Épisode 64

Le Passé

Le vendredi 15 septembre

Au café Ba-Ha-Mas – 20h10

Mathieu Lacombe

– T…Toi? que je réussis enfin à articuler.

Pendant qu’il reste assis sur son tabouret au comptoir de service, j’avance vers lui. J’essaie de me rappeler son nom. C’était quoi déjà… Constant? Clément? Cornelius? Je ne sais plus trop, mais ça devait être un nom de loser parce qu’il a fini par le faire changer pour Cooper en espérant que ça allait lui donner un style. En tout cas. Pour le style, il aurait dû garder Cornelius. Ça aurait probablement mieux fitté avec son manteau de poil et ses pantalons en latex ; j’ai l’impression d’aller m’asseoir avec Cruella, dans une conférence de sadomasochisme.

Wh…, que je commence en restant bouche bée debout devant lui. What the fuck?

Dos au comptoir, les coudes accotés dessus, il me regarde avec satisfaction en arrière de ses lunettes de soleil sorties de l’espace pis moi, je le regarde avec incompréhension. De toutes les personnes pas rapport avec qui j’aurais pu avoir de la marde, c’est la personne la plus pas rapport au haut de la liste du monde pas rapport. No way que j’ai fourré sa cousine par inadvertance, ce gars-là avait deux ans de plus que moi et il arrivait de la Bulgarie avant de s’installer à St-Barn.

Wh-What the fuck? qu’il m’imite sur un ton d’épais, avant d’éclater de rire devant sa propre performance.

Ok, y’est gelé.

C’est sûr que ce gars-là prend de l’acide.

Il se lève, il prend deux tasses de café qui traînent sur le comptoir et il se dirige dans le coin des banquettes. Quant à moi, je m’étais imaginé à peu près 18 scénarios, mais celui-là était loin de m’avoir même effleuré l’esprit, ça fait que je reste planté là comme un cave.

– Bon, tu viens ou t’attends que le Québec devienne un pays? qu’il s’impatiente dans ses douze renards morts.

Je le suis, on s’installe sur une banquette et pendant que j’attends qu’il m’explique ce qui se passe, il prend une gorgée de sa tasse.

– AH! Succulent! qu’il me fait sursauter. Goûtes-y et dis-moi ce que tu penses de mon choix. Soupçon d’épices avec brin de cannelle et lavande. Curieux. J’ai toujours pensé que la lavande c’était que pour le thé. Tu savais qu’ils font même des exfoliants à la base de café et de lavande? Goûte, goûte , ça vaut le déplacement.

Il pousse la deuxième tasse devant moi et moi je me penche pour l’observer en me demandant ce qu’il a sacré dedans.

– Tu penses que je vais essayer de t’empoisonner comme ça devant tout le monde? qu’il dit en prenant une gorgée de ma tasse pour me rassurer.

Il éclate d’un rire fort qui me fait encore sursauter pis il arrête d’un coup sec, en reprenant son sérieux.

– Je suis plus brillant que ça, qu’il dit gravement en se penchant sur la table. Si j’avais à te tuer, je t’aurais donné rendez-vous à St-Barn et j’aurais enterré ton corps dans le bois des Lucioles.

Il me regarde, je le regarde, il sourit et il se réinstalle sur la banquette, les deux bras étalés sur le dossier.

– Bon. On va commencer parce que mon chat doit manger à 22h pile, qu’il dit en sortant une montre de poche de grand-père avant de la ranger à nouveau. J’imagine que tu as des questions?

– Heu…, que j’hésite.

Des questions? J’en ai en calvaire des questions! «C’est quoi ça, tabarnac?» serait pas mal la première!

– Oui? J’écoute? qu’il reprend en pointant son oreille vers moi.

– J-je… je comprends pas là. J’comprends pas pantoute, on se connaît même pas, toi pis moi, j’comprends pas qu’est-ce qu’on fait…

– AH! qu’il s’exclame en tapant au centre de la table. Bonne question. Excellent premier choix de question, Math, je ne suis pas déçu! J’ai même le goût de te laisser en poser une deuxième avec un point d’interrogation à la fin! Mais je vais y répondre parce que c’est intéressant, tu vois? Toi, tu ne me connais pas. Mais qui, à St-Barnabé ne connaît pas le fameux Mathieu Lacombe, hmm? Ton année entière fantasmait sur toi, les filles de secondaire 4 et 5 auraient redoublé une année pour se retrouver dans ta classe. Oooooon savait tous qui était Math Lacombe.

– O…Ok? Alors quoi…? La fille sur qui tu tripais me trouvait de son goût?

– Non. Je n’aime pas les filles. J’suis asexuel.

Silence.

Il prend une autre gorgée et il attend, sauf que je ne sais pas du tout après quoi il attend.

– Faque quoi? que je demande. C’est quoi la raison pour laquelle tu m’en veux?

– Ahhhh. Beaucoup plus judicieux comme deuxième choix de question. SERVEUUUUUUSE!

Tout le monde dans le bistro fait un saut, moi inclusivement, la serveuse se dirige à notre table.

– Crème fouettée, je vous prie!

