Épisode 62

Le vendredi 15 septembre

Jour #18

Sur une table de pique-nique – 16h00

Cynthia Murphy

 

– Misère, peux-tu arrêter? que je demande en prenant une gorgée de ma slush. Ça sent le napalm à chaque fois que tu rotes.

Benji se relève de sa sieste et je peux enfin prendre plus que trois millimètres d’espace sur le banc.

Sorry, it’s the rum, qu’il dit en rotant à nouveau. Tastes even worse than when it first came in. 

– L’idée, aussi, de brosser à onze heures le matin.

 I was having a meltdown.

Il range les mains dans les poches de son hoodie et on regarde les jeunes qui jouent au basket de l’autre côté de la clôture. Je ne viens jamais de ce bord-là de la track, sauf que j’ai foxé l’après-midi et ce n’est pas comme si je pouvais retourner chez moi en expliquant à ma mère que je ne feelais pas les conjonctions de coordination aujourd’hui. Avec Math, on s’était mis d’accord de ne pas se faire voir ensemble tous les trois, tant qu’il n’aurait pas rencontré le gars qui nous gossait depuis une semaine et comme je ne pouvais pas non plus errer dans les rues sans prendre le risque de me faire prendre par mes parents, on en avait convenu que l’endroit le plus safe était du bord des Anglais. C’est comme ça que Benji, Math et moi, on est venus se cacher du mauvais côté du chemin de fer.

Ce côté, il est exactement comme je m’en souvenais.

Les rues sont sales. Même s’il n’y a pas de sacs à ordures qui traînent, il reste des débris de poubelles qui se sont échappés par les trous. Des vieux os d’ailes de poulet, des couches souillées ou ben du petit jus qui colle les semelles quand tu piles dedans. Ça pue. Partout où on marche, ça sent la pauvreté. Comme un mélange de friture et d’appartement qui n’a pas été nettoyé depuis longtemps. Je pense que ce qui m’a le plus frappé, c’est les devantures de magasins, genre celui des pointes de pizz à 75¢ dont le panneau rouge est rendu rose parce qu’il a vu plus d’hivers que moi. J’ai l’impression de me promener drette en 1990 quand le quartier était déjà vieux et déprimant. Sauf que c’est comme le vin, ça ; ça s’accentue avec les années on dirait et il est encore plus démoralisant que je pensais. Plus j’y passe de temps, plus je déprime. Je pense que c’est moi qui suis en train d’avoir un meltdown.

– Not quite Sheraton avenue, heh?

L’avenue Sheraton est dans le quartier des riches, pas loin d’où Vincent habite.

– C’est sûr que si tu compares, même moi j’ai l’air d’habiter dans une cour à scrap.

Il rit.

– J’voulais pas dire que t’habitais dans une… pas que…, que je bégaie pour essayer de me rattraper.

Yeah, it’s fine. I know exactly what you mean. Two hours here and you already feel like jumping off a bridge, right?

À la place de répondre, je prends une autre gorgée de ma slush et même elle, elle goûte plus pauvre que celle du 24h où j’achète habituellement la mienne.

– Well… imagine spending your whole life.

En face de nous, Math a les jambes étendues sur son banc et il regarde la partie de basket qui se donne sur le terrain clôturé du parc. Je pense qu’il ne nous écoute pas vraiment, il n’a pas dit un mot depuis qu’on est partis de la ruelle, après leur niaiserie avec Vince. Je n’ai pas su ce qui s’était passé avec sa face ni avec les jointures de Benji, mais je pense que je préfère ne pas savoir.

J’ai toujours trouvé que les jours de la semaine avait une personnalité. Comme les saisons, d’ailleurs. L’été est frivole, le printemps est timide, l’automne est mature, peut-être solitaire, l’hiver est sévère et taciturne. Le lundi est workoholic, probablement un directeur ou un gestionnaire d’entreprise. Les mardi, mercredi et jeudi sont un trio de bons amis dont le dernier est un peu plus festoyant que les deux autres parce qu’il annonce l’arrivée de la fin de semaine. C’est probablement lui qui traîne les deux autres dans les fêtes quand ils ont le goût de rester à la maison devant Netflix.

Et le vendredi, lui…

Le vendredi est spécial.

