Épisode 60

Le jeudi 14 septembre

Jour #17

Dans la salle des cases – 8h00

Cynthia Murphy

514-555-6186 : Félicitations, Murphy. Grâce à toi, le Mexicain ne va pas à célébrer son prochain anniversaire dans une cellule.

Cynthia Murphy : K.

… que j’ai simplement répondu en espérant qu’il comprenne le «fuck you» en arrière de mon «K.».

Cynthia Murphy : Et comment je sais que tu ne vas pas nous crosser?

514-555-6186 : Bah…  c’est pas toi qui m’intéresses, Cyn. C’est Math Lacombe.

Cynthia Murphy : K. Pis maintenant?

514-555-6186 : T’as fait ce que t’avais à faire, t’as respecté l’entente. On n’a plus de raisons de communiquer. À bientôt 😉

Cynthia Murphy : Wait. Qu’est-ce que tu vas faire avec la vidéo?

Le dernier message date d’hier à 22h03, peu après que je lui aie envoyé la capture d’écran de notre appel vidéo, à Math et à moi. Le visage désemparé de Math qui me regarde, pendant que Paolo et moi, on se french dans le coin supérieur droit de l’écran. Après ça, plus aucune réponse de sa part.

Je range mon téléphone dans mon sac, je ferme la porte de ma case et je ferme les yeux, le front appuyé contre le métal froid.

«T’as fait ce que t’avais à faire, t’as respecté l’entente».

Quelle entente? Je ne me rappelle pas qu’on se soit «entendus» pour que je brise le cœur de Math. C’était ça ou la vidéo compromettante de Pao sans savoir ce qu’il avait l’intention de faire avec ça. Mon seul choix était de perdre un ou l’autre et comme je savais déjà ce que ça faisait que de perdre Paolo, je…

Sup, reject!

Quand j’ouvre les yeux, Benji est en en train d’avancer dans ma direction. Je prends une respiration, je passe mon sac par-dessus mon épaule, j’enfile mon poker face et je parcours la distance qui nous sépare, prête à me rendre au local d’économie.

So? qu’il demande. What did you guys fight about?

Je le dévisage.

On se regarde pour quelques secondes et comme je garde le silence, il finit par pointer ma main du menton.

He only has one coffee and you have none. Plus he’s flirting with Cassiopée right now. What the fuck happened between you two?

Je ne réponds pas. Je secoue la tête, je passe devant lui et tandis que je me dirige vers l’allée centrale, j’entends la voix de Benji qui s’élève dans mon dos.

Murphy, I don’t think you should…

Je tourne le coin et je tombe face à face avec Math.

… go that way, que finit Benji en soupirant.

Accotés sur les casiers, Cass rit pendant que Math lui murmure quelque chose à l’oreille, la main bien installée sur sa hanche. Je m’arrête brusquement, mais Benji qui me suivait près ne doit pas voir en périphérie avec son oeil, il me fonce dedans et me pousse sur Math qui renverse une partie de son café sur sa nouvelle conquête.

– Hé ho! Attention! qu’elle s’exclame en regardant la tache qui vient d’apparaître sur sa blouse. Tu sais combien ça coûte ce truc?

Je pense qu’elle et ses sourcils on fleek me foudroient démesurément du regard, mais ça m’importe peu. Ce qui m’importe, c’est l’expression de Math quand ses yeux croisent les miens et qu’il me jauge de la tête aux pieds, avant de retourner au dommage que je viens de provoquer.

– Ah, tiens. Un dégât de plus sur la liste des choses que Cyn gâche, qu’il dit. Tu vas t’excuser pour ça ou…?

Pendant que Cass essaie de se sécher avec la napkin qu’il vient de lui tendre, Math se tourne vers moi avec son air condescendant.

– Non, qu’il dit en me regardant du haut de la tête qu’il fait de plus que moi. Ben non, Cynthia s’en câlisse ben de ce qu’elle brise autour d’elle, right? À moins que ça touche Paolo, bien sûr.

– Math…, que je commence.

– Dieu merci que Paolo ait été là pour toi, dans les dernières semaines.

Il fait semblant de réfléchir, il place ses doigts devant sa bouche avec une expression exagérée et il finit par un :

Oh. Wait.

Pendant qu’on se fixe tous les deux sans rien dire, Cass me dévisage et je suis presque sûre qu’elle fait exprès de lui flatter la poitrine. Quant à Benji, il se frotte la tête et regarde partout, sauf dans notre direction.

