Épisode 59

Le mercredi 13 septembre

Jour #16

Dans la chambre de Cyn – 21h00

Cynthia Murphy

 

«C’est bon, ils dorment», que je le texte, debout, devant mon lit.

Je laisse mon téléphone tomber sur la couverture et je reste plantée là, tête baissée, les mains dans les poches pour qu’il ne voit pas qu’elles tremblent quand il va arriver. Des plans pour qu’il pense que j’hésite et s’il pense que j’hésite, il va me dire de laisser faire. Et s’il me dit de laisser faire, je ne sais vraiment pas quoi faire d’autre pour le garder près de moi.

J’entends sa voiture se stationner dans la rue et quelques minutes plus tard, il se faufile par la fenêtre en se laissant tomber sur le tapis qui étouffe le son de son poids.

– Ça va? qu’il demande dans mon dos.

– Oui.

Il ne bouge pas, moi non plus. Ce n’est pas un imbécile, il sait déjà que quelque chose ne va pas, mais je sais qu’il ne posera pas de questions. Je sais qu’il ne posera pas trop de questions.

– Tu vas m’expliquer ce qui se passe?

– Non.

– Très bien, qu’il soupire. Ce n’est pas comme si je ne m’y attendais pas…

Je me retourne pour lui faire face, on se regarde sans rien dire. Lui avec désapprobation, moi avec détermination parce que ça fait des heures que j’y pense et que je sais qu’il n’y a pas d’autres solutions.

– Juste pour que ce soit claire, je ne pense pas que…

– Je ne pense pas que c’est ta décision, que je termine à sa place.

Il soupire encore et moi aussi.

– Comme tu veux qu’il répond en détournant les yeux, visiblement déçu par ma froideur.

Je sais qu’il aurait voulu des explications, mais lui, plus spécifiquement que n’importe qui dans cette ville de marde, n’a pas le droit d’exiger mes raisons. Des fois, c’est mieux de garder certaines choses pour soi. Et des fois, c’est la seule façon de protéger les autres.

– Tu sais ce qui va arriver si on fait ça…

J’y ai assez réfléchi pour savoir que d’une manière ou d’une autre, j’allais perdre quelqu’un. Mais j’imagine qu’à la longue de m’être habituée à passer au travers autant de choses on my own, ça n’a plus vraiment d’importance qui reste dans ma vie ou non. Alors je hausse les épaules et je soutiens son regard.

– Je sais. Maintenant, enlève ton chandail.

Plus tôt dans la journée…

Sur le pallier d’escalier – 9h45

Cynthia Murphy

 

Math Lacombe : T’es où???

Uuuugh.

J’haïs les cellulaires.

Je ne le savais pas encore parce que je n’avais pas encore assez d’amis pour vivre le désagrément d’être harcelée en tout temps, mais maintenant que ça fait une heure et quart que j’essaie d’avoir la paix entre deux SMS, c’est officiel ; j’hais les cellulaires.

Math Lacombe : Tout le monde te cherche…

Reçu il y a quinze secondes, le dernier d’une série de huit.

Le premier pour m’accuser de m’être sauvée avant son réveil, le deuxième pour annoncer au groupe que le site était intact depuis le tour de magie de Clovis et les quatre autres pour évoquer mon goût sur ses lèvres.

Les deux derniers ; une tentative désespérée pour obtenir une réponse.

Cynthia Murphy : Définis «tout le monde» parce que je suis pas mal sûre que ce sont les personnes que j’évite

Math Lacombe : Alice Paquette

Je fronce les sourcils et je fixe mon écran.

De toutes les personnes qui se sacrent de moi, pourquoi est-ce qu’Alice Paquette me chercherait?

Je n’ai pas le temps de lui poser la question, mon téléphone se met à vibrer, le nom de Math sur l’afficheur. Comme les trois appels précédents, je l’ignore et je le laisse reposer sur ma cuisse.

