Épisode 3

Première partie

C

– Commandante! que j’entends quelqu’un m’appeler en courant derrière moi. Hé, oh, Commandante!

J’écoute.

Les pas sont courts et rapprochés. Le gauche est plus lourd et il dure un demi-temps plus longtemps que le droit ; il doit avoir une articulation faible. Non. Une blessure ou une douleur au pied. Au son et à la vélocité, il doit peser autour de 180 livres. Pas assez en forme pour être un soldat et ses semelles en crêpe ne sont pas adaptées au combat. Un garde de sécurité. Lequel? Petit, rondelet, sur le shift de soir, que je me dis en regardant l’heure sur ma conso. Ça doit être Gordon.

Je ralentis et je me retourne. Il me laisse indifférente celui-là, je n’ai pas de raisons de l’éviter. Il sourit et il se dépêche un peu plus quand il se rend compte que je l’attends.

– Commandante! qu’il dit en me rejoignant avec sa tablette et son crayon. C’est la commande des uniformes demain et on aurait besoin de vos grandeurs pour ajouter les vôtres.

Je recommence à marcher en direction de ma chambre, il me suit en me fixant et en attendant que je les lui donne pour les cocher sur sa feuille. Je le regarde de la tête aux pieds ; le droit penche plus vers l’extérieur que l’autre.

– Qu’est-ce qui s’est passé? que je demande.

Il me regarde en fronçant les sourcils.

– Ton pied, que je reprends en m’arrêtant et en le pointant du menton. Qu’est-ce qu’il a?

– Ah, heu…, qu’il hésite. J’ai un ongle incarné et hum, c’est mon gros orteil qui me fait mal.

– Hmm.

J’acquiesce et je continue de les observer pendant qu’il essaie de mettre l’autre pied en évidence pour cacher le pied blessé. Pourquoi il fait ça? Je n’ai pas des rayons X dans les yeux, ce n’est pas comme si j’étais en train de le scanner au travers du cuir. Mais il continue à se dandiner. Je le regarde. Il est un peu rouge et il sue entre le nez et la bouche. Il est n’est pas capable de soutenir mon regard pour plus d’une seconde, par intermittence. Je l’intimide. Pourquoi est-ce que je l’intimide?

– Tu portes une pointure trop petite, que je finis par dire en recommençant à marcher. Prends des chaussures plus souples et mets une semelle dans l’autre pour remplir l’espace.

Il reste planté là, à fixer ses souliers, pendant que moi, j’atteins la porte de ma chambre. Je l’ouvre.

– Ah, euh… oui, madame! M-merci. Et heu… pour les uniformes? qu’il demande quand je viens pour entrer. Je vous commande quoi?

– Des leggings noirs. Avec des camisoles noires. J’aurais aussi besoin d’un tee-shirt thermal noir et des bottes d’intervention, les miennes sont finies.

Il prend tout en note.

–  Et les bottes… n-n…? qu’il hésite

– Noires, que je réponds à sa place.

– Noires! qu’il répète en l’écrivant sur sa feuille.

– Avec un harnais épaules. En small. Tu étais en service dans la dernière heure Gordon?

– Oui, Commandante. Pourquoi?

– Parce que j’aimerais savoir qui est entré dans ma chambre.

Il a l’air surpris.

– Personne n’a circulé dans l’aile autre que dans les dernières dix minutes, qu’il dit. À moins que vous ayez placé une demande de maintenance, ça m’étonnerait que quelqu’un soit entré. Vous voulez que je révise les enregistrements?

– Non, ça va. Merci.

J’entre et je referme la porte derrière moi.

Le réveille-matin est déplacé d’un ou deux centimètres sur la droite, le tiroir de la table de chevet n’est pas tout à fait refermé au fond et la lampe a été soulevée parce qu’elle n’a pas été replacée dans le même cerne de poussière qu’elle a laissé sur la surface. Je grimpe sur le lit et je fais le tour des plis de murs avec mes doigts ; le plafond, les angles et après les planchers. OK, c’est vide, il n’y a pas l’air d’avoir de dispositifs de surveillance. J’enlève la conso de mon avant-bras, je sors le papier aluminium d’en dessous du lit et je l’enveloppe dedans. Le cadran aussi − ça devrait être assez pour bloquer les ondes de radiofréquence. J’enlève les couvertes du lit, je fais le tour de la couture supérieure du matelas avec mes doigts et quand je trouve l’incision, je plonge ma main dedans. Je tasse la mousse jusqu’à tant que j’en aie jusqu’au l’épaule et quand je trouve le plan, je le sors pour le dérouler sur la table de travail.