Le vendredi est particulier parce que même si c’est un jour d’école, il y a une ambiance qui est propre au vendredi. La satisfaction du travail accompli. L’excitation, la fébrilité quand les élèves jettent leur sac à dos dans le fond du casier parce qu’ils n’ouvriront pas leurs livres de la fin de semaine. Le repos, la récompense d’avoir passé au travers de cinq autres jours de ma vie sans avoir assassiné Cassiopée ou Rancourt, la délivrance de me réfugier dans ma chambre ou dans la cour de Pao pour faire une pause sur le monde entier.

L’affaire c’est que… depuis que Math est arrivé, je ne les reconnais plus.

Je ne reconnais ni les jours ni les saisons. L’automne n’est plus tant solitaire et les jours de la semaine, à les foxer la moitié du temps et à les mélanger, on dirait qu’ils sont tous devenus pareils — en crise d’adolescence, à se relancer la balle à savoir qui est le plus téméraire de tous avec leurs drames, leurs rumeurs et leurs batailles. Avec Math, le chaos est venu s’installer dans les journées. Pao était mon automne et mon printemps, Math est un intense mélange de tout le reste qui s’est entremêlé.

Et en quelque part, j’ai de la misère à oublier ce que Pao a dit.

«Il a l’air de tous vous entraîner dans un gouffre avec lui».

J’avoue que je commence à m’ennuyer de la constance de mes journées.

– Je vais y aller seul, qu’il finit par dire en brisant le silence.

Il continue à suivre la partie de basket et Benji se tourne vers moi, pas certain qu’il a bien compris.

What?

– À soir, au rendez-vous. Je vais y aller seul.

Huh… no fucking way, buddy.

Math se rassoit correctement sur son banc pour nous faire face et après quelques secondes à se mordre la lèvre fendue et à éviter notre regard, il reprend :

– Tant que je ne saurai qui c’est, ce qu’il veut et que j’aurai pas décidé si je tire la plug, vous êtes out.

– This guy fucking made me hit you, Math. He threatened Cyn, he fucked with Clov, there is no way in hell you’re going there alone.

– Je ne te demandais pas ton avis, Governor.

–  So you’re just gonna…

Benji s’interrompt. Il soupire, il me regarde, il regarde Math, il revient à moi.

Aren’t you gonna say something?!? qu’il me demande, en attendant que je proteste moi aussi.

Il insiste du regard, Math pose les yeux sur moi, je reste silencieuse. Je pense qu’au fond, il espère que je vais m’opposer à ce qu’il y aille seul, moi aussi. Mais je ne le fais pas. Je ne dis rien et au bout d’un moment, il pince les lèvres, il acquiesce et il pose ses deux mains à plat sur la table.

– C’est non-négociable.

Puis il se lève et commence à s’éloigner.

Hey! Wait a minute! que s’exclame Benji en se levant à son tour. Where do you think you’re…

Math se retourne.

– Relaxe, Benji, j’m’en vais juste pisser, qu’il soupire avant de marmonner. Y’est pas encore huit heures, j’m’en vais juste pisser…

Il se remet en marche, Benji grogne, il finit par se rasseoir.

So we’re just gonna let him go by himself? que j’ai l’impression de me faire accuser.

Il me regarde dans les yeux et pour un bon cinq secondes, on se fixe. Sur le terrain de basket, quelqu’un marque un but et à la table à une quinzaine de mètres de nous, les jeunes se lèvent pour applaudir l’équipe qui vient de scorer. Benji continue à me fixer. Je pense que l’équipe adverse est en beau calvaire parce que ça s’insulte en anglais, mais Benji continue à me regarder dans les yeux. Pour la première fois, j’pense que Benji ne me back pas.

– Pourquoi il fait ça, tu penses? que je finis par demander, en réponse à son air désapprobateur.

What? qu’il répond, agacé.

– La business. Pourquoi tu penses qu’il fait ça? J’veux dire, depuis que c’est commencé, y’a juste de la marde qui se passe, on s’entend? Math est brillant, il est bon à l’école, ce n’est pas comme s’il avait besoin d’une excuse pour tricher et avoir les réponses des exams. Tout le monde l’aime, il n’a pas non plus besoin de fournir une raison aux gens, c’est-à-dire nous, de le côtoyer, right? Et on va se le dire, il a plus d’argent que je n’en ai jamais vu dans le portefeuille de mon père. So… pourquoi il fait ça, d’après toi?