Je n’étais pas prête pour ça.

Ça, c’est le feeling que j’ai eu quand je me suis réveillée au souvenir de sa langue entre mes jambes, le sous-vêtement humide, mitigée entre mes douze questionnements et la soudaine réalisation qu’il est fucking beau, particulièrement quand il dort. Mes questionnements ont pris une longueur d’avance, j’ai constaté qu’il n’y a pas un manuel d’école qui explique comment dealer après le matin post-orgasme. Ça fait qu’après une introspection complète allant de ma pudeur à la laideur de mon visage quand je viens, j’ai commencé à songer que je n’étais peut-être pas prête pour affronter autant de progression dans mon intimité. J’ai approximativement cringé  sept fois en essayant de me rappeler mon expression et c’est à la huitième, quand mon estomac un fait un demi-tour sur lui même en l’observant dormir, que j’ai commencé à freaker. Parce que je sais comment ça se passe. Pas besoin d’un manuel d’école pour ça ; ça commence par des coups d’oeil à la dérobée et next thing you know, on va s’envoyer des gifs de chats sur facebook.

Et je n’aime pas les chats.

Alors j’ai pris mes vêtements, je suis sortie par la fenêtre et quand je l’ai vu de loin, un peu avant le premier cours, en train de faire rire les filles du foyer 504, je me suis rappelée que la vie avait l’incroyable habileté de m’inculquer une certaine dose d’humilité. T’es pas spéciale Cyn. T’es rien qu’un autre visage contorsionné, à se réveiller un peu trop soft à ses côtés.

C’est comme ça que je me suis ramassée au sixième étage pour la première période, à essayer de renouer avec mon cœur de pierre.

Bzzz. Bzzz.

Nouveau message, je soupire.

Math Lacombe : Cyn. Faut qu’on se parle avant que Vince vous trouve.

Il y a un point.

À moins qu’il soit précédé d’un  «K» et qu’il indique que son auteur est pissed off level 12, je ne sais pas qui, dans le cyberunivers, prend la peine de mettre un point à ses phrases. Et je ne suis pas Sherlock Holmes, mais si Vince est impliqué dans une phrase ponctuée, j’assume que ce n’est pas bon. Ce n’est pas bon pantoute.

Je roule les yeux, j’enlève mes écouteurs et à contrecœur, je tire la poignée. Cinq minutes plus tard, j’arrive au pied de l’escalier qui mène à la salle des cases. Et je ne suis pas Watson non plus, mais ça ne prend pas un baccalauréat en investigation pour savoir qu’il y a quelque chose qui se passe.

Il y a toujours quelque chose qui se passe quand l’ensemble du personnel enseignant surveille la salle des casiers.

Where did you hide him?

Le front luisant, l’œil qui virevolte, Benji surgit devant moi. La respiration haletante, on dirait presque moi, quand je viens de finir le deuxième pallier au beep test.

– Heu… qui ça? que je demande, confuse.

Clov. Have you seen him?

– Non, pourquoi?

Il ne répond pas. À la place, il me contourne et le cellulaire à l’oreille, il monte les marches quatre à quatre, en se parlant tout seul.

Answer your stupid phone, god dammit! que je l’entends marmonner, juste avant de disparaître.

Je soupire.

C’est là.

C’est drette à ce moment-là que je sais que je préférerais être ailleurs.

Il y a 195 pays dans le monde. Plus de 4 400 villes. Huit planètes dans notre système solaire,  plus de 200 milliards d’étoiles et 100 milliards de planètes dans notre galaxie ; un nombre exponentiel d’endroits dans l’univers où je pourrais théoriquement me retrouver et je suis pognée icitte.

À S. de Champlain.

Le nombril du monde, où il n’y a pas une journée qui passe sans qu’on invente un drame pour se convaincre qu’on a de l’importance.

– Cyn! que j’entends chuchoter derrière moi.