Well, this is getting awkward, qu’il soupire.

– Est-ce qu’on peut se parler seul à seul? que je demande à Math.

– Pas besoin. T’inquiète, c’est legit. Moi aussi je m’accrocherais à la seule personne qui ne se fait pas payer pour être avec moi.

Cass sourit mesquinement, Math a l’air assez fier de sa shot, moi, je fige.

– Tu fais référence à quoi, exactement? que je demande sèchement.

– Bah, tu sais… Ta date avec Guillaume, ton premier french à vingt piastres, même Vince a dû se faire payer pour te fourrer à son party. J’veux dire… si c’est vraiment arrivé.

Wo buddy! Aren’t you going a little too far?

Je m’souviens pas que tu te sois fait payer pour que ta face se ramasse entre mes jambes, que je le coupe.

Oops!

Cassiopée trouve ça moins drôle tout à coup. Qu’est-ce qu’il y a, grosse conne? Ça te fait moins rire que ton emballage Excel te revienne avec la mention peut-être parce que t’es pas habituée d’être un deuxième choix?

– Ouais, ben… t’étais encore rentable à ce moment-là, que répond finalement Math.

J’pense qu’il essaie de me faire pogner les nerfs parce qu’il reste là, à me regarder silencieusement en attendant que je réagisse. Sauf que je ne crie pas quand je suis fâchée.  Je ne crie jamais parce que c’est toujours la première personne à pomper qui perd la chicane. Le monde autour s’en foute de qui a raison. Ce qui compte, c’est le premier qui crie parce que c’est toujours celui qui crie en premier qui a l’air d’un crisse de pas ben.

Ça fait qu’à la place, je le fixe pour un long, long, long moment. Jusqu’à tant qu’il ne soit plus capable de soutenir mon regard. Et quand il a un moment de faiblesse et qu’il jette un furtif coup d’œil à Cass avant de revenir à moi, j’acquiesce pis je fais demi-tour. Je m’éloigne dans la direction opposée et quand j’ai mis une bonne dizaine de mètres entre nous deux, je l’entends crier dans mon dos.

– Hey, Cyn!

Je me retourne et j’attrape un objet qu’il me lance, au vol.

Quand j’ouvre ma main, j’ai un rouleau de billets — peut-être quatre ou cinq, pas plus — enroulés fucking tight avec un élastique dans ma paume.

– Pour le premier qui va te dévierger! qu’il dit avec un clin d’œil. On sait tous les deux que ça s’est pas passé avec Vince.  

À crier de même devant tout le monde, ceux qui marchaient dans l’allée centrale se sont arrêtés pour voir ce qui se passe. Il y en a quelques-uns qui rient, la plupart font signe à leurs amis de sortir des rangées pour venir assister à la scène. Math, lui, me regarde en souriant jusqu’à temps que Benji le pousse.

Dude, what the fuck, man? qu’il le sermonne avant de regarder autour pour voir combien de personnes sont en train de se ramasser dans l’allée.

C’est la dernière chose que je vois avant de lui relancer son fucking argent que j’suis écœurée de le voir flasher devant tout le monde.

– C’est gentil, mais à part Vince, y’a au moins une personne qui n’a pas eu à se faire payer pour prendre ma virginité. C’est pour ça que je la garde près de moi.

Je pense qu’il avale de travers.

– Aww, t’es surpris? que j’exagère avant de pointer les billets qu’il a rattrapés. C’est cute. Tiens, tu les donneras à la prochaine qui va payer la ride pour aller te consoler à Saint-Barnabé.

Chez Paolo — 12h30

Paolo Moreira

Ding Dong.

Ding Dong.

Ding Ding DingDingDingDingDingDing…

Sí, sí, calmaté, Dios! que je crie du balcon.

La sonnette continue de buzzer sans arrêt, je me lève de la table de patio et je traverse la cuisine pour aller ouvrir. Qui est-ce que c’est pas? Vince, son sac sur l’épaule, la tête baissée, cachée en arrière de la palette de sa casquette. Pendant qu’il attend sans bouger, je croise les bras et je m’accote dans le cadre de porte.

– Tiens, tiens, tiens! que je le nargue. T’as quoi dans ton sac, des tablettes de chocolat que tu vends pour l’école?

– Très drôle.