Benji détourne la tête et pendant une seconde, il regarde brièvement le terrain. Il regarde brièvement les jeunes qui suivent la partie, puis il revient à la table. Les yeux collés à ses mains, il retourne distraitement sa bague entre ses doigts, il ouvre la bouche, il la referme, il soupire, il l’ouvre à nouveau. Il ne parle pas, mais je pense qu’au fond de lui, il le sait très bien, lui aussi.

La vérité, c’est que Math aime ça. Il aime ça et il ne le ferait probablement pas si tout se passait tout le temps bien. Il a besoin de chaos dans sa vie. Il a besoin de ce chaos-là pour se sentir en vie.

– You see that guy over there? qu’il finit par dire. The one with the blue shirt?

Je regarde par-dessus son épaule, il pointe le gars qui vient de faire un but, il y a une couple de secondes. J’acquiesce.

– That’s Brandon, qu’il explique. He’s nineteen. Best student I’ve ever heard of. Nice guy, perfect grades, he’s always been the teachers’ favorite. Also the best player of the team. He brought Brampton high school three times to the championship, won two banners out of it and got eight medals for himself. He could’ve been an athlete, that’s for sure. You know where Brandon is now?

Je prends la dernière gorgée de ma slush, je fais non de la tête.

In a fucking park. Playing basketball with losers because he dropped out of school when his mom needed money for the kids. 

Il prend une pause, il relève la tête et il balaie rapidement les deux équipes sur le terrain.

You see the one with the black cap? That’s Beaver Ray. Best fucking freestyler I’ve ever met. He could make a whole text about Mac’n’Cheese sounds like a fucking poem. But you don’t get paid for  rapping on the street, do you? So here he is, playing against Bran. And the one with the red shorts? Julian. Got a scholarship out of a science contest. School dropout as well ; got his girl pregnant, started working in a factory, learned two years too late he wasn’t actually the father.

Benji arrête de parler et un nouveau but est marqué. Je ne pense pas que ce soit l’équipe de Brandon parce que cette fois, la table à quinze mètres de nous se met à huer pendant que le reste de l’équipe les envoie promener.

So… yeah. I don’t know why he does it, but I know why I do, qu’il poursuit en haussant les épaules. Here I am, hoping to make enough money to go to college and get out of this fucking shithole.

Plus loin, Math doit avoir fini de se tirer une pisse parce qu’il revient vers nous. Mais avant qu’il nous ait rejoints, Benji se tourne une dernière fois vers moi.

Why did you do it, in the first place, Cyn?

 

Bistro Ba-Ha-Mas – 19h45

Mathieu Lacombe

– T’es sûr que tu veux faire ça? qu’elle me demande du banc passager.

Benji est rentré chez lui, Cyn a insisté pour venir avec moi, d’où elle partirait pour se rendre chez elle quand viendrait l’heure d’entrer dans le bistro. J’allume la radio, je ferme le moteur.

– Tant qu’on ne saura pas c’est qui, il va avoir l’avantage sur nous, que je réponds.

– Il a déjà l’avantage sur nous. Depuis qu’on lui a répondu et qu’on est embarqués dans son jeu, il l’a déjà, l’avantage.

Elle prend une pause et elle regarde ses mains qui reposent sur ses cuisses.

– On aurait dû faire comme Vince et le bloquer.

– Si Vince dit la vérité, que je remarque.

Elle se tourne vers moi, surprise.

– Tu penses encore qu’il a quelque chose à voir là-dedans?

– J’pense que je trusterai pas personne jusqu’à tant que je rentre dans le bistro.

Elle acquiesce.

– Et après? qu’elle demande.

– Après quoi?

– Il va se passer quoi, après? Quand tu vas savoir c’est qui et ce qu’il veut.

– Je tire la plug.

Elle rit.

Elle me regarde, amusée, je la regarde, curieux, et elle rit encore.