Avant même d’avoir pu me retourner, je me fais agripper par le bras et deux secondes plus tard, je suis dans la toilette des gars, séquestrée entre les bras de Math, qui tourne le loquet, à deux pouces de ma tête.

– Ça fait deux heures que je te cherche!

Je réfléchis.

– Ça fait une heure et quart que l’école est commencée.

– Ça en fait deux que je me suis réveillé seul dans mon lit.

– T’en as passé le dixième à te pavaner devant les cheers du 504.

Il me regarde, je le regarde, il fronce les sourcils.

– T’es jalouse? qu’il demande, sans essayer de cacher que ça l’amuse.

– Non.

– T’es sûre? Parce que t’es rouge un p…

– Bon, tu m’as attirée ici pour qu’on se fasse une thérapie de couple ou tu vas me dire ce qui se passe avec Vince?

Il sourit.

– Est-ce qu’on est un couple, Cynthia Murphy?

Je ne souris pas.

– Ok, ok. On peut-tu juste s’aimer deux minutes avant de se lancer dans le verset de l’apocalypse?

Il me fixe, je garde le silence et quand il ferme les yeux et qu’il me tend ses lèvres — avec son air stupide qui sait très bien que je ne lui tendrai pas les miennes — je repousse son visage. Il rit et il se redresse, en me libérant du deux pieds carré de ses bras.

– Clovis a envoyé les photos d’Al à la moitié de l’école, qu’il laisse tomber. Oh, et Vince le cherche pour le faire fitter dans son cube rubik.

– Attends… quoi?

– Bon, on se frenche-tu, à c’t’heure, question de fuir nos problèmes?

J’ignore son intervention.

– De quoi, Clovis a envoyé les photos d’Al?

Il soupire.

– Comme ça se dit. Un peu après le début de la première période. Vince a pété sa coche dans le cours de PCP, alors tu sais ben que ça s’est ramassé à la direction. Tous les profs de 5 surveillent la salle des casiers pour ne pas que ça explose. Al pense que c’est toi qui lui a donné les photos et parce qu’on n’a rien dit à Vince quand on a fouillé le compte à Gilbert Masse, Vince la croit.

– Et Clovis?

– MIA. Missing in action, il n’est pas à l’école et il ne répond pas à son téléphone.

Je ferme les yeux, je laisse ma tête tomber sur la porte et je soupire. 195 pays dans le monde, plus de 4 400 villes et je suis pognée icitte. À S. de Champlain, direct dans l’œil du cyclone.

– Ça ne se peut pas, que je dis en ouvrant les yeux. À moins de s’être commandé une paire récemment, impossible qu’il ait eu les couilles de faire un stunt pareil, par lui-même.

 – En effet, qu’il approuve. Ça fait que ou il est abonné au shipping express sur Amazon Prime, ou bien…

Il hésite, je termine la phrase à sa place.

– Ou bien c’est le gars des textes anonymes.

Dans la salle des cases – 9h55

Cynthia Murphy

– Murphy! que j’entends crier dans mon dos. Yo! MURPHY!

Je ne m’arrête pas.

Je me faufile entre PCP et Leclerc qui font des allées retours dans l’allée centrale, je passe la bande à Cassiopée qui se retourne sur mon chemin et moins de quatre secondes plus tard, je suis à ma case, Vince en train de courir derrière moi pour me rattraper.

– Je n’ai rien à voir là-dedans, que je dis sèchement avant qu’il ait la chance de parler.

Il jette un coup d’œil par-dessus son épaule et parce que PCP se prend pour le roi de la filature avec ses regards en biais, il replace nerveusement sa casquette et il baisse la voix pour ne pas attirer l’attention.

What the fuck? qu’il demande, en essayant de croiser mon regard.

Je l’ignore.