– Des boîtes de thé? Des cupcakes? Des coupons pour votre vente d’agrumes annuelle? Ou…

– Mes vêtements, qu’il me coupe sèchement. Bon, tu me laisses entrer ou tu restes là à te faire bronzer le chest d’vant moi?

Je ris.

– Je pensais que… attends, comment t’as dit ça déjà? Que t’étais pas à l’aise de dormir chez nous parce que j’suis une tapette, c’est ça?

Il lève la tête pour me regarder avec impatience, j’arrête de parler, je soupire.

Puta madre.

À l’argent qu’il fait le docteur Paquette, ça ne lui tente pas de s’acheter un foutu punching bag au lieu de fesser sur son fils?

Je m’écarte en regardant au loin parce que je pense que si je regarde ses nouveaux bleus plus longtemps, je débarque chez lui avec les autres Hermanos pour une consultation privée chez le doc. Il passe devant moi, il lance son sac dans ma chambre et il passe se chercher trois bières au frigo avant de se prendre une chaise sur le patio. Quand j’arrive au balcon arrière, il est évaché sur sa chaise, les yeux fermés, la tête renversée sur le dossier. Ça doit s’être passé hier soir, il est trop calme pour que ça vienne d’arriver.

– C’est pourquoi, cette fois? que je demande en prenant la chaise à côté de lui et en essayant de ne pas laisser paraître que je suis pissed.

Il soupire sans ouvrir les yeux, il prend une gorgée de sa bière et avec un air trop détaché, il la secoue dans les airs.

– Parce que j’existe, c’est-tu assez valable comme raison?

Et il arrête là.

Il ne dit plus rien. Je ne dis plus rien.

On regarde la piscine que je n’ai pas encore fermée à cause de la chaleur et quand il est rendu au trois quarts de sa bière, il fixe son doigt qui tapote l’accoudoir et :

– Ma soeur s’est faite forcer de fourrer avec un prof, qu’il finit par lâcher.

Qué? que je demande gravement en me redressant sur ma chaise.

Il prend les quelques gorgées qu’il lui reste et il ouvre la deuxième avant de se remettre à gosser avec le plastique de la sienne.

– C’est pour ça, c’te fois-là. C’est à cause de ça que j’ai mangé une volée, qu’il reprend à voix basse. Les nudes avec lesquels le prof d’éduc l’a blackmailé ont fait le tour de l’école pis pour pas que ma soeur soit dans marde, j’ai dit à mon père que j’étais en crisse contre elle pis que c’est moi qui les avais envoyés.

 – Pero… qué… quién los…

Il soupire.

– Le dude random qui nous a appelés quand on était à Saint-Barnabé.

Il prend une nouvelle gorgée.

– Comment est-ce qu’il a eu ça?

– Par Clovis qui les a eu par le gros Masse qui est tombé dessus par hasard en cherchant de quoi dans l’ordi de l’autre pédophile.

Dio mío. Combien de problèmes est-ce que c’est possible d’avoir à lui seul?

Ce gars-là doit être une saison de Degrassi au complet.

– Vince, c’est grave ce que tu me dis, tu vas faire quoi avec ça? que j’essaie de le raisonner parce qu’il n’a pas l’air alarmé plus qu’il le faut. J’suis peut-être pas particulièrement éduqué, mais j’suis pas mal sûr qu’y’a un nom pour ça, genre leurre information, porno juvénile ou una otra mierda du genre!

– Ça sert à rien, qu’il répond. Al veut rien savoir de porter plainte. Elle ne veut pas se ramasser en cour pis elle a peur d’être dans marde parce qu’elle lui a fourni des photos d’autres filles qui se changeaient dans le vestiaire.  

– Elle ne sera pas dans la merde si elle a été obligée de le faire! que je m’exclame en me levant. No, no! Prends tes affaires, on s’en va chercher ta soeur et on s’en va au poste de police.

– Ça sert à rien, j’ai passé la soirée à essayer de la convaincre, elle ne veut…

– À cause de ton père? Est-ce qu’elle a peur de la réaction de ton père? Parce qu’…

– Paolo…

– … on va faire son sac et elle va venir vivre ici avec toi, le temps que ça se calme. Je vais lui faire une chambre. Tu pourras prendre le sous-sol, je vais…

– Paolo, je…

– … prendre le sofa, elle prendra ma chambre, le temps qu’il faut. Si ton père essaie de…

– PAOLO! qu’il s’écrie. Arrête!

J’arrête.

