Épisode 63

Le vendredi 22 décembre

Jour #116

Dans sa chambre  – 20h05

Cynthia Murphy

 

J’ai lu un article, y’a pas longtemps.

C’est rare, ça.

Je ne lis pas les articles. Ma mère dit toujours que je ne m’ouvre pas assez sur le monde pis que je m’intéresse juste à mon propre nombril — elle a raison, le monde m’énarve pis ça fait trois semaines que je me demande si je me fais percer le nombril en cachette ou pas.

Mais celui-là, j’l’ai lu.

J’l’ai lu parce qu’en gros plan, y’avait la photo d’un jeune avec la face penchée en arrière de sa tuque, en train de se lighter une tope. Le titre en caractères gras était dur à manquer : approximativement 1 adolescent sur 13 souffrira d’une dépression au cours de son secondaire. Ce qui était écrit en dessous devait être moins important parce que la taille de la police avait au moins réduit de treize : quatre adolescents sur dix allaient développer un trouble de l’anxiété. Seulement la moitié d’entre eux seraient diagnostiqués et moins du tiers seraient convenablement traités. Les élèves traités faisaient partie des sept élèves sur dix qui auraient des idées noires au cours de leur adolescence et j’osais espérer qu’ils faisaient aussi partie du 2% qui auraient un plan d’exécution et qu’on allait rattraper à temps.

Tandis que l’article décrivait de long en large comment le gouvernement actuel n’investissait rien dans le système éducatif et dans les services sociaux, il décrivait en pas mal plus petit en bas de texte, les pourcentages de troubles de l’humeur, de la personnalité pis des troubles alimentaires. Comme quoi les failles du parti politique au pouvoir importaient plus que l’ado de treize ans qui vomissait son macaroni de la caf après l’avoir mangé. Pendant que la ville au complet lisait le journal de la métropole en se demandant si leur enfant était le chiffre d’une statistique plus ou moins fiable, moi, je me demandais si on se posait les bonnes questions.

Combien, sur ces dix, vivaient de la négligence parentale?

Combien ne connaissaient pas l’un ou l’autre de ses parents ou ne le voyaient plus?

Combien subissaient de la pression des adultes ; pour leurs notes, pour leurs 18 parascolaires ou pour la silhouette de leur corps et le chiffre de la balance dans la catégorie de leur sport? Combien étaient victimes d’intimidation? Ou ne savaient pas trop c’était quoi jusqu’à ce qu’un de leur nudes se partage sur Insta. Combien allaient crasher après que les autorités compétentes interviennent, que leurs parents l’apprennent pis qu’on aurait tout tû, sauf les chuchotements au passage dein couloirs?

Comme si Alice Paquette allait mieux depuis que son père pis l’école avaient vu les photos d’elle en bobettes.

Anyways.

Le salon de piercing était fermé c’te jour-là, ça fait que j’me suis ouverte au monde pis je l’ai lu, le maudit article. J’ai compris que le problème n’était pas les problèmes, mais la tache de la dépression sur le CV d’un politicien. Pendant que le premier ministre essayait de se laver des idées suicidaires au savon, ben moi, je me demandais c’était lequel, mon problème dans la liste. À sept sur dix, je devais ben n’avoir un.

– CYNTHIA. MURPHY. BÉLANGER!

Ohn.

Voilà. Ça devait être ça mon problème. Y’était pas dans liste, celui-là, mais se faire appeler par son nom au complet, c’est un pas pire problème. Le nom du Christ, que je l’appelle. Celui qui est sur le baptistaire et que ma mère utilise juste quand elle est en crisse.

– C’est quoi ça! qu’elle gueule en surgissant dans ma chambre.

Elle laisse tomber un paquet de feuilles sur le bureau, je pivote sur ma chaise d’ordi pis j’examine prudemment la pièce à conviction. J’fais attention. Je la prends entre mes doigts pis j’fais ben attention de répandre toute mon ADN dessus parce que qui sait, ça pourrait ben être la seule preuve de mon meurtre.

– Hmm, on dirait des chiffres, que je réponds. Y’en a-tu un en particulier sur lequel t’aimerais qu’on discute?

– Commence donc par ton 54 en mathématique!

Skip. Deuxième question.

– Cynthia Murphy! qu’elle me postillonne en pleine face.

Je soupire. Ma mère a jamais su jouer au jeu des questions comme du monde, y’a pas de skip ou de joker dans sa version à elle.