Je vide mon sac à dos, j’enfile mon manteau et juste comme je viens pour refermer mon casier, il m’empoigne le bras pour empêcher mon geste. Ses jointures sont éraflées et le sang n’est pas encore tout à fait coagulé dessus. Quand la cohorte 2018 aura gradué, je suis sûre qu’on pourra reconstituer son passage historique, aux trous qu’il aura laissés dans les murs.

– Je n’ai rien à voir là-dedans, que je répète en retirant brusquement mon bras de sa main.

– Je sais, esti! qu’il s’exclame, avant de se ressaisir et de baisser le ton à nouveau. Je sais. Al dit que c’est toi qui avais les photos, mais j’veux dire… j’t’ai défendue avec le stunt à Rancourt, tu me ferais pas ça, right? Tu ferais pas ça à ma sœur?

Il me dévisage. Je ne sais pas s’il se croit, mais en tout cas, il essaie.

– Ta sœur est une vache, Paquette. Mais je lui ai redonné les photos parce que je n’avais rien à faire avec ça. Je n’ai pas aidé Clovis à les envoyer et je ne pense pas que…

Je ne finis pas ma phrase. Tant que je ne saurai pas ce qui se passe, c’est préférable de ne rien dire.

– Est-ce que t’as reçu un texte, cette nuit? que je demande.

– Un texte? qu’il répète, surpris par ma question. Un texte de qui?

Nevermind. J’me pousse, on s’parle plus tard.

Je passe mon sac par-dessus mon épaule et pendant que je m’éloigne, il crie encore mon nom deux ou trois fois dans mon dos. Je suis presque sûre que je l’entends grogner avant de frapper dans une case, mais je n’ai pas le temps de dealer avec ça. Il faut que je parle à Clovis.

Il faut absolument que je parle à Clovis avant d’aller voir Paolo.

Devant l’école — 10h00

Cynthia Murphy

– Cyn!

Sainte.

Misère.

De Dieu.

Quatre ans à passer inaperçue dans cette école de marde et pour une fois que ça fait mon affaire, y’a pas moyen de fuguer sans qu’on alerte les 195 pays et les 4 400 villes où j’essaie de fuir.

Je passe mon capuchon par-dessus ma tête, je dévale le stationnement et juste comme je pense que je l’ai semée, j’entends les talons hauts d’Alice qui se rapprochent dangereusement de moi.

Veux-tu ben me dire qui court aussi vite, en talons?

– Cyn! qu’elle répète, un peu essoufflée, quand elle atteint ma hauteur. Il faut que j’te parle.

– J’ai pas l’temps pour ça, Alice. Raincheck sur le drama, j’suis sûre que tes insultes peuvent attendre.

Je regarde des deux côtés de la rue, mais je n’ai pas le temps de traverser, elle me prend par l’épaule et elle m’oblige à lui faire face.

– J’m’en crisse, qu’elle dit. J’comprends pourquoi tu l’as fait pis j’m’en crisse, j’veux juste…

– Je n’ai rien fait. Parle à ton frère, je n’ai rien à voir avec…

– Al! qu’on entend toutes les deux crier.

À l’entrée des élèves, Cass et Krystelle se tiennent dans le cadre de porte. La première tape du pied avec impatience, la deuxième lève les bras dans les airs, à se demander pourquoi sa chum est en train de fraterniser avec l’ennemie. Al se retourne, elle revient à moi, elle hésite quelques secondes, puis juste avant de commencer à reculer tranquillement :

– Laisse Gilbert en dehors de ça, s’il te plaît.

Je ris.

Amèrement.

– Sincèrement, Al, ton histoire de cul avec Gilbert Masse me passe six pieds par-dessus la tête en ce moment.

Elle secoue la tête. Pendant une seconde, j’ai presque l’impression qu’elle va se mettre à pleurer, mais elle ferme les yeux, elle se pince l’arête du nez et elle prend une grande respiration.

– Tu ne comprends pas, Cyn…

– Alice Paquette, amène ton cul ici! que crie Cassiopée. On va être en retard.

