la salle.

– Qu’est-ce que tu penses qu’il a dit? que je ris amèrement. Il a mis quelqu’un qui ne sait pas pantoute ce qu’elle fait, au rang de commandante. Elle a clairement plus de poids que moi dans son estime.

Je lance mon plateau sur la table et je rattrape mon jus de justesse, qui passe proche de se renverser dans mon cabaret.

Qu’est-ce qu’il a dit? Voilà ce qu’il a dit.

J’ai invoqué la clause 157 – perte de confiance en son supérieur immédiat – il m’a répondu :

Vous savez, agent Volkov, que la clause 157 n’a pas été invoquée depuis l’opération Safe Harbor, en 2003, n’est-ce pas? que je l’imite stupidement. Vous n’êtes pas sans savoir, également, que l’incident de Safe Harbor a entraîné des pertes de nature irréparable, dont la mort de quatre officiers, exact? Et… avez-vous, Agent Volkov, à tout hasard, des motifs raisonnables d’invoquer la perte de confiance en votre commandante, outre l’incident de la piscine?

– C’est tout? que me demande Phil, pendant qu’ils me regardent tous, sauf Hernandez qui contemple le fond de son assiette.

– Non, que je dis en prenant une bouchée. Il m’a aussi dit que si on poursuivait avec notre plainte, aucun autre commandant ne voudrait nous prendre à sa charge.

Les autres protestent et marmonnent une coupe d’affaires déplaisantes, pendant qu’Hernandez continue à s’exciter les papilles gustatives. Phil et West argumentent sur les dix-huit possibilités parmi lesquelles le rookie aurait pu mourir, Fawkes est en train de poignarder le contenu de son assiette avec sa fourchette. Moi…

Moi, je viens de remarquer que C est assise seule à sa table de douze pieds, dans le coin le plus éloigné de la pièce.

Weird.

Fuck qu’elle est weird, assise le dos droit comme un robot, à fixer le vide pendant qu’elle mâche son repas.

– … Hein, Volkov?

– Quoi? que je demande, quand Phil me donne un coup de coude dans les côtes.

Il me regarde, il suit mon regard vers elle pis il s’assombrit en revenant à moi.

– On fait quoi maintenant que le Général va probablement lui avoir dit qu’on ne veut plus rien savoir d’elle. Elle va être en beau…

Je me lève.

– Volkov! qu’il s’écrie dans mon dos.

Les autres arrêtent de parler.

– Volkov! qu’il crie encore.

Il y a quelques têtes qui se retournent vers nous, trop tard. J’ai déjà commencé à marcher vers elle.

 

Quatrième partie

C

Dix-sept secondes pour atteindre la porte principale de la cafétéria. Treize jusqu’à la sortie nord, neuf jusqu’à la sortie sud, sept à l’ouest. La fenêtre supérieure droite est ouverte, je peux l’atteindre en dix, en grimpant par la tuyauterie, mais probablement en six si j’étais à la troisième table. Je peux me déplacer. Je pourrais me déplacer, en même temps, les autres entrées sont plus facilement accessibles et il y a paquet de recrues, au triple de ma lenteur, qui forment une barrière de distraction suffisante pour me laisser le temps de sortir.

Non.

Je ne vais pas me déplacer, c’est l’endroit le plus stratégique.

– Commandante! que j’entends à ma gauche.

Je lève les yeux.

Jake Volkov, à quelques pieds de moi, de l’autre côté de la table, avec un salut officiel un peu trop mou pour être véritablement officiel. Il est sûrement en train de jouer un acte pour les supérieurs qui se trouvent à la table d’à côté et qui le regardent du coin de l’œil.

– Vous permettez? qu’il demande en mâchant encore sa dernière bouchée et en pointant la place vide devant moi.

Je ne réponds pas, il s’installe. Les autres nous observent. Les autres de l’unité et les autres supérieurs. Jake s’assoit, le dos voûté, les bras décontractés sur la table, en continuant de mastiquer la bouche grande ouverte. C’est calculé. C’est définitivement calculé pour être politically correct, tout en étant audacieux. Il veut établir sa dominance.