Je m’assois.

La Faculté, que c’est écrit en gros dans le milieu.

Je n’ai pas pris la peine de le coder, de toute façon, j’ai superposé les plans dans le désordre, ce qui fait que même si le Général Ferguson venait à mettre la main dessus, il ne comprendrait probablement rien. Je sors mon crayon, je pars du grillage d’entrée et je refais tout le chemin. Mentalement et sur le plan. Des laboratoires à la salle commune. J’arrête à la salle commune.

Je ferme les yeux.

La salle commune.

Il y a cinq portes dans la salle commune.

Les trois portes de métal, la grille et la porte bleue.

Réfléchis, C.

Où est-ce que mène la porte bleue?

 

Deuxième partie

Jake Volkov

Ce matin, l’entraînement est au gym B-815 et comme c’est là où il y a les murs d’escalade, les gars sont pleins d’espoir de finir la semaine sur un training différent. West et Fawkes se partagent le tape pour s’envelopper les mains, Hernandez le refuse parce qu’il est passé au hangar se prendre un sac de magnésie. Quand on arrive à la porte de la salle, ils passent devant, Phil et moi, on suit derrière.

– Non, mais tu me niaises, que soupire Fawkes la tête levée au ciel.

– Ah, tiens, des sacs de poids, que je lance à Phil quand on les voit traîner sur le plancher, dans le milieu du gym. Enfin de quoi tester notre adrénaline.

On rit et on contourne Fawkes qui s’est arrêté pour… je ne sais pas. Peut-être pour négocier avec Dieu, peut-être pour prier qu’un néon lui tombe dans la face et le dispense de la séance. On va se placer en ligne, comme c’est d’usage, et on attend que la commandante sorte du local vitré adjacent pour faire le salut officiel.

– Unité 172-3? que je murmure, le dos droit, en fixant devant moi. Désamorçage d’explosif avec manipulation de ME-98 . Unité 160-9? Tir d’élite avec cibles en mouvement. Unité 188-2…?

J’attends que quelqu’un réponde à ma petite devinette, mais c’est le silence.

Yeah! que je chuchote encore, plein de bonne humeur. That’s it! Soulever des gros sacs!

Phil sourit, Hernandez sourit, West rit, Fawkes est moins facile à plaire, il gonfle les narines en serrant les dents. Une semaine ; c’est ce que je lui donne pour qu’il craque et qu’il demande un transfert.

– Commandante! qu’on dit en même temps, en se redressant, quand elle sort du local.

Elle nous ignore et elle tape des affaires sur l’écran de sa conso.

– Volkov, C-5. Philipps, F-5. Hernandez, K-7. West et Fawkes, D-11 et I-11, qu’elle ordonne. Maintenant.

Hernandez me regarde, tout stressé, je ris de lui en pointant les chiffres à droite et les lettres en haut qui forment un échiquier sur le mur d’escalade.

– Avec les sacs, qu’elle ajoute en voyant qu’on passe tout droit.

On revient sur nos pas.

– Les sacs! que je chuchote en levant les mains dans les airs pour énerver Fawkes. Comment on a pu oublier les sacs!

– Je vais t’en crisser une, Volkov, qu’il dit entre ses dents.

– Juste si tu cours plus vite que moi avec ton sac.

Il me donne un coup de coude dans le ventre, je ris, OK, c’est beau-là! Assez de fun, ce n’est plus le temps de niaiser, on fixe les cordes à nos harnais, on commence à grimper. Nos cases sont les plus proches, ça fait que Phil et moi, on arrive les premiers. Hernandez est le plus haut, mais comme il est assez agile, ça ne lui prend pas tellement de temps, non plus. Fawkes et West, eux…

Ugh.

– Voulez-vous qu’on tire sur la corde pour vous faire monter plus vite? que je crie.

– Ta gueule! qu’on entend en écho.

On attend un quart de siècle supplémentaire, ils arrivent finalement à la bonne place.

– Et maintenant? que je demande plus fort pour que l’autre m’entende d’en bas.

– Commandante, que me corrige Phil avec désapprobation.