– … y’a pas d’histoire de cul avec Gilbert. Y’a eu une histoire de cul avec Légaré pis je serais encore pognée là-dedans si ce n’était pas de Gilbert.

– Légaré? que je répète, confuse.

Comme dans Stéphane Légaré?

Le prof d’éduc des secondaire 3 et 4, celui qui est parti en burn-out en milieu d’année. La moitié des filles tripaient dessus parce qu’il était beau et l’autre moitié l’haïssait parce que c’était un douchebag sexiste qui pondérait proportionnellement ses bulletins, à ses standards de beauté. J’étais probablement un 6.5/10 parce que je n’ai jamais eu en haut de 65%. Et Al, elle, était la seule élève à toujours avoir 100%, même en laissant huit buts entrer dans le filet.

– Alice, sacrament! qu’hurle encore Cass.

– Juste…, qu’elle commence en s’éloignant. Fais juste pas mêler Gilbert à ça.

Elle tourne les talons et une dizaine de secondes plus tard, elle disparaît dans l’entrée des élèves, derrière Krystelle qui prend soin de me faire un fuck you au passage.

Sur le porche — 10h25

Cynthia Murphy

– Clovis Bélisle! que j’hurle, en direction du deuxième étage. Si tu ne descends pas tout de suite, je texte ton adresse à Paquette!

J’attends, toujours pas de réponse.

I’ve been trying for the last twenty five minutes, que soupire Benji. It’s useless.

J’essaie la porte à nouveau — barrée.

J’essaie la fenêtre à l’entrée — barrée.

Backdoor is locked, qu’annonce Benji quand je descends l’escalier.

Je regarde les fenêtres du deuxième étage, je regarde le toit, je regarde Benji.

– C’est laquelle, sa chambre?

The right one.

Je grimpe sur la rampe du balcon, je me hisse par la bordure du toit et quelques secondes plus tard, je suis à la fenêtre de Clovis qui n’avait vraisemblablement pas anticipé qu’on se rendrait jusque là. Elle est déjà ouverte, j’ai juste à glisser mes doigts dans l’ouverture pour me frayer un passage.

Sans surprise, la pièce est décorée de modèles miniatures de vaisseaux spatiaux et de figurines de Star Trek.

Misère.

Il est encore plus asexué que je pensais.

Oh, sorry! que s’exclame Benji en me tombant dessus et en m’obligeant à avancer de quelques pas. Well… gotta say, that was clever!

Il secoue ses vêtements, il fait le tour de la pièce et quand il aperçoit la masse immobile sous les couvertures, il se tourne vers moi. Il regarde le lit, il me regarde, il regarde encore le lit.

You know we can see you, right?

Silence.

You gotta be fucking kidding me! qu’il s’impatiente.

Il se dirige vers le lit et il tire sur le drap, exposant Clovis qui gît à demi nu et tremblant, au milieu de son matelas.

The fuck are you doing? I’ve been calling you like a hundred times!

– Redonne-moi ça! que répond Clovis, en arrachant la couverture des mains de Benji pour rhabiller sa pudeur. Est-ce que Vincent est avec vous?

Does it look like Vince is with us? qu’il se choque. No, he’s not hiding under his invisibility cloak, you fucking moron. Now, what the fuck happened?

– Ce n’est pas moi! J’vous jure que…

Je n’ai pas le temps pour ça.

Clovis se met à bégayer et pendant que Benji essaie de gérer son anxiété pour qu’il arrive à aligner deux mots de suite, je m’empare du cellulaire qui traîne sur sa table de chevet. J’ouvre ses SMS, je scroll les vingt-sept derniers messages de Benji, les trois de Math et les cinq menaces de mort de Vince. Puis juste après ; un numéro inconnu.

 

514-555-6186 : Tu sais Clovis… t’aurais vraiment pas dû faire ça…

Clovis Bélisle : T’es qui?