J’arrête de parler pendant qu’il me regarde dans les yeux pour une seconde, puis deux, puis trois. On se fixe comme ça pour un bon moment et il finit par s’appuyer les coudes sur les genoux. Il enlève sa casquette et il se frotte les cheveux en fermant les yeux.

– Ça sert à rien, je ne vais pas l’obliger à repasser au travers de tout ça, qu’il soupire. De toute façon, y’a pu personne qui sait où il est rendu. Le gros Masse a convaincu Al de le laisser s’en occuper si elle ne voulait pas porter plainte pis y’a dit au prof d’éduc que s’il remettait les pieds dans une école, il amènerait ça à la police. Y’a démissionné deux jours après pis y’a rien que Gilbert qui sait où ce qu’il est.

Bien, vamos a ver Gilbert.

– Tu penses qu’il va me dire où est-ce qu’il s’est poussé? qu’il marmonne en s’évachant à nouveau dans sa chaise. Al n’a pas voulu me le dire parce qu’elle avait peur que je débarque chez eux avec un bat de baseball pis Gilbert lui a dit de ne pas m’en parler, exactement pour la même raison.

Il se tait, il prend une gorgée et il donne un coup de pied sur les pattes de ma chaise pour me faire signe de me rasseoir.

Je m’exécute, à contrecœur.

– … Même les autres étaient au courant pis il m’ont rien dit, qu’il reprend.

– Quels autres?

Il finit sa deuxième bière et il ouvre la troisième.

– Math. Benji. Clovis, Cyn… ils ont tous vu les photos d’Al dans les courriels de Gilbert pis ils m’ont rien dit. Ça l’air qu’y’a pas tant de monde que ça qui me fait confiance.

Je ne sais pas quoi lui dire. J’ai le goût de lui dire que tout va bien aller. Que ce n’est pas de sa faute et qu’il n’y a rien qu’il aurait pu faire, mais je ne pense pas que c’est ce qu’il a besoin d’entendre. Ça fait qu’à la place, je lève ma main pour lui serrer l’épaule et juste comme je viens pour la déposer, je me ravise. Des plans pour qu’il s’énerve. Des plans pour qu’il pense que j’essaie de le cruiser et qu’il retourne chez son cabrón de padre.

– Je suis fatigué, Paolo.

– Va dormir, que je dis. Va te coucher, on va en reparler quand tu vas…

– Non, tu comprends pas qu’il me coupe en se tournant vers moi. Je suis fatigué. J’suis vraiment fatigué de toute.

Il me regarde avec ses yeux tristes. Il me fixe avec ses yeux rouges-mauves amochés pis c’est vrai qu’il a l’air fatigué. Il a l’air magané.

Seize ans, c’est beaucoup trop jeune pour être magané de même.

Me da igual. Je prends son épaule et je la serre entre mes doigts.

T’es pas tout seul, chero. T’es pas tout seul.

Il se raidit pour une seconde ou deux, il regarde ma main du coin de l’œil et il avale le reste de sa bière d’une traite. Il se met à shaker de la patte et il tourne la tête dans la direction opposée à la mienne. Sa main part. Il prend mon poignet, j’pense qu’il se prépare à me frapper. Ou bien à me casser les doigts, ça fait que je m’apprête à l’enlever, mais il la retient. À la place, il laisse tomber sa tête vers l’avant, il soupire et il s’y accroche sans me laisser la retirer.

Une demi-seconde.

Peut-être une au complet, pis après, il la repousse.

– Ok, c’est assez, qu’il dit.

– Trop tard.

Les sourcils froncés, il se tourne vers moi, confus.

– Y’est trop tard, que je répète. J’pense que tu l’as déjà pogné.

– Pogné quoi? qu’il demande en shakant la tête avec impatience.

– L’homosexualité. J’pense que tu l’as déjà attrapée.

Il serre la mâchoire, il me fixe, je souris un peu, il se mord la lèvre du bas pour ravaler ses insultes, je souris encore plus. Je viens pour prendre une gorgée de ma bière pour ne pas rire, il me l’arrache des mains.

– Ta yeule le sombrero, qu’il dit en calant ce qu’il reste.

Je ris et je pense que même s’il a la bouche pleine, il rit lui aussi.

Dernière période – Arts plastiques  – 14h45

Mathieu Lacombe

– Comment tu trouves ça, Math? que demande Cass en levant sa peinture vers moi.