– Vous mangez seule, qu’il dit en se baissant un peu la tête pour capter mon regard.

– Je mange à l’endroit le plus stratégique, que je réponds simplement.

Il acquiesce.

Il tape sur la table avec le bout de ses doigts et il réfléchit. Il est venu sur un coup de tête. Maintenant qu’il est là, il ne sait pas quoi dire parce qu’il est venu sur un coup de tête.

– Est-ce qu’on peut parler de ce qui s’est passé cet après-midi? qu’il demande, faussement poliment.

Je ne réponds pas. À quoi bon ; il va le faire, peu importe ce que je lui dis.

– Commandante? qu’il demande encore, comme s’il attendait ma permission.

La troisième fenêtre est fermée, mais elle est plus fragile. Je pourrais sans doute l’atteindre en moins de quatre secondes et la briser en deux. Six secondes. Je pense que six secondes, c’est mon issue la plus accessible.

– Commandante! qu’il dit officiellement, en se redressant légèrement parce que les autres supérieurs continuent de nous fixer. Je vous prie de répondre à ma requêt…

– Qu’est-ce que vous voulez? que je le coupe parce qu’il me dérange présentement. Ça fait neuf jours que vous vous présentez aux entraînements sans le salut officiel. Vous me tutoyez. Vous ne vous adressez jamais à moi, sauf pour me faire part de votre mécontentement, vous évitez mon regard, sauf pour me défier, et vous me répondez encore moins quand je m’adresse à vous. Et soudainement, vous vous enquérez de ma permission pour aborder un sujet? Épargnez-moi votre fausse courtoisie, Volkov. Vous ne me respectez pas, pas plus que je ne vous respecte. Maintenant, dites-moi ce que vous voulez ou laissez-moi manger en paix.

Il fait un mouvement de recul, il regarde brièvement à côté voir si les autres ont entendu, il se remet à taper sur la table. Il secoue la tête, il hausse les épaules et il arrête de taper sur la table.

– J’ai invoqué la clause 157, on a demandé un changement de supérieur.

Je le regarde.

Il me regarde.

Je prends une bouchée de mon sandwich et comme il continue à me regarder avec impatience, j’avale ma bouchée et je reviens à lui.

– C’est tout? que je demande.

– Heu… oui, qu’il hésite.

– Bien. Dans ce cas, que je commence en me levant, vous serez heureux d’apprendre que j’ai résigné de mes fonctions.

J’enjambe le banc, il écarquille les yeux et pendant que je me mets en route vers la poubelle :

– Attends… quoi? qu’il s’écrie dans mon dos.

Il presse le pas pour arriver à ma hauteur et il me rejoint de l’autre côté de la table.

Tu as demandé à être libérée de nous? qu’il me demande, un peu insulté. P…

Il bégaie et il secoue la tête. Au moins, il a lâché la fausse politesse du vous.

– Pourquoi! qu’il s’exclame incrédule.

Je vide le contenu de mon cabaret à la poubelle, je viens pour partir, mais maintenant que la table n’est plus entre nous deux, il me prend par le bras pour m’obliger à me retourner. Il me touche. Je déteste qu’on me touche, je viens pour donner un coup à l’envers de son coude et le fracturer dans le sens inverse, mais je serre le poing et puis je me ravise aussitôt. Il ne remarque rien.

Calme-toi, C.

Calme-toi.

– Pourquoi? qu’il répète. Qu’est-ce que nous, on t’a fait exactement?

– Vous n’êtes bons à rien et vous ne m’êtes d’aucune utilité.

Il rit.

Il laisse aller mon bras et il rit, les yeux grands ouverts.

– Tu me niaises. C’est sûr que tu me niaises! Je veux dire, on ne fait rien d’autre que de lever des poids depuis des semaines pendant que toutes les autres unités s’entraînent, comment est-ce que tu voudrais, Sainte-Marie mère de Dieu, qu’on soit miraculeusement soudainement fucking bons à autre chose?!

Il est en colère.

Sa voix a monté d’un cran, son débit est devenu plus rapide, il a perdu toute sa posture. Les veines se sont gonflées dans son front, il attend que je réponde.

