Épisode 57

Été 2014

Sur le porche de Jessica – 23h30

Mathieu Lacombe

 

– Math? Qu’est-ce que tu fous ici, à cette heure? qu’elle demande en attachant la ceinture de sa robe de chambre.

Planté sur son porche, je reste sous le capuchon de mon sweatshirt pour cacher la rougeur de mes yeux. Je ne pense pas que ça changerait quelque chose. Je ne pense pas que mes joues irritées l’alarmeraient, après tout, ce n’est pas pour sa sensibilité émotive qu’on l’aime, c’est pour la sensibilité de ses principes.

– Tes parents sont partis en ville? que je demande.

– Oui, pourq…?

Je la pousse dans l’entrée, je l’accote dans la pile de manteaux suspendus au mur et je détache le ruban qu’elle vient d’enrouler autour de sa taille. En dessous, elle porte une simple culotte en dentelle et une camisole au travers de laquelle je vois toute la forme de ses seins.

– Y’est arrivé quoi à tes mains? qu’elle s’étonne en les suivant des yeux quand j’abaisse ma capuche.

– Un accident.

– Un accident? On dirait que t’as cogné dans un mur!

Pas loin. Dans le visage de mon père et dans la belle table en vitre nouvellement importée d’Europe et soigneusement exposée au balcon pour épater la galerie. Mais on s’en crisse. Elle aussi, elle s’en crisse, je ne sais pas pourquoi elle pose la question.

– Qu’est-c’est que t’as fait? qu’elle insiste.

– Hmchu-tombé-en-shkateboard, que je marmonne, les mains qui cherchent le bord de sa culotte, la langue qui a trouvé le soft spot dans son cou. Est-où-cha-chambre?

C’est difficile de prononcer les consonnes quand on a la bouche pleine.

– En…en b…bas, qu’elle bégaie en laissant mes doigts se faufiler entre ses jambes.

Je ne sais pas où je dois les promener, on n’apprend pas ça, à l’école. On apprend ça sur Pornhub et comme j’ai la fâcheuse habitude de sauter les bouts plates, j’y vais au hasard. Le hasard doit être à peu près dans le centre supérieur parce que c’est dans ce coin-là qu’elle gémit. Je l’avais dit qu’elle a la pudeur sensible.

– Est-ce que ta sœur sait que t’es ici?

– Non.

Je laisse tomber sa robe de chambre sur le sol et avant qu’elle se remette à parler, je bâillonne sa bouche avec la mienne pour qu’elle me lâche avec ses questions qui font chier. Parler, parler, parler, je suis écœuré d’entendre tout le monde parler. Je la soulève, j’enroule ses jambes autour de ma taille et  je la traîne jusqu’en bas.  Quand on arrive à sa chambre, je suis essoufflé — ses deux années en plus sont foutrement plus lourdes que je pensais.

Je la lance sur son lit et j’enlève mon chandail.

Pas besoin d’être déjà venu pour savoir comment me retrouver, sa chambre est un terrain connu, la moitié de l’école l’a vue en photos. Jess ne s’est jamais retenue de montrer sa tour Eiffel dans le décor de Paris. Si seulement la visite ne venait pas avec un guide qui ne se ferme pas la gueule.

– Ayoye, qu’elle soupire en se frottant le front. Si ta sœur apprend ça, elle va me tuer.

– On s’en sacre de ma sœur.

Ma sœur se tient juste avec des charrues — dépuceler son petit frère n’est pas le pire de ce que t’auras fait. Je lui dirai que son chum a visité ta tour, juin dernier, si tu penses que ça, ça va mieux passer.

Je grimpe par-dessus elle et je retire sa camisole. Je ne sais pas c’est qui de nous deux, mais quelqu’un sent le divorce et le père infidèle. Ça doit être moi. Ça doit être moi qui ai ramené l’odeur de chez nous, ce sont sûrement mes vêtements qui puent vingt ans de faux-semblants. Il faut que je les enlève.

– Ça fait longtemps que je te veux, Mathieu Lacombe, qu’elle sourit en se mordant la lèvre.

Je sais.

Je le sais que ça fait longtemps qu’elle me veut, elle me l’écrit à tous les vendredis soirs quand elle est saoule. Moi, je ne la voulais pas. Je pensais que je savais ce que je voulais. Je pensais que je voulais être comme mon père et ma mère, trouver quelqu’un de spécial qui me fait sourire même quand je suis de mauvaise humeur, à sept heures, le matin. Mais si vingt-cinq ans d’amour ne suffisent plus à te faire sourire, qu’est-ce qui réussit?

Le cul?