– J’suis vraiment pas d’humeur à gérer ton smarth mouth, tu vas m’expliquer c’est quoi ces notes-là!

– Heu… 89% en Arts plastiques, 93% en Éthique culturelle, 79% en Histoire…

– Bravo, tu performes dans toutes les matières qui te serviront à rien. À c’t’heure, explique-moi donc le reste. 54% en Math, 69% en Français, 65% en Anglais…

Je soupire encore. Je tourne un peu sur ma chaise, j’me flatte le menton, j’me tapote les lèvres a’ec le bout des doigts.

Bon.

Comment j’vais lui expliquer ça.

– Hum…, que j’hésite pour gagner un peu de temps. Ben… en fait là… ce qui s’est passé…

Je la regarde, elle me regarde, esti qu’elle ne me trouve pas drôle.

– Bon. Ce qui s’est passé, c’est qu’y’avait un nouveau à l’école cette année. Pis lui, y’est assez bright, t’sais? Y’avait trouvé un moyen de gosser un peu avec les notes pis les réponses d’exam, j’avoue que je m’étais un peu fiée là-dessus, mon erreur, tu m’as toujours dit de ne pas prendre de bonbons offerts d’une rape van. Sauf qu’y’était quand même cute pis j’ai eu un moment de faiblesse pis l’affaire, c’est qu’un beau soir de septembre, sa business a planté, tu comprends? Ça fait que là, j’me suis retrouvée avec un mois de retard sur tout le monde pis j’t’un peu paresseuse dans vie pis j’pense que je vivais intérieurement un deuil, ça fait que j’ai décidé de compter les pépites de chocolat du pot de crème glacée au lieu de compter les points coordonnés d’un plan quadrillé. Ça, c’est pour Math. Les deux Math. Pour Français, je…

– Cynthia, tu…

Elle s’interrompt. Elle lève le doigt dans ma direction pis pendant qu’elle me pointe, elle ferme les yeux, dents serrées, pour prendre une respiration. Ça y est. J’pense que c’est là qu’elle sort la croix pour me crucifier.

– Demain matin, qu’elle essaie de se contrôler. Demain matin, 9 heures, t’es mieux d’avoir le nez plongé dans ton livre de Math pis tout le long de tes vacances parce que c’est fini les sorties avec ton chum.

Elle tourne les talons et quand elle arrive à la porte…

– Heu... j’ai même pas de chum, que je réponds un peu confuse.

– Exactement! Ça te donne-tu une idée de comment longtemps tu  vas être punie?

Elle part.

 

 Dans sa chambre – 21h00

Cynthia Murphy

J’comprends pas qu’elle ne m’aie pas cru. Pourtant, ce n’est pas comme si je l’avais bullshitée, Math avait vraiment tiré la plug sur sa business, comme il l’avait promis. L’affaire, c’est qu’il avait tiré la plug sur nous aussi. Sur chacun de nous.

Après ce soir-là au café, tout s’était arrêté. Le site web, les commandes, le cash, les messages textes aussi, pis les visites en pleine nuit. À part dans les cours pis les rares sourires polis auxquels on avait droit dans les couloirs, on entendait plus parler du p’tit Jérémy à TV qu’on entendait parler de Math à l’école. Les premières semaines, j’avais trouvé ça rough. Je trouvais qu’on avait vécu pas mal d’affaires ensemble pis que ça nous rendait forts. Sauf que maintenant, ça faisait presque trois mois qu’on ne s’était pas parlé pis les mois d’adolescents, c’est comme les années de chien ça; multiplie par sept, ça feelait comme 21 mois que je n’avais pas interagi avec lui. Je me souvenais à peine de sa voix. Ou de son sourire charmeur parce que ça faisait un boute qu’il n’essayait plus de me charmer. J’avais même de la misère à me rappeler ce qu’il sentait.

Ce que je sentais par exemple, c’était la soupe chaude.

Ça, je le sens en maudit parce que si elle ne me m’a pas cru, moi je la crois, ma mère, quand elle me dit que je vais être séquestrée à jamais. Ça fait que j’suis mieux de me mettre à étudier pis comme tout va toujours bien dans ma vie, ça fait une demi-heure que j’ai réalisé que j’ai laissé mon cahier de math à l’école. J’attends que mes parents aillent se coucher pis quand 9h arrive, je sors par ma fenêtre. L’école ferme ses portes à 10h pour les parascos pis en plus, c’est le party de Noël des profs à soir. À voir comment ils call généralement tous malades le lundi qui suit leurs partys, j’ai de la misère à croire que ça va être dans le lit à 11h. En tout cas, pas tout seul, pas avec leur conjoint respectif, pis encore moins a jeun, ce qui me laisse amplement le temps de faire un pit stop à ma case avant que les portes de l’école ferment pour les vacances de noël.