Commandante, que j’ajoute pour lui faire plaisir.

– Vous tenez, qu’elle répond simplement.

Elle entre quelque chose sur l’écran de sa conso et elle va s’asseoir plus loin, sur le banc du mur opposé.

 

*                             *                             *

 

– J’ai les…membres tout…endoloris, que dit West en lâchant une prise pour secouer son bras.

Newb, que je me dis en roulant les yeux. Il y a genre une dizaine de prises par cases et elle a dit de tenir, pas de rester immobiles.

Je lève mon bras droit de deux prises, je baisse le gauche d’une et je déplie le même genou vers le bas pour changer la position de mes articulations. Phil fait pareil. Dans la même posture depuis dix-sept minutes, je ne sais même pas comment les trois autres font pour tenir encore sans bouger, mais Phil trouve ça drôle, moi je trouve ça drôle, après tout, c’est un concours de qui tient le plus longtemps, on ne va quand même leur donner des trucs pour être meilleurs que nous.

– Vous pensez qu’elle va nous faire tenir comme ça combien de temps? que je lui demande.

– Le temps que va durer sa sieste, répond Phil.

«Qu-quoi?… Non. C’est une bla…Hein?».

Je ne sais pas qui dit quoi, tout le monde répond en même temps et essaie de se tourner la tête pour voir si c’est vrai qu’elle dort.

Fuck that shit! que s’exclame Fawkes en commençant à descendre.

Ça résonne partout dans le gym, Phil et moi on se retourne, la commandante ouvre les yeux.

– Fawkes! que lance Phil avec autorité. En position!

– Non. Fuck off!

Il continue à descendre. Phil est de plus en plus alarmé. On a un devoir d’obéissance et si ça paraît mal pour Fawkes, ça paraît aussi mal pour l’unité.

Mais C ne bouge pas.

Fawkes arrive à la hauteur de Phil qui le prend par le bras et qui essaie de le pousser vers le haut.

– Arrête tes esti de conneries pis retourne à ta place! qu’il crache entre ses dents. C’est toute l’unité qui va écoper.

– Écoper de quoi? qu’il répond en se dégageant. Cette fille-là n’a jamais suivi le programme de l’Agence, elle a fuck all idée de ce qu’elle fait et de ce qu’elle est en train de nous fait faire. Elle est supposée nous former pour la mission d’assermentation, pas nous faire un training basic de première année de police de quartier.

Il essaie de descendre, mais Phil le rattrape encore pour l’en empêcher.

Il est pissed. C’est rare que Phil est pissed off.

– Ton devoir n’est pas de remettre en question, c’est de faire ce qu’on te dit!

– Pas si ce qu’on me dit de faire n’a aucun bon sens!

Il se dégage une fois de plus, les deux se bousculent, l’un essaie de faire tomber l’autre pendant que l’autre le retient.

– Laisse-le, que je dis à Phil, en regardant derrière nous.

Pas trop fort, mais assez pour qu’il m’entende.

– Quoi? What the fuck, Volkov! J’sais bien que t’es pas l’exemple de la parfaite obédience, mais t’es supposé être mon partner. Un peu d’ai…

– Laisse-le, que je répète calmement.

Fawkes profite de son moment d’inattention pour se laisser tomber et quelques secondes plus tard, il a les pieds au sol, en train de détacher son harnais. Phil, lui, me fait des gros yeux avec des signes de mains que je ne comprends pas, mais qui ont l’air de vouloir me dire d’aller réfléchir dans ma chambre.

– Elle ne fait rien, que je lui fais remarquer pour qu’il se calme.

– Hein? qu’il répond irrité.

– La commandante, que je reprends avec un coup de menton dans sa direction. Il est en insubordination et elle ne fait rien.

– Et?

– Et tu penses que le mot ne se passera pas que Fawkes a ditch l’entraînement? que je réponds en revenant à lui. L’Agence au complet est basée sur un principe de leadership et de soumission absolue. Si elle ne peut pas garder ses gars en ligne…

On est interrompu par West, qui se laisse tomber à son tour pour aller rejoindre Fawkes.

– … c’est fini, que je dis. Elle ne va pas se remettre de ça.

 

Troisième partie

Hernandez

– Désolé, mon frère. Désolé, je capitule, moi aussi, que me crie Phil, quelques mètres plus bas.