Ça doit être le cul, si mon père est allé se consoler dans les jambes d’une autre. Et moi, j’ai besoin d’être consolé pour ne pas me câlisser en bas du pont ou me péter les jointures sur une belle table importée d’Europe. Ça fait que je me console, la face dans son 34C, l’érection dans sa paume qui m’indique où aller.

– Je t’aime, qu’elle chuchote quand je m’apprête à entrer. J’t’aime pour vrai, Math.

Elle ment.

On n’aime pas à quinze ans si on n’est pas capable de le faire à quarante. Sauf que ma mère m’a toujours dit que j’étais pareil comme mon père et c’est peut-être rendu un salaud que j’hais, mais j’aime mieux être un salaud qui se console, que d’être chiffon abandonné qui se cache pour pleurer.

Je peux mentir.

Je suis capable de mentir, moi aussi.

– J’t’aime aussi, Jess. À c’t’heure, arrête de parler.

 

Le mardi 12 septembre

Jour #15

Dans la chambre de Math – 23h00

Mathieu Lacombe

– Math, je vais… j’pense que je vais…

Elle s’agrippe à mes cheveux, je m’agrippe à ses genoux et ses mots lâchent prise sur le reste de sa phrase.

Vas-y.

Vas-y, que je me dis en redoublant d’ardeur parce que si elle n’y va pas, je ne pourrai peut-être pas me retenir très longtemps. Fuck! Fuck que tu m’excites, Cynthia Murphy! Toi pis tes cuisses qui cherchent à s’échapper de mes mains, toi pis les soupirs qui s’échappent de ta bouche.

Les orteils repliés sur le dessus de mes épaules, le dos courbé, son corps convulse et danse contre mes lèvres qui n’ont pas assez d’elle sur ma langue. Je veux la voir. Encore. Je veux voir chaque spasme qui la prend et qui l’agite, et quand elle ne peut plus en prendre, elle pousse un dernier gémissement avant de s’éteindre. Inerte, sur mon couvre-lit. Sur mon lit. Immobile, le visage derrière ses paumes où je suis certain qu’elle essaie de cacher le rose de ses joues.

Je glisse mes poignets sous son dos et je la tire vers moi. Mon T-shirt trop grand tombe sur corps, elle tombe sur mes cuisses, sans tonus, je dois la serrer contre moi pour qu’elle tienne droit.

Ok. Je ne serais peut-être pas obligé, mais j’ai envie de le faire et pour une fois que je n’ai pas juste envie de partir, j’en profite.

– Est-ce que j’ai le droit de t’embrasser? que je demande, mon front contre le sien.

Les yeux fermés, elle fait signe que oui, et là aussi j’en profite. J’en profite avant qu’elle ne reprenne ses esprits.

– Hum…, qu’elle hésite en regardant mon pantalon qui s’élève entre nous deux. Est-ce que tu veux que…?

– Non, ça va. Laisse-moi juste une minute, que je me calme.

– T’es sûr? Je ne sais pas full comment, mais je peux… j’peux…

– Hmm-hmm, que je marmonne en enfouissant mon visage dans son cou parce qu’elle ne m’aide pas tant que ça à me calmer.

Tu penses qu’il n’y a que toi qui es capable de prédire quand je vais péter ma coche, Cynthia Murphy? Je ne sais déjà pas comment tu vas réagir quand le moment va être passé, des plans pour que tu m’évites pour les six prochains mois. Et je ne veux pas que tu m’évites, alors on va faire ça comme ça. On va rester de même et on va attendre que Cyn reprenne le contrôle. On va attendre que tes doigts se raidissent dans mes cheveux au lieu de jouer dedans et on va attendre que tes mollets t’éloignent de mon corps, au lieu de se rejoindre dans mon dos.

Mais les secondes passent, pis les minutes, pis on dirait que plus ça va, plus elle est belle, plus j’ai le goût de la garder contre moi et plus c’est moi qui suis… qui deviens…

Inconfortable?

Non.

Non, non, non, ça ne se peut pas.

– S’cuse, que je marmonne avant de me racler la gorge et de la tasser de mes genoux.

Elle se lève, moi aussi et je me rends à mon tiroir pour chercher un chandail à me mettre sur le dos. J’ai le cœur qui débat et j’ai les pensées qui divaguent sur son corps qui faisait des vagues, quelques instants auparavant.

Focus, Math.

Focus, c’est juste une fille, comme toutes les autres avant elle.

Je fouille, je fouille, je pense que c’est la quatrième fois que je remue la même pile sans m’en rendre compte parce que je sens ses yeux qui suivent mes mouvements et que ça me déconcentre. Je tente un coup d’œil par-dessus mon épaule ; j’avais raison. Elle est immobile et elle me fixe, et j’ai le goût de lui dire des affaires, ça fait que je détourne les yeux. Je détourne les yeux avant de la voir trop longtemps vêtue de mon chandail et de me faire croire à tort qu’elle fitterait bien, plus souvent là-dedans. Je détourne les yeux et j’enfile la première chose qui me tombe sous la main avant d’échapper de quoi que je vais regretter.