514-555-6186 : Eeny, meeny, miny, moe. L’accès au site ou les photos. Qu’est-ce qui est le plus important, ta loyauté à Math ou les coups de Vincent?

Clovis Bélisle : Laisse-moi tranquille. Je ne te donnerai pas accès au site.

514-555-6186 : Si tu choisis le premier, tu pourrais bien manger une volée

If it wasn’t you, then who the fuck was it? que demande Benji quand je reviens à leur conversation.

– C’est la…

– … la personne de qui on a reçu un appel fucked up hier, que je soupire, en laissant le téléphone tomber sur la table de chevet.

Les deux se tournent vers moi. Benji me fixe et Clovis se redresse dans son lit, les yeux écarquillés, les lèvres qui articulent des syllabes muettes.

– T-toi aussi? que demande Clovis. Toi aussi, t-t-tu as reçu des messages pendant la nuit?

– Non, que je mens. Je viens de le lire dans ton téléphone.

Le silence tombe, l’œil de Benji passe de Clovis à moi, à la vitesse de la lumière, à attendre que l’un de nous deux parlent. Et parce que Clovis est sur le bord de se vomir le scrotum, je le fais à sa place.

– Après qu’on soit revenu de Saint-Barnabé, Clovis a rendu le site de Math bulletproof. L’autre a voulu y avoir accès, Clov a refusé, il s’est vengé et il a envoyé les photos d’Al sous son nom pour que Vince lui sacre une volée.

Wait… WHAT?

Benji se laisse tomber sur la chaise d’ordi. Affaissé dans son siège, il se frotte le crâne et il laisse glisser sa main sur le seul œil qu’il lui reste, déplaçant sa patch de pirate au passage.

Guys… this is going way too far, qu’il soupire en la réajustant.

– T’as reçu quelque chose? que je lui demande.

No. Did you?

– Non, que je mens pour une deuxième fois.

Benji a raison ; cette histoire va trop loin, sauf que c’est trop tard.

Il a déjà la vidéo de Paolo.

– Je dois y aller, que je dis. Reste avec Clov, je vais essayer de gérer Vince.

Benji acquiesce ; mon troisième mensonge.

Je quitte la pièce avec aucune intention de me rendre auprès de Vince.

Je dévale l’escalier, je remets mon capuchon et je passe la porte d’entrée. Une fois la boîte aux lettres dépassée, je jette un coup d’œil derrière moi.

Personne.

Je sors mon téléphone, je tourne le coin de rue et je m’arrête.

Cynthia Murphy à 514-555-6186 : Qu’est-ce que tu veux que j’fasse?

Envoyer.

Dans sa chambre — 20h00

Cynthia Murphy

– … Estás loca? qu’il répond dans le combiné.  

Il soupire, je ne dis rien.

Qu’est-ce qui s’est passé?

– Qu’est-ce que tu veux dire?

Oh, come on, hermosa. Tu penses que je n’ai pas remarqué comment tu le regardais, dans le parking, hier soir?

– Je…

Silence.

Exact. Pourquoi tu veux faire ça?

– Parce que.

Parce que quoi? Ça te fait peur? T’essaies de te protéger?

Non.

C’est toi que…

Si tu me demandes de faire ça, explique-moi au moins pourquoi.

– Paolo, j’te demande juste de me… WHAT THE FUCK! que j’exclame.

Je pousse la porte de ma chambre et la première chose que je vois, c’est une paire de pieds qui est en train de se faufiler par ma fenêtre.

Qué?  Qué paso? que j’entends la voix paniquée de Paolo, dans le combiné que j’échappe parce que je viens de sursauter. Ça va?

Je le rattrape de justesse.

– Oui, ça va, que je réponds sèchement. Ça va, c’est juste Math qui vient d’entrer par effraction. J’te rappelle.

Je n’attends pas sa réponse, je coupe la ligne et je lance mon téléphone sur mon lit.