– Heu…

Sam Tremblay se penche sur son tabouret pour avoir une meilleure vue. Il regarde la peinture, il regarde Cass, il fixe la peinture et après un long moment de réflexion :

– Ça l’air d’une grosse plotte, qu’il dit en faisant éclater son bubble gum dans sa bouche.

Je suis loin d’être un fan de Sam, mais il n’a pas tort, ses longues bandes roses pas trop drettes ont l’air d’un vagin.

– C’est pas à toi que je parlais, qu’elle lui répond, contrariée. Anyway, tu connais quoi, toi, à l’art contemporain?

Fuck all, qu’il dit en retournant à sa propre peinture qui n’est pas ben ben plus belle que la sienne. Mais j’connais les plottes en esti, par exemple.

Cass roule les yeux et je pense qu’elle est trop offusquée pour se rappeler qu’elle m’a posé une question. Dieu merci, son projet est ben trop laitte, je n’aurais pas été capable de lui mentir.

– La septième fois que je suis allée en voyage en Espagne, on est allés voir un musée où il y avait les peintures de Salvador Dali et…

Misère. Ça fait à peu près 48 fois qu’elle plug ses maudits voyages first class depuis le début de la journée. Jules Vernes peut ranger sa plume, il lui manque deux ou trois destinations pis Cassiopée aura fait le tour du monde en 80 minutes. J’arrête de l’écouter. De toute façon, elle s’en fout qu’on l’écoute ou pas, c’est elle qui veut s’entendre parler sans arrêt. Pendant qu’elle continue de radoter, je regarde quatre tables plus loin, là où Cyn et Benji sont assis. Il reste deux places de vides, la mienne et celle de Clovis. Les écouteurs dans les oreilles, Cyn fait aller son pinceau sur sa feuille. J’aurais aimé ça voir ce qu’elle peint. C’est sûr que c’est beau. Tout ce qu’elle fait est beau. Il n’y a sûrement pas beaucoup de couleurs — du noir, du gris, peut-être un peu de vert si elle feel de bonne humeur parce qu’elle aime ça le vert — mais c’est sûr que ça n’a pas l’air d’une grosse plotte colorée. Des fois, Benji dit quelque chose et elle sourit. Elle a probablement enlevé l’écouteur de l’autre bord pour l’entendre quand il dit de quoi pour essayer de lui remonter le moral. Comme là. Elle ne lui répond pas, mais elle a un sourire en coin pendant qu’elle finit sa ligne. Elle dépose son pinceau, elle se recule pour voir le portrait global, elle lève les yeux pis elle croise mon regard. C’est de même que son sourire s’efface et qu’elle redevient sûrement aussi sombre que les tons sur sa feuille. Elle se lève avec son cabaret et elle s’en va à la table où il y a les pots de peinture pour le remplir à nouveau.

– Je vais aller remplir les cabarets, que je me dépêche d’annoncer avant que quelqu’un le fasse avant moi. Y’a-tu quelqu’un qui veut d’autres couleurs?

– J’prendrais bien du bleu, que dit Cass en me tendant le sien.

– Tu vas-tu nous faire un blue waffle? que demande Sam, avec son gros rire de colon.

– Ahhh, ta yeule!

 Je les laisse s’obstiner et j’accélère le pas pour rejoindre Cyn avant qu’elle ait terminé.

– J’pense que si elle parle de ses voyages une fois de plus, j’lui paie un vol allé simple au-dessus du triangle des Bermudes, que je marmonne quand je suis rendu à côté d’elle. C’est presque aussi douloureux que de te regarder frencher Paolo.

Elle prend le pot de blanc et elle en verse dans les différentes capsules pour faire des mélanges.

– T’es pas supposé me parler, qu’elle répond sèchement.

– Personne nous voit.

– Non? Benji voulait venir à ma place pour être sûr que tu me laisses tranquille. Je suis presque certaine qu’il est en train de nous fixer.

Je me retourne brièvement, je reviens aux pots.

– Ouep! T’as raison, j’pense qu’il veut me nayer dans tes teintes de gris.

Elle sourit faiblement pis elle se ravise.

– C’est fucking long vingt-quatre heures sans te parler, que je dis.

– Six.

– Hmm?

– On s’est parlés ce matin. Ça fait juste six heures qu’on s’est pas parlés.

– C’est fucking long six heures sans te parler, que je me corrige. Combien de temps va falloir qu’on fasse semblant de s’haïr?

– Jusqu’à tant qu’on sache qui est-ce qui t’en veut. Des nouvelles de ton bord?