– On sait tous les deux que tu ne feras pas ça, Math, qu’elle répond en secouant la tête. La seule raison pour laquelle t’arrêterais tout, c’est si ce n’est pas un assez gros challenge pour toi. Et même encore là, t’aurais trop d’orgueil pour y laisser croire qu’il ou elle t’a eu.

– Je…

Je me tais. Peut-être qu’elle a raison. Peut-être que j’ai travaillé trop fort là-dessus et que si j’abandonnais tout maintenant, ça voudrait dire que j’ai tout fait ça pour rien. Que toutes les erreurs que j’ai faites auront servi à rien. Peut-être aussi que je suis tanné. Peut-être que j’aurais le goût que nos soirées tournent autour d’autre chose. Que Clovis ne soit pas mon génie de l’informatique, mais mon nerd qui m’aide avec mon devoir de science. Que Benji ne soit pas mon bouncer, mais le buddy à qui je parle quand j’ai besoin de sa sagesse. Peut-être que j’aurais le goût que Cyn soit ma blonde, que nos soirées à quatre — ou à cinq, si Vince est encore de notre bord — parlent de la vie et pas de données de marketing. Peut-être qu’elle a raison, peut-être que c’est tout ce je connais et dans quoi j’suis bon aussi, alors je me tais. Elle monte le volume de la radio d’une coche puis on attend un bon trois minutes en silence.

– T’as couché avec Paolo? que je demande quand Come on Eileen finit de jouer sur les ondes.

Elle se tourne vers moi, les sourcils froncés.

– Hier, quand on faisait semblant de se pogner. T’as dit qu’il y avait au moins une personne, à part Vince, qui n’avait pas eu à se faire payer pour coucher avec toi.

Elle détourne les yeux et elle regarde droit devant elle.

– Oui, qu’elle répond simplement. C’était avant que t’arrives. Avant que Paolo parte.

– Hmm, que j’acquiesce.

– Ça te fâche?

J’hausse les épaules.

– Non. J’aurais voulu être ton premier, c’est tout.

Je souris, elle rit.

– Ce n’est pas comme si j’allais être ta première non plus.

– Mais t’es la première qu’j’…

J’interromps ma phrase parce qu’elle perd aussitôt son sourire et qu’elle reprend son sérieux. Moi, je souris encore. Je laisse tomber ma tête sur le dossier, je me corrige.

– T’es la première qui me fait de quoi.

Elle baisse encore les yeux sur ses mains et elle se met à jouer avec le cordon de son sac à dos qui repose entre ses jambes. Elle a l’air grave, comme si elle avait le goût de dire quelque chose qu’elle retient. Au bout d’un moment, elle ferme brièvement les yeux en soupirant et quand elle les ouvre, elle secoue la tête.

– Vas-y pas.

Je recule la tête, surpris.

– J’ai pas un bon pressentiment, Math. J’peux pas l’expliquer, mais je le feel pas. J’ai l’impression que si tu y vas, on va s’éloigner. Tout le monde.

– Si je ne sais pas c’est qui, comment tu veux que je l’empêche de vous blackmailer encore? que je réplique. Il faut que j’y aille, Cyn. C’est justement pour protéger tout le monde que je dois y aller.

– Non. Non, tu n’y vas pas pour protéger personne, tu y vas parce que tu te sens challengé et que tu veux reprendre le dessus. S’il te plaît. C’est la seule chose que je te demande, vas-y pas. On a déjà assez de problèmes comme ça, je veux dire… Clovis a la première tâche à son dossier depuis quatre ans, Benji veut se reprendre et aller au cégep, Vince… Vince est… Vince a…

– Pis toi? que je l’interromps.

– M… qu’elle bégaie en soutenant mon regard. Moi?

– Toi, qu’est-ce que tu veux?

Elle arrête de parler. Ses épaules s’affaissent, ses yeux s’assombrissent, sa fierté se résigne.

– Je veux juste qu’on soit comme tout le monde, qu’elle finit par laisser tomber. Je veux juste qu’on ne soit pas pognés dans des histoires de gang, pis de blackmail, pis de suspensions et de batailles, j’veux juste qu’on ait les mêmes problèmes plates que les autres.

– Mais t’es pas comme les autres, Cyn. T’es pas faite pour les histoires plates.