Il se laisse tomber sur le sol. D’abord Fawkes, ensuite West, puis Volkov, ils sont tous partis de la salle. C’est au tour de Phil, qui détache son harnais et l’enlève avant de se diriger vers la sortie. J’ai les coudes morts et les muscles raides comme une barre, je tremble tellement de partout que j’ai l’impression que c’est le mur qui vacille. Je jette un coup d’œil sur le chronomètre, c’est un peu embrouillé à cause de la sueur dans mes yeux, mais j’arrive à voir : 29:47:32.

29 minutes.

Je ferme les yeux et je fais des ronds avec ma tête pour me délier le cou. Quand je les ouvre, j’aperçois brièvement la commandante qui est au pied du mur et qui me regarde, les bras croisés, les yeux plissés, la tête penchée sur le côté.

Elle reste là.

BBBBBBZZZZZZZZZZZZZZZZZZ, que ça résonne partout dans le gym.

Je sursaute et je passe proche de perdre pied, mais je me rattrape de justesse. Le chronomètre s’est arrêté.

À 30 minutes pile.

– Co-commandante, que je dis en essayant de garder mon équilibre parce que tout tourne. Est-ce que ça veut dire que c’est te-terminé?

Elle fait oui de la tête. Alléluia, je me laisse tomber. Quand j’arrive au sol, mes jambes sont trop molles, je tombe en position assise. J’essaie de me relever, mais ça ne sert à rien, alors je reste là, à défaire mon harnais tant bien que mal, en essayant de reprendre mon souffle. Elle, elle continue à me fixer, les bras croisés.

– Pourquoi t’es resté? qu’elle demande soudainement, les sourcils froncés.

– Parce que…

J’hésite. À voir comment elle me juge, ça m’a l’air d’une question piège. C’est sûr que c’est une question piège et qu’elle est en train d’évaluer si elle a bien fait de me prendre.

– Parce que vous ne m’avez pas dit de descendre?

Pourvu que ce soit la bonne réponse et que je n’aie pas l’air d’un rookie.

– Je ne t’ai pas dit de rester non plus quand les autres sont partis.

– N-non, que je déglutis difficilement. Mais la dernière chose que vous avez dite c’est «vous tenez». Et après, vous n’avez plus rien dit d’autre.

– Hmm, qu’elle acquiesce.

Elle a l’air déçue. Non, fâchée. En même temps… elle a toujours l’air fâchée. Elle reste là à m’observer pendant que je déplie et replie mes articulations pour les dégourdir et après un moment, elle finit par parler.

– Tu y mettras de la glace et de la crème avant de te coucher.

Elle fait demi-tour et elle part en direction du local adjacent.

– Commandante! que je m’écrie avant qu’elle ne soit trop loin.

Elle se retourne.

J’hésite.

Je ne sais pas si je peux me le permettre.

– Est-ce que je peux vous poser une question? que je demande.

Elle attend, j’assume que ça veut dire oui.

– Pourquoi vous m’avez échangé contre un troisième année? que je tente.

Elle me fixe.

Moi, je regrette mes paroles.

Je pense que j’ai fait une gaffe. Elle me regarde de la tête aux pieds – j’ai définitivement fait une gaffe − puis elle hausse les épaules.

– Je ne voulais pas de Mac et tous les autres étaient pris, qu’elle dit simplement. Ton dossier était le premier dans la pile des recrues.

Et sur ces dernières paroles, elle s’en va.

 

Quatrième partie

Jake Volkov

Hernandez entre dans le bar et quand il s’aperçoit qu’on est une trentaine étalée sur deux tables, il vient pour faire demi-tour.

– HERNANDEZ! que je crie.

Tout le monde se retourne, maintenant que l’attention est sur lui, il ne peut pas se défiler en douce ; pas le choix de venir s’asseoir avec nous.

– Vous m’aviez dit que c’était juste nous cinq, qu’il bougonne en prenant la chaise à côté de la mienne.

– Parce que tu ne serais pas venu autrement, que je dis en lui servant un verre. C’est vendredi soir, pas question que tu finisses la semaine à manger un pot de crème glacée dans ta chambre pour nourrir tes émotions.

Il salue poliment les gars des autres unités et il se tourne un peu vers l’arrière pour me glisser subtilement à l’oreille :

– C’est tous des gars de troisième année!