Comme c’est moins facile que je pensais de sneak out avec un manteau d’hiver, ça me prend au moins sept minutes pour réussir à sortir. Quinze de plus, je suis rendue sur le terrain de l’école pis après cinq autres, j’suis dans l’escalier principal, à essayer de chasser la neige de mes cheveux. Je descends pour aller à la salle des casiers, la porte est barrée. Je soupire. Sainte-Misère, va falloir que je fasse le tour de l’école pour y accéder par l’autre entrée. Comme le vestiaire des profs n’est pas loin, c’est sûr que celle-là ne sera pas verrouillée.

Ça fait que je remonte l’escalier et quand je passe les portes du deuxième étage, je me tasse de justesse pour ne pas me faire rentrer dedans. Collée sur le mur, je regarde madame Goldberg, la petite prof trapue d’anglais en sec 1, courir en riant avec sa plume dans les cheveux pendant que monsieur Paige court après.

– Sauve-toé ma Pocahontas, avant que j’te fasse virevolter la plume! qu’il lui lance avec sa grosse voix de cochon.

Douze mètres plus loin, il la rattrape. Il la pogne dans ses bras pis il lui lèche le cou, la main aux fesses, pendant qu’elle rit aux éclats. Après ça, ils disparaissent à l’angle du couloir pis moi, je reste là, traumatisée par ce qui vient de se passer, à me dire qu’y’aura jamais assez d’eau de Javel chez nous pour réussir à me bleacher les globes oculaires. Je viens pour continuer mon chemin, mais la musique résonne dans le gymnase dont les portes sont fermées et par où Pocahontas vient de sortir, pis…

Je sais pas! J’sais pas pourquoi, mais je décide d’aller voir, j’passe ma tête dans l’embrasure, j’entre dans l’ombre des lumières tamisées, je check les profs un peu éparpillés qui sont en train de s’frencher pis…

– On dirait que tu viens de voir un fantôme.

Je tourne la tête. PCP est accoté sur le mur, en train de siroter sa bière.

– Heu…, que je commence à stresser parce que je ne suis pas supposée être ici.

– Inquiète-toi pas, sont tous trop saouls pour remarquer que t’es là.

Je relaxe. Lui, il prend une gorgée de sa bouteille, il essuie ses lèvres avec sa manche pis il regarde brièvement la salle.

– C’est pas ben ben différent de vos partys, hmm?

Je hausse les épaules.

– J’pourrais pas dire, j’suis pas invitée dans les partys.

La porte s’ouvre, madame Goldberg revient dans le gym en réajustant sa robe et moi, je me tasse proche de PCP pour ne pas qu’elle me remarque.

– Tu ne manques pas grand-chose, qu’il dit quand monsieur Paige entre à son tour en replaçant sa cravate. Ça ne change pas avec le temps. La vodka se remplace par le vin. Ça sonne plus fancy de se saouler au vin.

Il prend une autre gorgée et moi, je pointe sa bouteille du menton.

– Vous n’êtes pas assez fancy pour vous joindre au party, que je remarque.

– Ça nous fait un point en commun.

Je fronce les sourcils.

– La danse d’Halloween, qu’il explique.

Je rougis.

Les premières semaines avaient été rough pis ça, ça faisait partie des premières semaines. J’avais passé trois jours à préparer mon costume de Jill Valentine. Pas trop sexy, pas trop abominable, je trouvais que d’opter pour une tueuse de zombies, ça donnait un juste milieu dans le paquet d’Harley Quinn pis d’infirmières sexy qu’il y aurait en surnombre dans la salle. Je voulais être belle, mais pas trop belle pour ne pas avoir l’air d’avoir mis du temps là-dessus. Je voulais que Math vienne, qu’il soit surpris de me voir là, qu’il me dise quelque chose du genre : «Cyn Murphy à une danse d’école?», à quoi j’aurais sûrement haussé les épaules pis répondu : «Bah, j’avais rien d’autre de prévu à soir…». Je ne pense pas qu’il m’aurait cru, mais on se serait parlé. Ça aurait été la première fois depuis un mois qu’on se serait parlé, mais à la place, il m’a ignorée. Pas une seule fois il m’a regardée et quand ça a fait une heure et demi que j’étais passée du feeling de femme fatale au feeling d’être un bifteck enroulé d’une corde, dans mon short trop serré, je suis partie.