– Vous n’écoutez pas mes ordres, que je dis calmement, ce qui implique que vous ne me faites pas confiance. Pas plus que je ne vous ferais assez confiance pour remettre ma vie entre vos mains.

– Quels ordres? Les ordres qui n’ont aucun fucking sens parce qu’on doit rester accrochés à mur ou caler au fond d’une piscine?

Je croise les bras. Je me tourne vers lui pour lui faire complètement face, je le regarde, il me regarde, il regarde les gens qui nous regardent autour, il revient à moi en secouant la tête d’impatience.

– Vous pensez que j’ai le temps, agent Volkov, de commencer à vous expliquer tous les ordres pendant une mission? D’interrompre un champ de tir, de demander à l’ennemi un time out, de sortir le drapeau blanc et de le brandir tranquillement? De demander qu’ils se sirotent un thé à la camomille et qu’ils jouent une partie d’UNO, le temps que je vous explique à tous et à chacun pourquoi je vous demande de prendre une position ou d’exécuter une manœuvre?

– Qu-quoi? qu’il demande, énervé.

– Vous n’êtes même pas capables de suivre des ordres que vous ne comprenez pas dans un entraînement, que je reprends. Dans quel monde possible, est-ce que je devrais m’attendre à ce que vous les suiviez quand ma vie sera entre vos mains?

– La vie d’Hernandez était pas mal entre les tiennes, cet après-midi, qu’il dit. Et dans mon souvenir, corrige-moi si je me trompe, tu ne t’es pas exactement précipitée pour nous montrer qu’on pouvait nous aussi te faire confiance.

– Avec sa corpulence, son poids et ses rendements des dernières semaines, il restait approximativement 25 secondes de souffle à l’agent Hernandez, avant que ça devienne dangereux.

– Quoi?

– Il n’était pas en danger. Du moins, pas encore à ce moment-là.

– Al… Alors quoi? T’attendais quoi, exactement? Qu’il le soit? Qu’il s’étouffe? Qu’il suffoque dans le fond de la piscine? Qu’il commen…

– Que vous fassiez enfin quelque chose, au lieu de ne servir à rien.

– On a fait quelque chose! qu’il s’écrie. On t’a dit à peu près huit de fois de le laisser sortir, tu ne l’as pas laissé! Qu’est-ce que tu veux, C? Tu veux quoi? Parce que tu nous reproches d’abord de ne pas suivre tes ordres, on les suit en le laissant crever au fond de la piscine, et maintenant tu nous reproches de les avoir suivis?

Je soupire.

Je secoue la tête et je soupire parce qu’il ne comprend rien. Et moi, je ne comprends pas pourquoi toutes ces personnes suivent trois ans d’entraînement pour devenir des agents aussi lamentables. Si c’est ça, l’Agence, je n’ai pas besoin d’une unité sous mes ordres pour retourner à la Faculté.

– Je lui ai ordonné de rester dans l’eau, que je finis par dire pendant qu’il attend avec impatience.

– Exact! Et qu’est-ce qu’on a fait? On l’a laissé dans l’eau jusqu’à ce que…

– Je lui ai ordonné de rester dans l’eau! que je répète plus fort et par-dessus lui pour qu’il m’écoute enfin. Je ne vous ai jamais ordonné de ne pas vous aider à soulever des poids.

Il arrête de parler.

Il ouvre la bouche, il vient pour dire quelque chose, il la referme.  Il fronce les sourcils et il recule la tête. Je pense qu’il va répondre, mais il ne dit rien. Il me regarde, il regarde dans le vide derrière moi, il me regarde encore.

– Je ne vous ai jamais donné l’ordre de ne pas vous aider entre vous, agent Volkov, que je dis finalement en me détournant vers la sortie la plus proche. Ça, c’est vous qui le faites de votre propre chef depuis le début des entraînements.

Je pars, je compte, sept secondes plus tard, je pousse les portes qui me séparent du couloir.

 

 

Une pensée sur “Épisode 4

  • 04/14/2020 à 23 h 36 min
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    Ok… je suis accro, alors j’espère qu’il y en aura bientôt d’autres!

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