– Passer par la porte d’entrée, c’est trop mainstream? que je me choque, pendant que Math ramasse le sac à dos qu’il a laissé tomber sur le sol.

– Je vais entrer par ta porte quand tu vas quitter par la mienne, qu’il répond, le sourire aux lèvres.

Je roule les yeux.

– Qu’est-ce que tu fais ici?

– J’voulais te voir.

– Pourquoi?

– Parce que je ne t’ai pas vue de la journée et c’était vraiment une journée de marde!

– Ok? Et ça ne pouvait pas attendre, heu… je ne sais pas… douze heures, dont onze pendant lesquelles t’aurais dormi?

– Non, il fallait que je te vois maintenant.

– Pour?

– Parce qu’on s’en va.

Je le regarde, il me regarde et je lève les mains dans les airs parce que je ne comprends rien quand il me parle en paraphrases énigmatiques.

Fuck it. Fuck le site. Fuck le monde de Champlain pis fuck la business. Fais ton sac. Juste toi pis moi, on s’en va en roadtrip.

Je ne bouge pas.

Je le fixe.

J’attends qu’il parte à rire et qu’il me dise que c’est une blague, mais il ne le fait pas. À la place, il reste là, immobile, les yeux brillants, son sourire d’enfant sur les lèvres.

Il attend.

Et moi, j’attends que ça passe.

Ça, c’est le feeling que j’ai quand mon cœur se met à palpiter, non pas parce qu’il vient de me sacrer la chienne de ma vie, mais parce que ça fait seize ans que j’attends ça. Drette ça. Même si c’est pour une journée. Ou deux. Ou trois. Ou qu’on ne les compte pas parce que de toute façon, elles seraient insignifiantes dans la proportion des journées de marde que j’ai passées. Mais juste pour un p’tit moment, le temps de partir en pleine nuit pis d’être avec quelqu’un, et de parler de tout et de rien, jusqu’à ce que le soleil se lève pis qu’on revienne.

Juste pendant ce temps-là.

Ça fait que j’attends que ça passe et une fois que c’est passé…

 

 

 

Dans la chambre de Cyn — 20h05

Mathieu Lacombe

– T’es saoul? qu’elle demande, hésitante.

– Heu… non? que je réponds.

De toutes les réponses auxquelles je m’attendais, c’était sans doute la plus probable et la seule que je n’avais pas envisagée.

Elle sourit.

D’abord, elle sourit et après, elle rit, ça fait que je ris aussi et j’ai le goût de l’embrasser, alors je n’attends pas sa permission. Je laisse tomber mon sac sur le sol, je me précipite sur elle et je prends ses lèvres sur les miennes. Elle ne résiste pas. Ou, du moins, une partie d’elle ne résiste pas.

Je ne suis pas cave.

Je sais comment ça fonctionne. Je le sais ben que même si Cynthia m’aime bien, Cyn est toujours là, quelque part, à nous regarder nous aimer avec désapprobation. Je l’sais ben qu’elles vont s’obstiner pis que c’est elle qui va gagner, mais je tripe sur Cynthia. Et même si l’autre me fait peur parce que je ne veux pas me faire briser le cœur, je tripe solide sur Cynthia.

– Il faut… que…, qu’elle articule entre deux baisers. Tu… partes.

– Pars avec moi.

Elle rit.

– Mes parents m’ont sûrement entendue crier. Va-t’en avant que… qu’ils… desc…

Veux-tu ben arrêter de parler pis me frencher, bout de viarge.

– … qu’ils descendent.

Elle recule son visage.

Je la regarde, elle me regarde, je glisse ma main dans ses cheveux.

– Viens avec moi.

– On peut pas…., qu’elle hésite.

Ça, c’est Cyn.

Son regard fuyant, son corps un peu raide, sa voix un tantinet moins enjouée — Cyn est en train de se manifester.

Mais il reste encore un peu de Cynthia dans ses yeux.