– Non. J’étais supposé recevoir un défi à chaque jour, mais aucune nouvelle depuis qu’on est revenus de Saint-Barn. Le site marche toujours, en tout cas. Toi?

– Non plus. Pas d’autres messages. Clovis est suspendu de l’école pour la semaine pis sa tante a confisqué son téléphone cellulaire. Vince est chez Paolo. Benji ne m’a rien dit.

– Tu penses vraiment que c’est lui ou Vince?

Elle soupire et elle continue à faire ses mélanges avec des gestes brusques pour être ben certaine que notre échange n’ait pas l’air amical.

– Je ne sais pas. Mais si ce n’est pas quelqu’un de Champlain qui nous envoie les messages, j’assume qu’y’a quelqu’un d’ici qui l’aide pour connaître autant de choses sur nous autres. C’était déjà risqué de t’appeler hier soir pour t’expliquer ce qui se passait, on est mieux de ne pas avoir de contacts avant que ce soit terminé.

Je garde le silence et je souris. Comme je ne réponds pas, elle me regarde du coin de l’oeil.

– Qu’est-ce que t’as à sourire de même, qu’elle chiale.

– T’es sexy, que je réponds. T’es sexy en esti quand t’essaies de m’haïr.

Elle roule les yeux.

Je me penche vers son cabaret et je regarde rapidement les douze teintes de gris qu’elle vient de mélanger.

– Tu devrais mettre du vert, que je dis. Ça serait plus beau avec du vert.

Elle hésite. Elle regarde son cabaret, elle regarde les pots, elle réfléchit pis elle finit par acquiescer. Moi, je viens pour faire demi-tour, mais avant que j’aie commencé à marcher, elle a dévissé le vert et elle chuchote :

– T’es prêt?

– Prêt pour quoi?

Pis c’est là qu’elle me met le pot dans les mains et qu’elle se verse la moitié de la cruche sur le chandail avant de crier :

– SÉRIEUX MATH?

Tout le monde se tourne vers nous.

– Fuck you! qu’elle reprend en me poussant.

Benji se lève, mais elle déjà commencé à marcher vers sa table. Quant à moi, je reste debout avec l’arme du crime dans les mains pendant que toute la classe me regarde en attendant que je dise quelque chose.

– Ouf. T’es sexy en esti quand t’essaies de m’haïr, Murphy! que je répète, huit notes d’arrogance de plus dans ma voix à c’t’heure que tout le monde nous entend.

Elle m’envoie son doigt du milieu pis moi, je retourne à ma table avec le pot de bleu.

– Tiens, que je dis en le donnant à Cass qui a le sourire fendu jusqu’aux oreilles. Tu disais quoi déjà, à propos de ton voyage en Espagne?

Dans le garage de Paolo – 18h30

Cynthia Murphy

Dame la clé anglaise, s’il te plaît, que demande Paolo couché sur sa planche à roulettes, la face en dessous du char.

Pendant que je suis assise sur le comptoir à finir mon devoir d’anglais, Vince cherche dans le paquet d’outils à Pao.

– Est où ta crisse de clé anglaise? qu’il demande au bout d’une minute en perdant patience.

– Sur le capot.

Vince s’approche. Il essaie de l’atteindre, mais elle est trop loin, c’est difficile de le faire sans marcher sur Paolo. Il se donne un élan, il essaie une fois, deux fois, il commence à sacrer, il finit par mettre ses deux jambes de chaque côté de la planche à roulettes pour avoir un meilleur angle. Juste comme il réussit à l’attraper, Pao se fait rouler et avec ses genoux, il donne un coup  en arrière de ceux de Vince qui tombe drette à cheval sur lui.

Woooo, bonito! No estamos solos!

Vince grogne et pendant qu’il essaie difficilement de se relever, Paolo fait exprès de rouler pour le refaire tomber.

– T’as-tu fini tabarnac?

En beau calvaire, il finit par reprendre son équilibre, il s’éloigne et il lance la clé qui termine sa chute dans le ventre de Paolo. Paolo rit, je ris, Vince est rendu de la même couleur que les ecchymoses sous ses yeux, il sort du garage en marmonnant quelque chose qui ressemble à  :

– Ton esti de crisse de fif d’ami…

Il s’en va s’asseoir sur le bord de la piscine et pendant qu’il se met à bouder, Pao se remet sur pieds pour venir chercher un torchon et s’essuyer les deux mains pleines d’huile.