Il lève sa tasse et j’imagine que ce n’est pas la première fois qu’il lui fait le coup parce qu’elle était déjà préparée. Elle remplit le dessus de son verre, il lui tend un billet de cinq dollars en la remerciant courtoisement, il revient à moi, une moustache de crème au-dessus de la lèvre supérieure.

 Plus je le regarde aller, plus je commence à comprendre. Les messages textes, le défi des boxers, la comptine d’Agatha Christie au téléphone … ; ce gars-là a clairement un déséquilibre mental.

–  C’est impressionnant ce que tu as fait avec le programme.

Il baisse ses lunettes cosmiques et il me regarde par-dessus.

– Avec mon programme, qu’il se corrige.

Et juste pour faire un peu plus dramatique, il laisse planer un nouveau silence.

– Qu-quoi? que je bégaie.

Fuck.

Double fuck.

– Tu crois que tout ça s’est miraculeusement encodé par soi-même sur une clé USB que le génie de la lampe a fait apparaître dans une tour d’ordi pour toi, Mathieu? Non. Non, non, non, c’est moi. Moi, moi et encore moi! Un visionnaire, tu comprends! Un VISIONNAIRE! C’est ce que je suis, Mathieu!

Je soupire. Je ferme les yeux, je me passe la main dans le visage et je soupire encore. Ça commence à faire du sens.

Saint-Barnabé, fin secondaire 3, local d’informatique. La business était déjà bien implantée à ce moment-là et un soir, on a décidé d’aller au labo pour informatiser les données. Quand on a eu fini, les autres m’attendaient à la sortie pendant que je ramassais mes affaires pis c’est là que je l’ai vue. La clé USB branchée dans la tour d’ordi, que j’ai prise parce que je devenais un peu paranoïaque pis je m’imaginais que quelqu’un venait de surveiller ce qu’on faisait. Quand je l’ai ouvert chez nous pour voir ce qu’il y avait dessus, ben… c’est ça. C’est juste ça qui nous manquait pour tout perfectionner ; nous rendre plus crédibles, mais surtout, nous rendre plus efficaces en numérisant et en rendant la plupart des opérations automatiques. Un programme entier visant la collecte, le tri et la classification de données. Tout ce qu’on a eu à faire, c’est de l’adapter à notre entreprise et de la lier à un site web. C’est là-dessus qu’on a passé notre été secondaire 3.

– Des mois. J’ai mis des mois là-dessus, qu’il dit. Mon Projet Personnel Scolaire.

Le P.P.S..

Le Projet Personnel Scolaire ; un projet parallèle à nos cours pour avoir le diplôme du programme enrichi. Il n’était pas nécessaire pour passer son secondaire 5, mais il l’était pour avoir l’assermentation que tu fais partie de l’élite de St-Barn.

– Mon Projet Personnel Scolaire PIS mon programme innovateur en collecte de données, qui aurait été un passe-droit au programme de Marketing et Publicités, qu’il reprend. Et deux semaines avant la remise, POOF! qu’il mime avec ses doigts. Disparu, comme le génie dans la lampe.

Il se tait et il finit son café d’une traite. On garde le silence pendant quelques secondes et je suis un peu mal à l’aise parce que j’ai de la misère à savoir s’il me fixe, en arrière de ses verres fumés.

– Les données, c’est le futur, Math. Mais ça, j ‘imagine que tu t’en es déjà rendu compte.

All right, que je finis par dire avec plus d’assurance parce que c’est un peu plus clair maintenant. Ce qui est fait est fait. Je ne savais pas que ça t’appartenait. À c’t’heure, qu’est-ce que tu veux? Pourquoi on est là?

Il sourit, il s’appuie les coudes sur la table et il me vole mon café cannelle et lavande.

– Écoute bien ce qu’on va faire…

 

Le Présent

Vendredi le 22 décembre

Dans le sous-sol de Paolo – 22h40

Vincent Paquette

Esti.

Esti de crisse de tabarnac.

Qu’essé qui m’arrive, calisse de ciboire de grosse marde. Pis… il a quoi, à me regarder confus de même? Il pense-tu que je ne suis pas confus, moi? Je viens de frencher un autre gars pis j’ai une semi-croquante dans mes pants.

Fuck man.

Qu’est-ce qui se passe avec moi.

Osti. J’pense que je vais vomir. Ça y est, je vais être malade.

Je me lève d’un bond, je me rends au rez-de-chaussée pis j’accours aux toilettes. Je viens pour me mettre à quatre pattes au-dessus du bol pis je m’arrête. À la place, je m’appuie les deux mains de chaque côté de l’évier et je respire.

Je respire.

J’ai le cœur qui débat et j’essaie de respirer. Je pense que je fais encore une fucking crise de panique.

– Ça va? que j’entends au travers de la porte.

Elle est entrouverte, mais il n’entre pas, il reste de l’autre bord.

– Ou-oui, s’ra pas long! que je réponds plus fort que nécessaire. Deux minutes.

Ok, qu’est-ce que je fais.