– Non, t’es pas fait pour les histoires plates, qu’elle dit en secouant la tête. Moi, je l’sais pas, j’ai jamais eu la chance de l’essayer.

Elle me regarde, je la regarde, on se fixe pour un bon cinq secondes, jusqu’à ce que ma montre fasse un bip qui indique que c’est l’heure d’y aller. À ce moment-là, elle la regarde brièvement et elle remonte son sac sur ses genoux. Elle le sait déjà que je vais y aller pareil.

– Juste cette fois-là, Cyn. J’te le jure. Une dernière fois, je check c’est qui pis après, je tire la plug.

Elle acquiesce en silence, elle ouvre la portière et on sort tous les deux. On contourne la voiture et on se retrouve devant, face à face, sans trop savoir quoi se dire. Elle est déçue, mais elle n’ajoute rien. À la place, elle sort ses écouteurs qu’elle passe et laisse pendre autour de son cou, elle set sa musique et elle m’adresse un sourire absent.

Longtemps.

Jusqu’à tant que je la prenne dans mes bras, qu’elle me serre contre elle et qu’elle finisse par se dégager après que je lui aie donné un bec dans le front.

– Cyn! que je crie, quand elle est rendue à presque six mètres de moi.

Elle se retourne, le doigt sur l’écran de son téléphone, l’autre prêt à insérer son écouteur dans l’oreille.

– J’t’invite sur une date, que je lui annonce. Quand tout sera fini, j’t’amène sur une vraie. Avec un café, des chandelles, un ticket de cinéma pis une fin de soirée sur des textos cutes d’emojis de singe gêné. Une vraie date simple où on fait juste parler de problèmes plates.

Elle rit. Au moins, son rire est honnête, cette fois-là.

– Ça n’arrivera pas, qu’elle sourit en secouant la tête. Ta business va toujours passer en premier, ce ne sera jamais simple ni plate avec toi.

– Y’a personne qui se souvient et qui parle des histoires plates!

– Parce qu’elles finissent souvent moins mal que les histoires compliquées, qu’elle lance en souriant pour une dernière fois avant de tourner les talons.

Elle enfile la deuxième partie de l’écouteur, elle me fait un peace out dans son dos et elle s’éloigne. Je la regarde partir, elle pis son petit cul de course, pis j’ai le goût de partir à courir derrière elle.

Mais il me reste une chose à faire.

Une dernière.

Après c’est fini, je tire la plug pis j’essaie de trouver le fun quand on fait des affaires qui nous font sentir comme rien ni personne.

Je tourne les talons moi aussi, je me dirige à la porte du bistro que je tire, je reste dans le cadre de porte un moment. La main sur la vitre, je suis partagé entre l’odeur de pâtisseries et de café que Cyn aimerait sûrement, pis celle de l’automne, dehors, qui est aussi tiède et mélancolique qu’elle. Je reste dans le cadre de porte pis j’écoute la fin de Come on Eileen qui joue sur la playlist du café. Je me retourne et je regarde sa silhouette, tête baissée sur la propre playlist qu’elle s’est créée, s’éloigner entre les lampadaires du quartier. Pendant une seconde, je le feel aussi, le mauvais pressentiment — celui qu’on va s’éloigner, tout le monde. Pis je la check partir, je bloque la porte avec mon pied, j’hésite, je l’ouvre un peu plus le temps de me décider si j’entre ou je sors, je fais un pas vers l’avant pis…

Clap, clap, clap.

– Wow! que j’entends provenir de l’intérieur du bistro où il n’y a pas plus que six ou sept clients. Tu dois quand même pas pire l’aimer si t’es déjà prêt à y pardonner ce qu’elle a fait avant-hier soir. À moins que vous m’ayez fourré?

Je tourne la tête.

Les quatre premiers clients sont dans le fond du café, les deux autres sont en tête-à-tête sur le bord de la fenêtre, le dernier est assis seul sur un tabouret au bar. Il pivote sur son banc et derrière ses lunettes fumées, dans son manteau de fourrure et ses pantalons de cuir qui reluisent dans la lumière tamisée, il me regarde.

Long time no see, Mathieu Lacombe.

La porte se referme, la cloche fait un ding, ma gorge fait un soubresaut.

– T…Toi? que je réussis enfin à articuler.

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