– Relaxe, le rookie, personne ne sait que t’as pas fini ta première. De toute façon, y’a que les unités chill qui viennent au Ground.

Les autres, ils restent à la base et vont boire au chapiteau. C’est aussi là qu’on va la semaine, mais quand on est libérés, on en profite pour venir en ville et éviter les indésirables a.k.a. la nouvelle unité de Smith.

– Alors, il paraît que t’as tenu une demi-heure, la vedette? que je reprends en lui donnant une tape dans le dos.

Il gémit en se massant l’épaule et il acquiesce en silence. L’humilité des premières années…

– Et puis, il goûte quoi? que demande Fawkes pendant qu’on est en train de le féliciter.

– De quoi?

– Le cul de la commandante, qu’il répond. Tu dois ben le savoir, à la force de le lécher?

– Ah, fuck off, Fawkes! T’es juste fâché parce que tu te fais laver à chaque fois, que je dis en le chassant d’une main.

– J’suis fâché parce qu’on ne fait rien de pertinent. Lundi, j’te jure, si c’est encore les mêmes conneries, je demande un transfert d’unité.

Phil et moi, on roule les yeux. Ça fait trois semaines qu’il dit ça et ça fait trois semaines qu’il est là tous les matins, six heures tapant.

– T’en profiteras pour rejoindre celle de Smith, c’est une unité dans laquelle tu vas bien aller.

Je pense qu’il vient pour me répondre une connerie, mais au même moment, la moitié de la salle se met à applaudir. Au début, on ne comprend pas trop parce qu’on est au fond et qu’on ne voit pas grand-chose, mais tout le monde se lève, on fait pareil et c’est là qu’on les aperçoit à l’entrée. Lloyd Campbell et Blake Brown

– C’est qui eux? que demande Hernandez en se tournant vers moi.

– Ça, que je commence avant de prendre une gorgée, c’est Jésus pis Moïse.

Et après, je me joins aux applaudissements en ravalant mon sourire en coin.

Ça, ça allait surtout rendre la soirée pas mal plus intéressante.

 

*                             *                             *

 

Ça fait une demi-heure que Phil leur a tiré des chaises et ça fait une demi-heure qu’il se pavane de siège en siège, à serrer la main de tout le monde. Lloyd Campbell, avec l’autre qui ne dit jamais un mot, en arrière. Tout le monde est pendu à ses lèvres et doit cacher une semi-croquante dans son pantalon parce que Lloyd est l’objet d’idolâtrie de l’Agence − un des rares qui continuent de travailler pour eux, un des encore plus rares à faire partie des élites du D.I.T.C. pis le seul à l’avoir fait un an seulement après l’assermentation. Avec son bas de tête rasée, sa petite couette dorée sur le dessus et le sourire charmant sur son baby face, Lloyd aurait sûrement fait partie d’un boyz band s’il n’avait pas fait partie de l’Agence.

Quand ils sont rendus à peu près à trois places de nous, Phil se tourne vers moi.

– Essaie d’être un peu agréable, qu’il me lance comme un avertissement.

– Moi? que je demande innocemment, avec une main sur ma poitrine. T’sais Phil, c’est vraiment offensant ce que tu présumes. Je suis toujours adorable!

Je ris, lui me tue du regard avant de se tourner vers Lloyd pour l’accueillir avec une poignée de main. Ils se connaissent vaguement d’avant l’Agence ces deux-là, parce qu’ils ont tous les deux fait partie d’un programme d’entraînement prémilitaire. Lloyd a été recruté par l’Agence trois ans avant Phil et parce que les élites n’ont pas beaucoup de social à la force d’être déployées tout le temps, ils ont gardé contact. Une fois de temps en temps, aux trois à six mois, ils viennent chiller avec nous au Ground.

– Volkov, c’est ça? qu’il me lance avec un sourire en me tendant la main.

Je me penche par-dessus la table, je plonge ma main dans la sienne et je m’assure qu’elle soit sur le dessus en faisant pivoter la sienne par en dessous. C’est comme ça que j’établis ma dominance et parce qu’il est bonasse, il continue à sourire sans opposer de résistance.

– Ah! Ça fait du bien d’être à la maison! qu’il s’exclame en faisant signe à la serveuse de venir prendre sa commande.

– Pour combien de temps? demande Phil.

– Ton bet est aussi valide que le mien. Une semaine, deux semaines? Deux mois si les dieux nous épargnent?