J’ai fini par partir.

– Inquiète-toi pas, y’a personne qui vous remarque. à part peut-être nous, à la longue de vous voir année après année.

Vous?

– Vous autres là. Celles qui viennent pour un gars pis qui finissent par croupir toutes seules dans un coin de salle.

Il paraît qu’un adolescent sur treize fera une dépression au cours de son secondaire pis j’suis sûre que c’est parce qu’ils ont tous rencontré PCP.

– Merci. Je n’avais pas constaté à quel point ma vie amoureuse était un échec avant qu’on en parle.

Bless you. Tu ne feras pas partie de nos diplômées qui se sont faites engrosser sur un banc de char.

Il se pousse du mur, il avance et quand il passe devant moi, il cogne sa bière sur ma main.

– Joyeux Noël, qu’il conclue avant de s’en aller.

 

Dans le sous-sol de Paolo – 20h35

Paolo Moreira

La porte s’ouvre, les pas avancent au rez-de-chaussée, je l’entends dévaler l’escalier. Quand il arrive en bas, il s’arrête sur la dernière marche. Je suis derrière le bar, à me verser un Old Fashioned et lui me fixe avec son sourire. La neige n’a pas encore fondu sur le dessus de sa casquette et la rougeur hivernale n’a pas encore disparu de ses joues.

– C’est fait! qu’il m’annonce fièrement.

Sí? que je demande en lui versant un verre. Raconte…

Il jette son manteau sur le divan, il vient s’asseoir au bar et je lui glisse son drink avant de venir m’asseoir de son bord.

– La porte de son bureau était débarrée. J’ai laissé le mot pis j’suis parti.

– Pis t’es correct avec ça?

Il enlève sa casquette, il glisse une main dans ses cheveux et il continue de sourire en frappant le bar de ses doigts.

Yes! J’suis correct. J’suis ben correct avec ça! C’est la seule façon que je pouvais le remercier.

Après que le chero ait appris que sa sœur avait couché avec le prof d’éduc et que c’est celui de math qui l’avait sortie de ça, il a passé trois semaines le nez dans la coke et l’humeur dans la déprime, à se dire qu’il était misérable comme frère. Et comme sa sœur lui a interdit d’en parler à Gilbert, il s’est résigné à obtempérer.

Ça aura pris beaucoup de Scotch et de thérapie quotidienne avec moi comme psy improvisé pour qu’il se remette à vivre comme il faut. Trois mois plus tard, il venait de décider tantôt, après trois autres verres d’Old Fashioned, qu’il allait dire à Gilbert que certains élèves avaient mis la main sur son mot de passe. Ça nous aura pris une autre heure à décider ce qu’il y aurait d’écrit sur le papier : «Merci d’être là pour tes élèves. À l’intérieur comme à l’extérieur de tes cours. Change ton mot de passe, Joyeux Noël.».

La première partie venait de moi, la dernière de lui, mais j’ai décidé de lui laisser tout le crédit.

– Pis Math?

Il hausse les épaules.

– Je m’en crisse de Math.

Je prends une gorgée, j’acquiesce.

– Comment tu te sens avec ça?

– Je…, qu’il commence avant de pousser un long soupir. Je pense que c’est la première fois que j’ai l’impression de faire quelque chose comme il faut.

Il se perd dans ses pensées, je serre son épaule entre mes doigts.

– Je suis fier de toi, chero. J’suis vraiment fier de toi.

 

Dans la chambre de Clovis – 20h35

Benjamin Franklin Junior

Curse him! je dis en cliquant à répétition sur le clavier.

J’essaie de me cacher en arrière d’un roche, mais le mage me lance un sort de lévitation et je me retrouve suspendu par le pieds dans le vide.

Curse, curse, curse! je répète. I’m fucking dying!

– Attends, j’arrive, je…

CUUUUURSE!

– ATTENDS!

WOULD YOU FUCKING CAST A SPELL, HE’S…

Je repousse le souris qui rebondit sur le clavier et je lève les mains au ciel.