Je ne sais pas ce qui se passe. Je ne sais pas pourquoi je ne feel pas bien de même. Habituellement, je capte assez bien ce qui se passe dans sa tête — soit elle me trouve cave… soit elle me trouve cave, mais un petit peu charmant. Sauf que là, je ne sais pas à quoi elle pense, elle ne panique pas comme je pensais qu’elle allait paniquer, ça me déstabilise, ça fait qu’on dirait que c’est moi qui panique. Je ne suis pas certain, mais on dirait que je panique parce qu’elle est calme et ça me dérange qu’elle soit calme quand j’ai juste le goût de… de…

Pourquoi est-ce que j’ai autant le goût de…?

– Qu-qu’est-ce que tu fais? que je m’enfarge dans mes mots quand elle soupire et se penche pour prendre son sous-vêtement.

– Je m’en vais.

Ok, je panique.

Là, je panique pour vrai.

– P-pourquoi?

– Pourquoi tu penses? qu’elle demande platement en attachant le bouton de son jean.

– Je sais pas? Est-ce que j’ai fait quelque chose de pas correct?

Ses yeux croisent les miens pour une demi-seconde pendant laquelle je constate que je la gosse. Elle n’est pas fâchée, on dirait plutôt qu’elle est…  ennuyée.

– T’es habitué à ce qu’elles partent après, qu’elle soupire. Tu ne sais pas quoi faire et visiblement, t’es inconfortable. Tu me rends inconfortable, ce n’est pas vrai que je vais vivre ça, en me demandant toute la nuit si t’as envie que je sois ici. Bonne nuit, Mathieu.

Elle passe son sac par-dessus son épaule et elle se dirige vers la porte de ma chambre.

Mathieu.

Pas Math, elle m’a appelé Mathieu. Si elle sort d’ici, elle ne me reparlera pas demain matin.

– Wow, attends! que je m’écrie en me propulsant devant elle. Attends! At-tends-tends-tends-tends-tends!

Je recule lentement, les mains dans les airs, prêt à courir après elle si elle décide de se sauver. Elle ne peut pas partir. Pas elle.

Je recule encore, quelques pas et…

– Deux minutes! que je lâche, avant de m’enfermer dans la salle de bain.

– Sacram…, que je l’entends soupirer avec impatience, de l’autre côté de la porte. Veux-tu ben me dire c’que tu fais?

– Deux minutes! que je crie encore.

Elle continue à marmonner et je n’entends pas exactement ce qu’elle dit, mais j’ai comme le feeling qu’elle n’est pas en train de supplier ma langue de recommencer une prise deux. J’attends. J’attends, mais pas trop longtemps par peur qu’elle disparaisse pendant que j’attends. Ça fait que j’attends une trentaine de secondes au bout de laquelle j’ouvre la porte d’un millimètre pour m’assurer qu’elle est encore là.

– Est-ce qu’il est parti? que je lui demande, au travers de la fissure.

– Qui ça? qu’elle répond sèchement.

– Le malaise. Est-ce que le malaise est parti?

Silence.

J’ouvre un peu la porte, je la regarde, je souris. Elle ne sourit pas pantoute, je pense qu’elle veut m’étrangler — je n’ai pas le choix, il va falloir y aller avec les grands moyens. Je sors, je la débarrasse de son sac que je dépose dans la toilette, je barre la porte de l’intérieur et je la referme.

Wha…, qu’elle commence, interloquée. What the fuck, Math!

– Maintenant, tu ne peux pas partir, y’a juste moi qui sais comment l’ouvrir.

Je souris, elle ne sourit toujours pas, je tape la poignée avec — je dois le dire — un peu de satisfaction et je vais m’asseoir dans mon lit.

Ouf, passé proche!

J’ai passé proche de l’échapper, celle-là, elle me trouve épais, mais probablement moins épais que si je lui avais dit que je panique parce qu’elle me fait de quoi en dedans. J’aimerais ça. J’aimerais ça lui dire, mais je ne peux pas et de toute façon, ce n’est pas comme si ça faisait une différence avec d’habitude parce que d’habitude, je fais semblant de vouloir qu’elles restent. Je pense que c’est ça qui me freak ; pour une fois, de le vouloir pour de vrai. Je pense que…

Il y a peut-être des choses qui sont plus faciles à faker qu’à vivre.

Et je pense que je n’étais pas nécessairement prêt à vivre ça.

 

Dans la chambre de Math – 23h30

Cynthia Murphy

– Dis quelque chose.