– Et puis, le Guatemala? renchérit Phil.

La serveuse arrive à notre table, Lloyd feuillette rapidement le menu et au bout d’une quinzaine de secondes, il le referme en haussant les épaules.

– T’sais quoi? J’vais avoir besoin de plus fort que ça si tu veux me partir là-dessus, qu’il dit. Une tournée pour les boys, ici!

La serveuse ne revient pas longtemps après avec son cabaret, pis c’est de même que Lloyd s’enflamme dans son récit de genre de ruines indigènes, pendant que Phil, West et Hernandez boivent ses paroles comme si c’était le lait de leur mère. Je ne sais pas à quel point ce qu’il raconte est vrai. Je ne sais pas non plus à quel point mon scepticisme relève de sa carrière manquée de boyz band. En tout cas. J’ai décidé de compter les bulles de gaz dans mon verre en attendant qu’il ait fini de nous raconter le synopsis du prochain Indiana Jones.

– Finalement, on a failli mourir deux ou trois fois, qu’il conclue en se tournant vers Blake. C’est pas mal ça, right?

Il acquiesce.

– Ça fait que probablement onze ou douze, reprend Phil.

Lloyd sourit et il hausse les épaules.

– MAIS! qu’il reprend. Blake a un nouveau trophée de guerre, par contre! Montre-leur ça, Blake.

Blake soulève son chandail, les trois autres lâchent un cri de dégoût, moi je cherche son mamelon en dessous de la coupure de deux pouces de largeur. Ah, ben! Le golem de pierre qui ne parle pas s’est fait arracher un mamelon. Il finit par baisser son chandail et Lloyd vide son verre d’une traite. Quand il a fini de commander son deuxième round, il tape des mains et ils se tournent vers nous.

– Bon, ça fait quarante minutes que je parle, qu’il reprend. Votre tour! Vous êtes en troisième année maintenant, ça veut dire que vous faites partie d’une unité?

– Yeah, que répond Phil, sans rien ajouter.

Lloyd frappe ses mains une fois, avec plein de bonne humeur.

– La meilleure année! Le training d’unité pour la mission d’assermentation, les cours de spécialités, les stations collectives avec les instructeurs et après ça… the real fucking deal! qu’il dit. L’immersion.

– L’immersion? que demande Hernandez. C’est quoi ça, l’immersion?

Rookie.

On commence à nous parler de l’immersion dès la fin de la première année.

– Vous allez entrer dans la tête des instructeurs qui vont vous choisir.

Hernandez fronce les sourcils.

– Pourquoi?

C’est à Lloyd de froncer les sourcils. Si le rookie continue à parler, il va finir par trahir son peu de date.

– Parce qu’y’a pas un autre entraînement qui peut te préparer à ce que tu vas vivre.

Silence.

Tout le monde prend une gorgée, j’ai presque le goût d’applaudir Lloyd pour sa performance théâtrale. Mais avant que j’ai pu répondre quoi que ce soit, c’est Phil qui reprend la parole.

– Ouais ben… pour se rendre là, faudrait commencer à se faire entraîner pour vrai, qu’il dit.

– Oh! Ça sonne le commandant de merde?

Phil hésite.

– Disons juste que…

Il se tourne vers moi, à la recherche des bons mots. Phil pis ses bonnes manières.

– Disons juste qu’on n’est pas tombés sur la crème de la crème, qu’il finit par répondre.

– Qui? Smith? Lewis? Wolfe?

– C, que je réponds à sa place.

– C’est…? qu’il insiste.

– C.

– Ben c’est qui? qu’il s’impatiente.

Il ne comprend rien.

– C! C’est ça son nom, C!

Je guette sa réaction.

Il n’en a pas.

Blake et lui prennent une gorgée de leur verre, ils le redéposent sur la table, Lloyd regarde brièvement Blake du coin de l’œil et il hausse les épaules en fixant la table.

– Connais pas, qu’il dit avant de prendre une autre gorgée.

Blake se lève d’un bond et il va s’asseoir seul au bar. Phil se tourne vers Lloyd en le questionnant du regard, Lloyd hausse encore les épaules.

Meh, laisse-le faire, la dernière mission a été un peu rough sur lui.  Bon! Une autre tournée, les boys?

Puis il fait signe à la serveuse pour qu’elle revienne prendre sa commande.

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