Qu’est-ce que je fais pis pourquoi est-ce que j’agis en esti de tapette? Est-ce que…? Oh my god, j’suis-tu rendu fife? C’est tu ça l’affaire? J’ai passé trop de temps avec pis là j’suis rendu aux graines?

Calisse, comment mes amis vont prendre ça? Ma famille? Mon père?

Esti, mon père va me déshériter c’est sûr.

– Vince…, que je l’entends dire doucement pendant que la porte s’ouvre.

Je ne peux pas le regarder. Je ne suis pas capable de le regarder dans les yeux, ça fait que je regarde le fond du lavabo.

– Est-ce que je peux entrer ou…?

Je fais signe que oui.

Il entre, il se place derrière moi et il va s’appuyer le dos sur le mur. Moi, ça me prend une couple de secondes, mais je finis par me retourner pour lui faire face. Je m’accote le cul sur le comptoir, je garde un bon quatre pieds entre nous.

– Tu overthink, qu’il dit simplement.

Je le regarde dans les yeux.

– Tu overthink, chero. Arrête d’aller paniquer dans ta tête, c’est normal ce qui se passe. Ça fait trois mois que t’es tout le temps chez nous. Tu viens de vivre des affaires difficiles, on a traversé ça ensemble, c’est la première fois que tu côtoies quelqu’un de gai pis en plus, on est super proche parce qu’on s’entend bien. Je t’ai ramassé à la petite cuiller. C’est normal que t’aies un drôle de feeling, ça ne veut pas pour autant dire que…

– Ah, fuck you, Paolo! que je m’impatiente en levant ma main dans les airs. Veux-tu ben arrête de m’infantiliser, esti?

Il me regarde en silence.

Il baisse les yeux, il lève les mains, il secoue la tête.

Lo siento. Qu’est-ce que tu veux? qu’il demande. Qu’est-ce que t’as besoin que j’te dise.

– J’veux que t’arrêtes de me traiter comme si j’étais fragile pis que tu me dises ce que tu penses, esti…

– Tu veux que je te dise ce que je pense.

– Oui.

Il acquiesce.

Il acquiesce, il se mord la lèvre, il me regarde pis il acquiesce encore.

– Je vais te le dire ce que je pense, Vince, je te trouve caliente en esti et j’ai le goût de te prendre par-derrière. C’est à ça, que je pense, en ce moment. Sauf que…

– K. Go.

Qu… qué?

– Go.

– Vince, je ne pense pas que…

– Go! Enweye avant que je change d’idée!

– Si t’es sur le bord de changer d’idée, c’est parce que t’es pas prêt.

– Si j’suis sur le bord de changer d’idée, c’est parce que ça me freak  en tabarnac. Pas parce que ça m’est jamais venu à l’esprit.

Il hésite, il me fixe, mais il ne bouge pas.

– Paolo, crisse, si tu me regardes encore comme si j’étais un fragile, j’pense que je te donne un coup de pied dans la gorge!

Il rit.

Dime. Dime avec quoi tu serais le plus à l’aise, qu’il répond en haussant les épaules.

Le plus à l’aise.

Le plus à l’aise, qu’il dit…

Je serais pas pire à l’aise avec un arrêt cardiaque en ce moment!

– Ça, là…

Il fronce les sourcils.

– Ça, quoi?

Esti, c’est-tu nécessaire de m’obliger à le dire?

– Ça, ce que tu viens de dire là…

– De te prendre par-derrière?

– C’est ça. Ç’t’affaire là, là.

– Heu… t’es sûr que t’aimerais pas mieux commencer par quelque chose d’un peu plus soft?

Soft.

Soft, tabarnac.

C’est quoi, ça, soft, j’ai-tu l’air de quelqu’un qui connaît le catalogue des pratiques sexuelles de la fifure?

– Paolo! que je m’impatiente encore.

– Ok, Ok. Calmaté, chero. Il va falloir que tu te détendes.

Il s’approche. Au début, il s’approche lentement parce que je pense qu’il a peur que je lui sacre une drette, mais comme je ne fais rien, il s’approche assez pour enlever la distance entre nous. Il glisse une main sur ma taille, l’autre dans mon cou pis… ben… c’est là. Il me french, là.

Moi je ferme les yeux parce que je pense que je vais moins freaker de même. Après je les ouvre parce que je pense que c’est une meilleure idée, je les referme encore parce que c’est un peu trop weird, pis après…

Ah, crisse.

C’est ben trop soft esti, j’ai l’impression d’être avec une fille. Une crisse de grosse fille laide qui a plus de musculature que moi.

– Je…, que je commence en me décollant la face.

Mais il la reprend, il m’avale presque la yeule dans la sienne, il me tourne de bord pis il m’accote dans le comptoir. Je me regarde une demi-fraction de seconde dans le miroir pis je baisse la tête parce que je peux pas croire que j’suis en train de faire ça. J’peux pas croire que j’aime ça, j’peux pas croire que j’enjoy de…

Ah, ferme ta fucking yeule, Paquette!

Ferme ta fucking yeule pis pense à rien.

Pense à rien pendant qu’y’est en train de glisser sa main entre tes fesses.

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