Dis quelque chose, dis quelque chose …

Ça fait quinze minutes qu’on reste en silence, je suis censée dire quoi?

Merci?

La texture de ta langue est le fun?

Bravo pour ta bonne job de succion?

C’est supposé être lui, l’expert, il faut que je dise quoi, après qu’on soit restés figés autant de temps.

– C’est-tu toujours aussi malaisant? que je finis par demander parce que je ne sais pas quoi dire d’autre.

– J’sais pas.

Les bras repliés sous la tête, il fixe le plafond et il hausse les épaules.

– De quoi, j’sais pas? que je m’insurge devant son manque d’explications.

– J’peux pas dire, c’est la première fois que ça arrive.

– Que quoi arrive?

– Que je passe quinze minutes à me demander ce qu’il faut que je fasse.

Il tourne la tête vers moi, je le regarde, il me regarde, il est calme, j’essaie d’avoir l’air calme moi aussi, sauf que j’échoue. J’échoue lamentablement parce que mes yeux s’agrandissent et que je me recule pour mieux le dévisager.

– Si je t’en reparle et que je te dis que j’ai aimé ça, je vais te gêner et j’veux pas te gêner parce que t’es déjà sur le bord de pousser ton oreiller sur la table de nuit pour mettre le plus d’espace possible entre nous deux. Te raconter mes anecdotes, comme on fait d’habitude, ça serait déplacé et de toute façon, je n’ai pas envie de penser à une autre fille qu’à toi. Mais si j’te dis ça, tu vas être mal à l’aise et me dire que t’étais émotionnellement instable pis si je fais comme si de rien n’était, tu vas penser que j’suis tellement habitué que toi pis les autres, ça ne fait aucune différence. Ça fait que je garde le silence. Sauf que pendant que je garde le silence, t’es en train de te demander ce que t’as fait de pas correct, donc ça fait quinze minutes que je me demande c’est lequel, le choix le moins pire de tous.

– Pis après quinze minutes, c’est ça, ta conclusion? De toutes tes options, c’est le choix le moins pire que t’as trouvé pour me rendre confortable?

Il sourit.

– J’ai décidé d’y aller all in, je me suis dit qu’il y en aurait sûrement un de gagnant, là-dedans.

Il retourne à fixer le plafond et moi, c’est lui que je fixe. Lui pis son sourire en coin qui me gosse parce qu’il a probablement raison.

– D’habitude, tu fais quoi? que je demande, au bout d’un moment.

– D’habitude, je m’en fous.

Je roule les yeux et je soupire ; Math Lacombe qui sait toujours quoi dire pour charmer.

– Tu vois? Y’a pas de bonne réponse avec toi. J’suis dans une impasse.

– C’est pas qu’il n’y a pas de bonne réponse, c’est que tu me fais chier.

– Pourquoi?

– Parce que… parce qu’on…, que je m’emporte et que je me mêle dans ma phrase. Parce qu’on dirait que c’est facile, pour toi, de dire tout ce qui te passe par la tête!

Il tourne d’abord son visage dans ma direction et parce que je refuse de croiser son regard, il finit par faire pivoter son corps au complet. Il me fait face et moi, ce ne sera pas la première fois que j’évite de confronter ce qui me fait peur. Parce qu’il me fait peur. Pas lui, nécessairement, mais tout ce qui vient avec. Pas ses paroles non plus, mais le reste. Tout le reste, quand il me regarde sérieusement et qu’il me dit :

– Ce n’est pas vrai. Ce n’est pas parce que je réponds à tes questions que j’te dis ce qui se passe dans ma tête.

Et qu’il continue à m’observer, comme s’il attendait une réponse.

– Si tu me dis ce qui se passe dans la tienne, j’te dis ce qui se passe dans la mienne, qu’il s’essaie pour une dernière fois.

L’affaire, c’est que…  je ne sais ben pas. Je ne sais pas comment m’ouvrir et je ne sais pas comment je suis supposée lui dire ça, que j’ai peur de finir par le croire quand il me dit que c’est différent avec moi. Ça fait que je décide d’y aller simplement. On n’est jamais déçu quand on ment.

– J’ai aimé ça, que je dis.

En fait, c’est la vérité.

C’est juste que ce n’est pas toute la vérité.

– Moi aussi, qu’il sourit tristement. Moi aussi, j’ai aimé ça.

Et la seule autre vérité sur laquelle on s’endort, c’est qu’il n’y a pas juste la boîte qu’on n’aura pas réussi à ouvrir, ce soir.

Mais c’est correct.

On n’est jamais déçu quand on ment.

Peut-être que ni l’un ni l’autre de nous deux n’est vraiment encore prêt à prendre la chance d’être déçu.

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