– J’pense que tu l’as vexé, que je ris.

– Tu penses? qu’il répond en souriant. Moi je pense que je l’ai séduit.

 Il retourne gosser en dessous de sa voiture et moi, je retourne à mon devoir d’anglais. Quand ça fait à peu près trois minutes qu’on fait nos affaires en silence, il reprend la parole.

– Parlant de vexer… t’as reparlé à ton lover boy?

– Non, que je réponds brièvement.

– Hmm. Et… tu vas finir par m’expliquer c’était pourquoi, notre petit stunt d’hier devant ta webcam?

– Non, que je répète sur le même ton.

Il termine ce qu’il fait, il s’enlève d’en dessous du char et il s’assoit sur sa planche. Les genoux pliés, il s’appuie les bras dessus et il reprend son torchon pour s’essuyer les mains. Une fois qu’il a terminé, il le jette à côté de lui et il se tourne vers moi.

– Tu me cachais jamais rien, avant, hermosa.

Peut-être, mais avant je n’avais pas à choisir entre Math et lui.

– Toi non plus, que je réponds.

Il me regarde, je le regarde, il fronce les sourcils.

– J’peux savoir tu fais référence à quoi?

– Je…

J’hésite.

J’hésite à lui parler de la vidéo que j’ai reçue — lui, plein de sang, deux jours avant son départ. Je ne sais pas si j’ai envie de le savoir si c’est lui qui a tué le gars du WB. Mais j »pense que c’est surtout parce que j’ai encore moins envie de le regarder dans les yeux pendant qu’il me ment. Alors je ne dis rien.

– Est-ce que ça a rapport avec votre petite business? qu’il demande.

Je n’ai pas envie de lui mentir alors je ne réponds pas non plus.

– Est-ce que tu l’aimes? qu’il reprend.

– Qui? Math? que je ris nonchalamment. Pfff, y’est ben trop prétentieux et fuck boy pour ça.

– Tu ne réponds pas à ma question. Est-ce que tu l’aimes?

– Paolo. Penses-tu vraiment que je tomberais en amour avec quelqu’un comme Math?

Il se lève, il vient porter ses outils dans son coffre et il se tourne vers moi.

– On ne tombe pas en amour avec les gens, hermosa. Sinon tout le monde tomberait en amour avec tout le monde avec qui on s’entend le moindrement bien. On tombe en amour avec la personne qu’on est et qu’on a envie d’être quand on est avec eux. Est-ce que t’aimes la personne que t’as envie d’être quand t’es avec lui?

Des fois, Paolo est un peu trop profond pis il me fuck avec ses questions à mille piastres.

 Je pense, j’hésite, je ne suis pas sûre de comprendre, lui finit par hausser les épaules.

– Penses-y, qu’il dit. Parce que y’a l’air de tous vous entraîner dans un gouffre avec lui.

Il sort du garage et tandis qu’il rejoint Vince, j’entends :

Yo, guapo! Dame una cerveza.

C’est quoi, j’ai tu l’air d’être ta bitch de service? que boude encore Vince.

– Ouh. Si c’est une offre, je la prends!

Paolo rit, Vince sacre encore et moi je reste dans le garage à méditer sur les dernières paroles de Pao. J’essaie de me demander si j’aime la personne que j’ai envie d’être quand je suis avec lui. L’affaire c’est que…

Plus j’y pense, plus je réalise qu’avant qu’il arrive, ben…

J’étais juste personne avant que Math arrive.

Sur la rue – 20h15

Mathieu Lacombe

Je regarde mon téléphone pour la septième fois en moins d’une heure.

Je l’sais ben qu’elle ne m’écrira pas pour ne pas prendre la chance qu’on se fasse pogner, mais je le fais par réflexe parce que c’est rien que ça que je fais depuis trois semaines — attendre qu’elle me texte. Elle a déjà pris un risque hier en m’appelant après sa petite épopée avec Paolo pour m’expliquer ce qui s’était passé, c’est sûr qu’elle ne le ferait pas à nouveau.

Short and sweet : «Pas eu le choix, je me suis faite blackmailer moi aussi. Si je ne le faisais pas, Pao allait être dans marde. On ne peut pas se parler tant qu’on ne saura pas c’est qui, tu me textes pas, tu m’appelles pas, tu m’parles pas pantoute. Demain à l’école, on va faire semblant de se pogner…».