God dammit, Clov! je dis fort en poussant mon chaise pour rouler jusqu’à son écran. T’es aussi utile qu’un Cracmol avec ton magic! How the hell did you level up to…

Je regarde son écran, je regarde Clovis qui me regarde, je regarde son écran…

– Oh, you must be fucking kidding me!

– Quoi?

You fucking asshole! je m’exclame en lui écrasant un coussin dans le visage. Did I just get killed by a twelve years old mage so you could chat with that chick?

– Je…

Il arrête de parler, il me fixe et il hausse les épaules pendant qu’un sourire en coin se forme sur son face de con.

I fucking hate you, je soupire en revenant à mon écran.

– Elle se déconnecte dans dix minutes, il dit. Après, on peut faire une autre mission pis j’te…

Fuck that shit. I’m moving to another guild.

Il rit.

– … and I hope you find out she’s a forty years old dude with a pornstache.

Il rit encore et comme son téléphone cellulaire vibre, il pivote sur son chaise et l’attrape de son main.

Who is it? je demande en plongeant mes doigts dans le sac de pop corn. Another chick named Gilles?

– T’es con, il dit en me lançant le coussin. C’est Math.

You still talking to that dude?

Nah. Il m’a juste tagué dans un meme de Noël avec ses 158 autres amis.

Oh, you mean those 158 other people he doesn’t give a fuck about.

Clov ne répond pas et moi, je continue à manger mon pop corn. Il dit tout le temps que je suis dur avec Math. Totally untrue. Je ne suis pas dur avec lui. Je suis juste spiteful that he ditched us the moment we became useless to his game et j’ai encore du mal à digérer comment Clov s’est fait suspendre de l’école pendant une semaine par son faute. OK, not exactly his fault but let’s be honest. Si Clov n’avait pas essayé de protéger Math de son stalker anonyme en refusant d’enlever les protections de son site, none of this would’ve happened.

 And thanks to Math’s loyalty, he ghosted us shortly after that.

– So…, je reprends en étalant mes pieds sur le bureau d’ordi. Now that Math is out of the way, who do you think Cyn’s gonna end up with. Vince or Paolo?

Silence.

– Vince! on répond tous les deux en chœur.

I said it first.

– Trop pas, on l’a…

Five bucks. I fucking said it first.

– Même pas c’est…

On se fixe, on met notre poing dans le main et on cogne.

– Roche, papier, ciseau, chalumeau!

I win.

Pendant que j’écris notre pari sur un bout de papier, Clov me tend une billet de cinq dollars en soupirant, que je broche avec le mien avant de les déposer dans notre pot à bets. Notre pot à bets, c’est le paquet de paris qu’on fait et qu’on garde en banque en attendant de voir qui le gagne. Juste comme je remets le bocal en place, la porte de sa chambre s’ouvre.

Ma’am! que je salue son tante en me levant d’un bond.

Elle me salue rapidement avant de se tourner vers Clov.

– J’y vais. Il y a de lasagne et je vous ai laissé des boissons gazeuses dans le frigo. N’oublie pas de nourrir les chats. J’ai lavé ton linge pour le souper de Noël, il faudrait que tu passes à la pâtisserie demain pour récupérer le gâteau et à l’épicerie pour acheter une bûche vegan pour ta cousine Caroline. Tu repasseras ta chemise bleue. Et bon sang, Clovis, nettoie la cage de ton rat, ça sent l’appartement de grand-maman dans ta chambre.

Elle sort, Clovis et moi on se regarde.

Sounds like you’re gonna have a blast to this party, que je marmonne avec des grands yeux.

– Ouais, ben j’espère que t’as rien de prévu à Noël parce que ma…

– Oh! Et j’oubliais, elle dit en revenant sur ses pas. Tante Guilda va te donner un bibelot, Benji. Fais semblant que tu l’aimes. Elle donne des bibelots à tout le monde.

Elle sort à nouveau et cette fois, on l’entend descendre l’escalier.

– … tante t’as déjà booké au souper de famille, termine Clovis.

Ding.

Le speaker de Clov résonne, le nom de Misty58 clignote sur l’écran. Pendant qu’il s’empresse de se retourner pour lui répondre, je me lève et me penche par-dessus son écran.

Another five bucks this chick is a dude.

 

Dans le sous-sol de Paolo – 22h30

Paolo Moreira

– Arrête de rire, esti, ça fait mal!

Pendant que Vince s’examine le revers de la babine dans le miroir du bar, je suis plié en deux à côté parce qu’il vient d’essayer de faire son frais en jonglant avec des bouteilles et qu’il s’en est pris une en pleine face.

Tu me cré pas? Check! que j’imite sa voix grave avant de l’imiter se prendre un 40 onces de Tequila sur la lèvre.

– Esti que tu m’énarves, qu’il dit en cachant difficilement son sourire. Décrisse.

Il me pousse et moi je continue à rire parce que je revois la scène en boucle dans ma tête.

– T’aurais dû… voir… ta face, que je réussis à articuler en deux souffles.

– Tu trouves ça drôle, hein?

Je fais signe que oui parce que je ne suis plus capable de parler.

– Tu trouves ça drôle? qu’il répète. Tiens, on va voir si tu trouves ça aussi drôle à c’t’heure.

Sans avertissement, il prend ma tête sous son bras et il secoue sa main dans mes cheveux. El tonto! il le sait que j’haïs ça quand il défait ma couette. L’élastique se perd dans ma chevelure, je me relève.

– Ohnnn, tu ris moins maintenant, hein? qu’il me lance fièrement.

Je lève ma main et je pointe mon doigt sur lui.

– Commence pas la guerra, chero!

– Bring it on, el burrito! qu’il me met au défi.

Il me fait signe de venir avec ses mains, je ne bouge pas, il se met en position de combat.

Ah pis… Al diablo la paz! Je me lance sur lui et c’est mon tour de le prendre sous mon bras. Je fais tomber sa casquette, je frotte sa tête de mon poing et comme il est assez fort, il réussit à se relever sans tout à fait se dégager de mon étreinte. Je n’ai plus de poigne sur sa tête alors je m’acharne sous ses aisselles jusqu’à ce qu’il rit tellement qu’il a de la misère à respirer.

– Arrête! ARRÊTE! qu’il crie en se tordant. C’EST CONTRE LES RÈGLES!

Je continue à le chatouiller, mais il me fait une jambette par derrière et je tombe le dos sur son genou. Je pivote sur moi-même. Quand je parviens à reprendre pied et me relever, j’en profite pour le soulever du sol avec mon épaule.

– Laisse-moi descendre! qu’il s’écrie suspendu dans les airs.

– Déclare forfait.

No fucking way!

– Déclare forfait ou je te laisse de même. J’ai une maravillosa vue sur ton cul, d’ici.

– Oublie ça, le burri

BANG!

– OWWW! qu’il me hurle dans les oreilles.

Je le lâche aussitôt.

Oh mierda! T’es-tu correct?

– Tu m’a pété dans la tête dans le bar! qu’il s’exclame en se tenant le front dans sa paume.

Je l’assois sur un tabouret et j’allume la lampe du bar pour éclairer son visage. Quand je reviens près de lui, il me fusille du regard.

– Attends, laisse-moi regarder, que je dis en enlevant sa main. Shit, ça saigne un peu.

Je prends un mouchoir, je verse un peu de Tequila dessus et je le frotte sur sa blessure. Il sursaute, mais après ça il se laisse faire. Une fois la première couche de sang nettoyée, ça ne coule plus vraiment. En fait, c’est juste une égratignure avec du sang sec, mais depuis qu’il n’habite plus à temps plein chez son père et qu’il n’a pas la face démolie par les bleus, dios mío qu’il est chaud alors je fais semblant que c’est pire que c’est pour en profiter un peu.

– Je vais juste mettre une pression dessus quelques minutes pour arrêter le sang.

– Ah, ça saigne?

– Ouais.

– Activement genre?

– Ouais.

– C’est curieux parce que… c’est mon poing que j’ai frappé dans le bar pour que tu me laisses  redescendre.

Je le regarde, il me regarde, un sourire se dessine au coin de ses lèvres.

Mierda.

Je connais ce regard-là.

Je le connais parce que ce n’est pas le premier à l’avoir. On est trop proches en ce moment, on a trop bu, je l’ai trop aidé, va falloir que je me recule parce que c’est un shit show qui va suivre. Dans cinq secondes, il va pogner une crise existentielle pis quand je vais sentir ses épaules de nageur et ses…

Focus Paolo. Focus.

– Ah. Hmm. Bien… ça doit être quand tu te prenais pour Chris Angel tout à l’…

Je n’ai pas le temps de finir ma phrase.

Je n’ai pas le temps de finir ma phrase parce qu’il plaque ses lèvres sur les miennes. Je fige. Carajo! Je savais que ça s’en venait. Deux secondes plus tard, il est de retour sur son tabouret, la face rouge comme s’il sortait du salon de bronzage, à me fixer, immobile.

– J-je… qu’il commence en bégayant.

Sauf que trop tard, il vient de m’allumer, c’est mon tour de ne pas le laisser terminer. Je glisse mes doigts sur sa nuque et j’approche son visage du mien. Aucune résistance. Mes lèvres touchent les siennes, ma langue se fraie un passage dans sa bouche et on s’embrasse comme ça pour un bon cinq secondes avant que je passe mon autre bras autour de sa taille.

Puta madre qu’il goûte bon!

Quand je le tire sur le tabouret pour le rapprocher de moi, je sens son érection contre mon ventre, au travers de son jogging. Je m’arrête, je penche la tête, je le regarde, j’hausse le sourcil. J’attends qu’il me fasse signe de continuer, mais comme il ne fait rien, j’approche mes lèvres à nouveau. J’hésite. J’ai juste envie de le déshabiller sur le bar, sauf qu’il faut que je reprenne sur moi, je ne pense pas qu’il est prêt pour ça. En même temps, il ne s’enlève pas alors j’attends un peu et quand je vois qu’il reste là, je me permets de retrouver sa bouche.

– Non, non, non, arr…, qu’il lâche après un nouveau cinq secondes.

Il se lève d’un bond, il me contourne et il se dirige vers l’escalier presque en courant avant de s’arrêter.

– Je…, qu’il commence avant de se tourner vers moi.

Ça y est.

Je ne dis rien. J’attends.

Fuck, qu’il soupire en fermant les yeux et en glissant une main dans ses cheveux avant de replacer sa casquette. Fuck, what the fuck…

Il me fixe, les joues engorgées de sang, les mains croisées en arrière de la tête et moi, je continue d’attendre que la tension baisse parce quand je le regarde, j’ai le goût de…

Focus, Paolo. Focus.

Je finis par me tourner vers lui et lui, il me regarde, anéanti, comme s’il voulait effacer ce qui venait de se passer.

Ok. Respire et retrouve ton sang froid avant qu’il perde connaissance.

Cálmate, papi. C’est chill, y’a rien de gra…

J’essaie d’oublier mes fantasmes pour le rassurer, mais sans prévenir, il se précipite sur moi pour m’embrasser à nouveau et là, s’il continue de même, je ne pourrai pas résister très longtemps. Ça fait trois mois que je fais des rêves érotiques avec lui. Je le plaque contre le mur, il nous fait tourner pour qu’on change de place, je le plaque à nouveau. Au début, je le maîtrise, mais après, je me rappelle qu’il est habitué de prendre las hermosas en charge, j’essaie de ne pas être trop dominant pour ne pas le faire freaker. Curieusement, il resserre l’étau entre le mur et moi, alors je reprends de la vigueur. Je passe mes mains sous son chandail, dios mío, son corps et ses muscles sont aussi durs qu’ils ont l’air. Je le retourne et face contre mur, je le mordille dans le cou en promenant mes doigts sur le dessus de son jogging.

Il soupire, je le baisse d’un coup sec.

– Attends, non! Non! qu’il se met à paniquer.

Bueno. Un peu trop rapide.

– Hmm, que je marmonne en le tournant à nouveau. Normalement, je ne suce pas en premier, mais je peux faire une exception.

Je me penche et comme son corps est déjà prêt, j’ouvre ma bouche avant de…

– Paolo, arrête!

J’arrête, je me relève, il évite mon regard. Moi aussi, mais visiblement pas pour les mêmes raisons.

– Qu’est-ce que tu veux? que je demande faiblement parce que c’est tout ce qu’il me reste de ma volonté.

Ses yeux croisent les miens pour une fraction de seconde avant de fuir une fois de plus.

– Qu’est-ce que tu veux? que je répète. Veux-tu qu’on écoute un film?

Un film me refroidirait sûrement.

Il fronce les sourcils, il me dévisage et il me pousse avant de remonter son jogging.

Fuck you, Paolo! qu’il me lance avant de passer devant moi.

Tandis qu’il s’en va, je le prends par le bras et je l’oblige à faire demi-tour.

– Je suis sérieux, que je reprends. Je ne suis pas en train de te narguer, je te pose la question honnêtement. Si je te laisse partir Vince, tu ne reviendras pas et ce n’est pas vrai que tu vas  retourner vivre chez ton père qui te sacre des volées, juste parce que tu paniques avec ce qui vient de se passer. Qu’est-ce que tu veux faire? Veux-tu continuer? Veux-tu en parler? Veux-tu qu’on écoute un film? En haut? En bas? On peut même l’écouter séparément si tu veux pis on se textera les boutes qu’on trouve drôle. Qu’est-ce que tu veux faire?

Il dégage brusquement son bras de ma main et il réfléchit pour quelques secondes.

Secrètement, j’espère qu’il veut continuer, mais au fond de moi, je sais bien que ça ne va pas arriver.

– Correct là…, qu’il grogne. Pas obligé de l’écouter séparément, j’pas un cave…

Il se dirige vers le sofa et il s’assoit en croisant les bras, en attendant que j’installe le film. Dix minutes plus tard, on est assis chacun à l’extrémité opposée, à regarder Die Hard parce que je me suis dit que c’était le film qui risquait le plus de lui refaire sentir un peu de masculinité. Sauf qu’à chaque fois que je me replace, il se raidit comme une barre et à chaque fois que je le regarde du coin de l’œil, c’est dans mon pantalon que ça se raidit comme une barre.

Cálmate, chero. Je ne te toucherai pas sans que tu le demandes, que je finis par dire parce que je vois ben à quel point il se stresse.

Il se lève du sofa, il monte à l’étage, je mets le film sur pause. Je l’entends faire les cent pas dans la salle de bain et je soupire.

Je comprends.

Même si j’ai vraiment envie de lui, je comprends pour vrai ; accepter son homosexualité quand tu la découvres à onze ans, c’est déjà assez difficile comme ça, je ne peux même pas imaginer ce que ça fait que d’éprouver de la curiosité pour le même sexe quand ton attirance pour les femmes est déjà établie. Je veux dire, la sexualité est un Spectrum, ce n’est pas comme ton dégoût radical des olives ou du gin ; ça se peut que t’aimes ça différent de temps en temps sans que ton orientation sexuelle en soit ébranlée. Sauf que comment j’explique ça à un gars qui a plus peur d’une graine qu’il a peur de ses propres démons.

– Tu peux le repartir, qu’il dit en reprenant place le plus loin possible de moi.

Je me lève.

Au sous-sol, je n’ai que du fort et ça fait des mois que j’essaie de changer ses mécanismes de défense pour autre chose que de se péter la face. Sauf qu’en ce moment, il a sérieusement besoin de chill out autant que moi, ça fait que je me lève, je monte au rez-de-chaussée pour nous prendre deux bières et quand je reviens au sous-sol, il a les coudes sur les genoux, la tête baissée entre les mains.

– Tiens, que je dis en me tenant devant lui, la bière débouchée tendue devant sa face.

Il la prend et il avale une couple de gorgées. Quant à moi, je m’assois sur la table basse pour être à sa hauteur, mais il reste tête baissée.

– Est-ce que… est-ce que j’ai fait quelque chose par quoi tu t’es senti obligé? que je demande.

Il se passe une main dans le visage et il fait non de la tête.

Je soupire.

Je suis un peu soulagé.

Escúchame, chero. T’es vraiment pas le premier hétéro qui est un peu curieux.

Il lève les yeux, il croise mon regard, je me force à le soutenir sans trop céder.

– Sérieux. Y’a vraiment rien de grave dans ce qui vient de se passer. Y’a plein de gars straight qui m’ont déjà demandé de coucher avec eux, c’est arrivé pis y’a personne qui s’est réveillé gai le lendemain. C’était une expérience, c’est tout. Après ça, ils sont passés à autre chose pis moi aussi, d’ailleurs. T’as eu le goût d’essayer, t’as pas aimé ça, c’est correct. On passe à autre chose.

– Non, mais c’est ça…, qu’il commence avec ses petits yeux piteux.

Ces yeux-là.

Il ne peut pas me regarder avec ces yeux-là trop longtemps.

Il soupire, il prend une gorgée pis il fixe le goulot de sa bouteille.

– … c’est ça l’affaire, Paolo. C’est que… c’pas vrai que j’ai pas aimé ça.

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