– On le fait. Même si c’est pas ce soir. Même si c’est dans un mois. Ou deux. On le fait, ok? Dis-moi qu’on va le faire.

– Math, il faut que…

On entend des pas au rez-de-chaussée et c’est là qu’elle frappe de plein de fouets.

– Il faut que tu partes!

– Dis-moi qu’on va le faire!

Elle ramasse mon sac qui traîne sur le tapis, elle me le met… non, s’cuse… elle me le pitche sur le dos et elle me pousse vers sa fenêtre.

– Vite!

Cynthia est partie.

– Va-t’en avant que mes parents…

Les pas sont en train de descendre dans l’escalier.

Fuck! Shit, shit, shit

Elle me pousse, je résiste, elle panique, je me tourne vers elle.

– J’pars pas tant que…

– Oui, oui, c’est beau! On va le faire! Maintenant, sors avant que…

Je ne la laisse pas finir. Je l’embrasse une dernière fois, je saute par la fenêtre et juste comme la porte de sa chambre s’ouvre…

– On s’en va se coucher, ma puce.

Je me cache derrière le buisson et pendant que sa mère lui souhaite bonne nuit, je me relève et je recule. Elle l’embrasse sur le front et quand elle quitte sa chambre pour aller se coucher, Cynthia s’affaisse sur son lit, le sourire aux lèvres et la main sur la poitrine.

Elle souffle.

Les yeux fermés, elle soupire de soulagement, elle rit, puis lentement, son rire s’évanouit.

Son sourire s’efface.

Elle baisse la tête et on dirait qu’elle…

On dirait qu’elle est triste.

Mais la lumière du porche s’allume. Le loquet s’active, je saute par-dessus la clôture, la porte s’ouvre et je réussis à me sauver juste avant que son père ne sorte pour activer les gicleurs.

Je n’aurai pas eu le temps de lui demander pourquoi elle est triste.

J’aurais voulu avoir le temps de lui demander.

Dans sa chambre — 21h00

Cynthia Murphy

– Tu sais ce qui va arriver si on fait ça…

«Eeny, meeny, miny, moe. Ce sera Math ou Paolo. Lequel dans ta vie, il te faut. Le plus fin ou le plus beau?»

Oui, je sais.

Et je ne sais pas ce qui est pire ; la certitude que c’est la bonne chose à faire ou la résignation de savoir qu’à chaque fois qu’il y a quelque chose de bien qui m’arrive, y’a quelqu’un pour me rappeler que je n’y ai pas droit.

«Si tu choisis ton héros, pour l’autre ce sera la tombe ou Bordeaux».

D’une manière ou d’une autre, je sais que je vais perdre quelqu’un, alors j’imagine qu’à la longue de m’être habituée à passer au travers autant de choses on my own, ça n’a plus vraiment d’importance qui reste dans ma vie ou non.

Je hausse les épaules et je soutiens son regard.

– Je sais, que je réponds en me dirigeant vers l’ordinateur. Maintenant, enlève ton chandail. T’es prêt?

– Je ne pense toujours pas que c’est une bonne idée, mais si c’est vraiment ce que tu veux…

Il soupire.

Il obéit et une fois à demi dénudé, il replace son bandana et il se tourne vers moi.

– Je suis prêt, hermosa.

Il s’avance vers moi, il glisse son bras autour de ma taille et juste comme j’appuie sur la touche du clavier, il approche son visage du mien.

La première sonnerie retentit ; Paolo colle ses lèvres sur les miennes.

La deuxième retentit ; il glisse ses mains sur mes cuisses.

Quant à la troisième sonnerie ; elle ne vient jamais.

T’as changé d’idée? que j’entends la voix de Math résonner au travers des speakers.

Il me soulève du sol pour m’appuyer sur le bureau et pendant que sa langue se promène sur mon cou, c’est le silence absolu.

Le seul silence qu’il fallait pour me briser le cœur en morceaux.

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