Grosso modo, c’était pas mal ça, avec peut-être quelques mots de plus.

J’lui ai dit qu’on allait tout arrêter pis elle m’a répondu qu’on ne pouvait pas le laisser gagner. C’est de même que ça s’est terminé pis que je me suis ramassé avec Cass parce que c’est ce qu’elle m’a demandé de faire. Sauf que là, à rester chez nous pis à la voir se connecter de temps en temps sur facebook sans pouvoir lui parler, je commençais à virer fou, ça fait que je suis sorti me promener.

Je tourne sur la Maine pis je regarde des deux bords de la rue, avant de traverser.

J’aime l’automne. Même si la chaleur de l’été ne nous a pas encore quittés, il commence à faire noir plus tôt et il n’y a pas un chat sur la rue. À part peut-être le gars au Hoodie qui vient de tourner.

Je mets mes écouteurs, j’ouvre mon application pis je pars ma musique.

Iron Maiden.

Non. Ça me fait penser à Cyn, je skip la toune.

Mötley Crüe.

Non. Ça aussi, ça me fait penser à Cyn. Je skip la toune.

Guns and Roses. J’pense que ça, ça me…

Non, ça non plus. Je viens pour skipper la toune et juste comme je rallume l’écran de mon téléphone, du coin de l’oeil, je remarque dans la lumière du lampadaire qu’il y a une ombre qui me suit.

Je me retourne — le gars au hoodie est à quelques mètres derrière moi, le capuchon sur sa tête baissée, des…

Des lunettes de soleil? Qui c’est qui porte des lunettes de soleil à huit heures le soir?

Je range mon téléphone et mes écouteurs, j’accélère le pas.

Retourne-toi pas, Math. Retourne-toi pas.

Je tourne dans la ruelle et à la seconde où j’ai tourné le coin, je marche le plus vite que je peux pour mettre le plus de distance entre lui et moi. Comme ça, si je me retourne pis il me suit encore, j’aurai le temps de partir à courir. Je marche, je marche, je continue de marcher en mode road runner et quand j’ai parcouru une quinzaine de mètres, je me tourne pour voir où…

BANG!

Je mange un esti de coup de poing en pleine face.

Un coup de poing, c’est peu dit — j’pense que ma tête fait quatre tours sur elle-même. Je revole dans la tôle du garage qui borde la ruelle et avant que j’aie pu me retourner, il me prend par les cheveux et il me rentre la face dans le métal. Presque instantanément, je sens le sang couler sur ma joue. J’essaie de lui faire face, mais il est plus vite que moi, il me prend par le chandail et deux secondes après, je me retrouve sur le sol.

Aucune chance.

J’ai juste aucune chance contre lui, j’pense qu’il a huit fois ma force.

Je reçois un coup de pied dans les côtes. Puis deux. Puis trois, puis s’il m’en donne un autre, je ne serai plus capable de respirer. Heureusement, à c’t’heure que je suis plié en deux, il me prend par le collet et il me sacre un coup de poing en pleine face. Je n’ai même pas le temps de faire un move. Entre les deux autres qui suivent, j’ai juste le temps de l’agripper par le collet pis de tirer de toutes mes forces. Je sens quelque chose céder dans ma main. Je reçois un dernier coup de poing, il se relève et pendant que j’agonise, la dernière chose que je vois, c’est le flash d’un cellulaire

Clic.

Il part à courir.

Il court, pis moi, j’essaie de me mettre à quatre pattes.

Je tombe.

Je reste écrasé sur le sol pour une dizaine de secondes, j’essaie de me relever pis je tombe encore.

J’pense que je ne suis plus capable de respirer.

Je souffle, je souffle, je me relève un peu et au bout d’une minute ou deux, je réussis enfin à me mettre à quatre pattes.

Inspire.

Expire.

Inspire.

Expire.

Inspire, inspire, inspire, inspire — j’suis en train d’étouffer.

Je crache pour mieux respirer, un long filet de sang s’écoule de ma bouche et vient s’écraser dans une flaque, à côté de ma main. Je ferme les yeux à mesure que j’inspire et quand je réussis enfin à pogner une bonne bouffée d’air, j’arrive à garder les yeux ouverts, malgré la douleur. Je regarde la flaque, je regarde ma main, je regarde ce que j’ai entre les doigts.

C’est la…

Je ferme les yeux.

Je soupire.

Tabarnac.

C’est la chaîne à Benji.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *