Épisode 58

Le mercredi 13 septembre

Jour #16

Dans la chambre de Math – 01h00

Cynthia Murphy

 

«– D’habitude, tu fais quoi?

– D’habitude, je m’en fous.»

…Je m’en fous…

Ça fait deux heures que je retourne sa réponse dans ma tête. Ça fait deux heures qu’il dort confortablement et deux heures que je me dis que je dormirais sûrement, moi aussi, si j’arrêtais de penser à la soirée et aux papillons qui font le party dans mon ventre.

«– C’est-tu toujours aussi malaisant?

– J’sais pas.»

Évidemment qu’il ne le sait pas. Comment Math saurait ce que ça fait que d’avoir l’attention d’un gars comme Math? Ce n’est pas comme si lui, ou Rancourt, ou même Vince avaient déjà eu à se battre pour avoir une fille. L’ironie, c’est qu’ils réussissent quand même à les faire sentir spéciales, tout en sachant pertinemment qu’il y en a eu un paquet avant elles et qu’il n’y a rien de spécial, ni même d’exclusif à être le numéro vingt-cinq sur une liste. Vingt-cinq ; c’est le guess que je me dis au hasard pour rassurer mon égo. Je me situe peut-être plus dans les trente, voire même dans les cinquante, mais je ne me retrouverai certainement pas dans les naïves qui pensent qu’avec elle, c’est différent.

Bzzzz…Bzzzz.

Le cellulaire de Math reste éteint sur sa table de nuit, c’est probablement le mien qui vibre. Je me penche pour fouiller dans les poches de mon jeans qui repose sur le sol et comme je constate qu’il n’y est pas, je me souviens que Math a embarré mon sac dans la salle de bain pour m’empêcher de partir.

Bzzzz… Bzzzz.

Qui peut bien m’écrire à cette heure?

Je me lève et sur la pointe des pieds, je me rends à la porte pour ne pas le réveiller. Je sais qu’elle est barrée, mais avant de lui demander de l’ouvrir au cas où ce soit mes parents, je vais juste…

Ah, ben, sacrament.

La porte s’ouvre et quand je constate que le verrou ne fonctionne pas et que Math m’en a passé une petite vite, je me jure de l’étouffer dans son sommeil, d’ici demain matin.

Bzzzz…Bzzzz.

La lumière de l’appareil s’allume, je trouve mon cellulaire assez rapidement.

514-555-6186 : Eeny, meeny, miny, moe. Ce sera Math ou Paolo. Lequel dans ta vie, il te faut. Le plus fin ou le plus beau?

Je fixe l’écran.

Il est une heure de matin, calvaire, c’est quoi ces conneries-là?

514-555-6186 :  Si tu choisis ton héros, pour l’autre ce sera la tombe ou Bordeaux.

What the fuck?

Cynthia Murphy : Qu’est-ce que tu veux?

514-555-6186 :  Hmm. Qu’est-ce que toi, tu veux?

Je devrais fermer mon cellulaire. Je sais que je devrais le fermer, réveiller Math pour voir s’il a lui aussi reçu un message, je devrais bloquer le numéro et ne pas embarquer là-dedans. Sauf qu’il parle de Paolo. Et je ne veux pas que Paolo soit impliqué dans son jeu.

Cynthia Murphy : C’est quoi, exactement? Une menace de mort?

514-555-6186 : Jamais. Je ne ferais pas de mal à personne. Peux-tu en dire autant de ton ami?

Mes doigts hésitent sur le clavier. Je tape un message, je l’efface, j’en commence un nouveau et j’efface tous les suivants. De quoi il parle? Je cherche comment le lui demander sans avoir l’air de m’inquiéter, mais je n’ai pas à le faire très longtemps. Avant même que je réponde, un nouveau message apparaît — c’est une vidéo.

Je me penche pour vérifier que Math dort toujours et j’enlève le volume avant de la mettre en marche. Pour les quatre premières secondes, l’écran reste noir. Puis l’image apparaît et je reconnais immédiatement le sous-sol de Pao. Il est vide. La caméra fixe le table de billard et la vieille moto exposée. Les secondes s’écoulent, sept, puis dix, puis au bout de quinze, Paolo surgit dans la pièce, l’air paniqué, le chandail et les mains pleines de sang. Il fait quatre allées retours et le téléphone sur l’oreille, il se penche pour soulever la latte de plancher non fixée. Je ne vois pas ce qu’il fait. Tout ce que je vois, c’est son visage désemparé quand il se relève et qu’il se prend la tête entre les mains. Ça et la date de la vidéo, 14/04/2017, deux jours avant son départ.

Cynthia Murphy : Comment t’as eu ça?

514-555-6186 : C’était plutôt difficile, je dois dire. Mais ça gâcherait un peu le fun, si je te le disais.

Fuck off. Fuck off, je réveille Math et je lui demande ce qu’on fait avant que ça dégé…

514-555-6186 : Je te suggère de ne pas dire un mot, ni aux autres, ni à Math. À moins, bien entendu, que ce soit lui tu choisisses… Alors… Qui vas-tu choisir, Cynthia Murphy? Math ou Paolo? Tic…Tok… Tic…Tok…

– Ça va?

Je sursaute et mon téléphone part dans les airs quand je fais un 180 degrés sur moi-même. J’essaie de le rattraper au vol, mais je ne réussis qu’à donner deux ou trois coups maladroits dessus avant qu’il termine son atterrissage entre Math, qui se tient dans le cadre de porte, et moi. Je bondis dessus avant qu’il ait la chance de voir ce qui trouve sur l’écran.

– Qu’est-ce que tu fais? qu’il demande en se frottant les yeux de sa paume.

– Hum… j’avais… oublié d’écrire à mes parents.

Je brandis mon téléphone dans ma main et je souris nerveusement. Heureusement, je pense qu’il est trop endormi pour remarquer quoi que ce soit.

– Tu leur a dit quoi?

– Que j’étais chez Sarah.

– C’est rendu moi, Sarah? qu’il sourit avec ses petits yeux fatigués. Est-ce que ça veut dire que moi aussi, je peux t’appeler mi amor, à c’t’heure?

Je le regarde, il essaie de me regarder, mais je pense qu’il va s’endormir dans les deux prochaines secondes si on ne retourne pas à son lit. Alors je me mets en marche et il me suit.

– Est-ce que t’es jaloux? que j’essaie de l’agacer pour cacher ma nervosité.

– À 100%, qu’il répond. Mais j’ai accepté que j’allais devoir te partager.

Je ne réponds pas. À la place, je grimpe dans le lit pour chasser le petit pincement que j’ai au cœur quand il dit ça, parce que partager, ça implique que j’ai les deux. Et je ne peux pas avoir les deux, si l’auteur des textes anonymes m’impose de faire un choix.

Même si… je ne sais pas encore exactement c’est quoi le choix que je dois faire.

– T’es sûre que ça va? qu’il me demande quand je blottis ma tête dans le creux de son cou.

– Oui. Pourquoi?

Il lève la tête pour me regarder, je lève les yeux pour soutenir son regard.

Qu’est-ce qu’il a à me fixer de même?

– Non, rien, qu’il répond en haussant les épaules. C’est juste que… il a fallu que je fasse semblant d’embarrer tes trucs pour que tu restes avec moi. Je suis surpris que tu me colles, au lieu de me frapper.

– Arrête de parler, Math, que je soupire en mettant ma main devant sa bouche. Tu gâches toute, quand tu parles.

Il rit, il m’enveloppe de ses bras et il s’endort.

Quant à moi, je n’essaie pas de m’endormir. Je sais pertinemment que je ne dormirai pas cette nuit-là. Et j’aurais préféré que ce soit à cause des papillons de Math, qu’à cause de la vidéo de Paolo. Si c’était ça, mon choix, j’aurais choisi Math, mais si c’est à savoir de qui j’ai le plus besoin dans ma vie, je ne sais pas.

Je ne sais pas c’est lequel des deux.

 

Dans la chambre de Paolo – 01h15

Vincent Paquette

Voyons, crisse.

Il doit ben avoir des Kleenex dans sa chambre —  tout le monde garde des ostis de Kleenex dans sa chambre pour se crosser.

J’ouvre la table de nuit de gauche ; rien.

J’ouvre la table de nuit de droite ; rien.

J’ouvre la garde-robe ; rien non plus.

Tabarnac. Va falloir que je passe devant lui, bandé, pour aller chercher des mouchoirs.

Je fais demi-tour, je me dirige vers la porte et juste comme je viens pour ouvrir, je réalise que j’ai oublié le bureau à vêtements. Peut-être que…

Bzzzz…Bzzzz…

Sur le couvre-lit, mon téléphone vibre. J’espère que je n’ai pas accroché le bouton share de ma porn par erreur, ça serait bizarre que ce soit ma grand-mère qui m’écrive parce qu’elle ne comprend pas pourquoi elle vient de recevoir une vidéo de fille pleine de costarde dans le visage.

514-555-6186 : Promenons-nous dans les bois, pendant que le directeur n’y est pas, si le directeur y était, il nous at-trape-rait!

Heu…

Ok, ce n’est pas ma grand-mère.

Vincent Paquette : Wrong number, dude.

514-555-6186 : Es-tu sûr?

Vincent Paquette : M’écris-tu pour me montrer tes tits?

514-555-6186 : Hmm. Tu dois être le colon de la gang, toi, hein? Y’a toujours un colon dans la gang.

Ah, ciboire.

Vincent Paquette : T’es le dude à la chanson creepy?

514-555-6186 : J’suis le dude à qui tu vas rendre une faveur.

Je ris.

Checke-le, lui pis sa faveur.

J’ouvre ma caméra, je tire l’élastique de mon boxer et je lui envoie une pic de ma dick ben drette.

Vincent Paquette : Tin! En v’là, une faveur.

Je pèse sur envoyer et j’entre son numéro dans l’application où je bloque normalement celles qui commencent à m’envoyer des invitations pour souper, au lieu des invitations à fourrer. Je lance mon cellulaire sur le lit et je repars à la recherche de la boîte de mouchoirs. J’ouvre le premier tiroir.

Ah, ben…

Ah, ben, ça… ça… ça, c’est fucking drôle!

– Yo, Pao! que je crie en me dirigeant vers la porte pour l’ouvrir. J’viens de trouver ta cachette secrète!

Je sors de la chambre et fucking fier de ma découverte, je brandis le dildo dans les airs, le sourire des vainqueurs sur les lèvres. Les pieds sur la table, assis sur le sofa, Paolo me regarde sans expression en mangeant son sandwich.

– Pis? que je demande.

– Pis quoi?

– Dis la vérité là, on est presque rendus best buddies… Y’a tu déjà visité les sombres tanières de Murphy?

Il me regarde, il regarde le dildo, il me regarde, il prend une bouchée de son sandwich.

– T’as pas regardé ce qu’il y avait en dessous, hein?

Il ne me le dira pas deux fois, je retourne au tiroir, je sacre l’objet dans le fond et… YES! Des magazines de porn! Presque aussi vintage que de se crosser sur le catalogue Sears. Je prends la pile et je m’en vais m’asseoir sur l’autre sofa, dans le salon. Comme il ne dit rien, j’assume que c’est chill et qu’on a atteint ce stade de confort, j’en prends un au hasard et je l’ouvre à peu près au milieu.

Hmmk. Mauvais page, je tourne.

Bon, une autre pub, je tourne.

Je tourne, je tourne, crisse y’a donc ben de la pub dans ces magazines-là, je tourne encore et… j’arrête. J’arrête de tourner quand douze pages plus tard, y’a un poilu qui me fait un eye contact, la bouche pis le derrière remplis de… de… ça y est. J’pense que j’vais vomir. Je regarde Paolo par-dessus la revue, je me penche pour voir celles qui traînent à côté de moi — t’sais, juste au cas où j’suis tombé sur l’échantillon qui venait avec la commande — mais non, je regarde Paolo qui regarde la télé en souriant.

– Ta… tu la… tu la prends quand même pas dans le cul, hein? que je demande dans l’espoir qu’il me rassure.

– Ben non.

Je m’affaisse dans le sofa et je soupire de soulagement. J’ai eu peur, ça fait deux jours que je me promène devant lui, le chest à l’air.

– C’est moi qui les mets dans le cul, qu’il reprend avant d’avaler sa dernière bouchée.

Je me lève, je parcours les quelques mètres qui me séparent de sa chambre, je referme derrière moi.

What the fuck!

Ben non. Il me niaise. C’est sûr qu’il me niaise.

Je me penche dans le tiroir pour trouver son vrai stack, mais quand je constate que c’est juste des buttplugs pis des fucking graines en silicone, je n’ai pas le choix de me rendre à l’évidence.

– Pourquoi? que je demande avec consternation, en rouvrant la porte.

– Pourquoi quoi?

– Pourquoi tu suces des queues?

Il hausse les épaules.

– Il paraît que j’suis bon.

Je retourne dans la chambre et cette fois, je barre la porte.

Ok, calme-toé, là, il va quand même pas venir te la brandir dans la face — je la débarre.

Osti. D’un coup qu’il attendait juste que je sois au courant pour s’essayer — je la rebarre.

Je recule d’un pas, je fixe la poignée pour avoir un avertissement s’il essaie d’entrer, mais elle reste immobile. Elle ne bouge pas. Paolo ne se lève pas du sofa et je ne sais pas pourquoi, mais je l’entends rire par-dessus le volume de la télé. Pourquoi il rit? Ce n’est pas drôle. Ce n’est fucking pas drôle, ça fait deux soirs que je me roule dans ses draps où y’a eu des transactions de sperme, je…

Ah, non. Non, faut que je pense à ça, j’vais me vomir dans la yeule.

Là, je fais quoi, là?

De la marde, je dors sur le tapis et demain matin, je me pousse avant qu’il se réveille.

Non, j’peux pas faire ça. Il est quand même nice, Paolo.

Mais, il ne me l’a pas dit que c’était une tapette pis ça, c’est traître!

Sauf que… il m’a quand même un peu — juste un peu — évité une couple de droites, de mon père. Je peux peut-être… essayer de le pardonner.

– Si je me réveille avec ton Drumstick qui me chatouille la craque de cul, j’te jure que j’te l’arrache! que je m’exclame, le doigt pointé vers lui, en resurgissant dans le salon pour la quatrième fois.

Les yeux collés à l’écran, il ne répond pas, il se contente de rire.

No joke, Paolo! J’suis sérieux, tu te gardes le cornet dans les culottes! J’veux pas le voir pis pas de moves pendant que je suis saoul raide et que j’comprends pas trop ce qui se passe. C’est compris?

– Compris, qu’il répond, le sourire aux lèvres en croisant ses mains derrière la tête.

– Pis pas de main baladeuse parce que j’te casse les doigts.

Claro.

– Pis pas de flirt en espagnol, même si je ne comprends pas ce que tu dis!

Te prometo.

– Ok.

Il me regarde et moi, je reste planté là.

– Pis arrête de me regarder de même!

– Tasse-toi de l’écran, tu me fais manquer la fin de l’émission.

Oh.

Je me tasse, mais c’est trop tard, le générique est déjà en train de dérouler. Paolo soupire, il sacre en espagnol et il se lève d’un bond. Et moi, je le vois venir, ça fait que je saute sur le sofa, prêt à lui en câlisser une s’il essaie de me faire une mauvaise blague. Mais à la place, il passe tout droit et il va ranger son assiette dans le lave-vaisselle.

Je me détends.

Cálmate, chero, qu’il rit. Je couche pas avec les hétéros et t’es pas mon genre, de toute façon.

Je m’écrase dans le sofa et je croise les bras pour me cacher le torse. J’aurais dû mettre un chandail et un pantalon.

Paolo vient se rasseoir avec sa bière et comme il ne dit rien et que ça commence à être malaisant…

– C’est quoi ton genre? que je demande sèchement parce que c’est un peu insultant.

– Avec moins de problèmes que toi.

– Ça veut dire quoi, ça?

– Ça veut dire que je n’ai pas la patience de gérer une crise existentielle d’après-baise avec un gars straight.

– Hmm, que j’acquiesce.

Il prend une gorgée et il change le poste de télé.

– Mais si j’étais gai? que je demande, après un long silence.

– Tu ne l’es pas.

– Non, mais si je l’étais… j’serais-tu ton genre?

– Tu ne l’es pas, pourquoi tu poses la question?

– Ben, criss! Ça affecte mon estime que tu me dises que j’suis laid!

– Je n’ai pas dit que t’étais laid, j’ai dit que t’étais pas mon genre.

– Oui, mais si je la prenais dans le cul, moi aussi!

Qué? Qué quieres saber? Ça ferait quoi, si tu la prenais dans le cul, toi aussi?

Esti.

Il commence à me faire perdre patience, le taco!

– Ben, j’serais-tu ton genre? que je m’énerve en levant les mains dans les airs. C’pas compliqué comme cristi de question, il me semble, si tu me voyais dans un bar, là, tu me trouverais-tu de ton goût?

Il rit, je me choque, je croise les bras et je marmonne la première insulte qui me passe par la tête parce que je pense qu’il est en train de se foutre de ma gueule.

– Si tu parlais pas, qu’il finit par répondre. Si tu restais silencieux pis qu’y’avait pas un mot qui sortait de ta bouche, peut-être que tu serais mon genre.

Fuck you, Paolo, que je réplique sèchement, avant de marmonner. J’suis le genre de tout le monde…

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