ÉPISODE 56

Le mardi 12 septembre

Jour #15

Dans un stationnement de campagne – 17h00

Mathieu Lacombe

 

Mon père a toujours eu un très mauvais sens du timing.

Un jour, dans un party de bureau de ma mère, il s’était éclipsé aux toilettes pour une trentaine de minutes au bout desquelles il était revenu en déclarant que si l’effet papillon existait, il venait probablement de déclencher un tremblement de terre en Haïti. À ce moment-là, je n’ai pas compris pourquoi personne n’a ri. Il se trouvait drôle, je le trouvais drôle et ma mère, elle était drôlement malaisée de lui chuchoter qu’une des collègues à table venait de perdre une partie de sa famille dans le séisme.

Bonne blague, mauvais timing.

Pareil comme sa présence ici, à essayer de réparer ce qu’il a gâché.

Ce n’était pas le bon moment.

Je n’ai pas encore décidé ce serait quand, le bon moment, mais ce n’était pas maintenant, devant eux, devant elle qui méprendrait sans doute mon bon sens pour de la lâcheté. C’est lâche de fuir ce qui est dérangeant, non? Pourtant, je n’ai jamais vu une autre espèce s’obliger à endurer une situation de merde, sous le principe du courage. Je n’ai jamais vu un suricate aller s’abreuver devant un lion en se disant «Bravoure, Timon, ça va sûrement bien finir, cette histoire-là.».

Mais qui sait…

Peut-être que je n’ai pas assez écouté le Canal Découverte, non plus. Tout ce que je sais, c’est qu’à trop parler, je me poserais trop de questions. Je n’avais pas envie de me poser plein de questions, ça fait que je n’en ai posé qu’une seule.

– Pourquoi t’as dit que c’était ma mère qui t’avait obligé à partir?

M’man est devenu ma mère, en passant. Comme ça, ça impliquait qu’elle ne lui appartenait plus pantoute. Pour moi, c’était ma mère. Pour lui, ça n’avait plus le droit d’être personne.

En tout cas.

Tout ça pour dire que quand il s’est mis à s’enfarger sur ses mots avant de répondre, en soupirant, que c’est la première chose à laquelle il a pensé pour avoir mon attention, j’ai fait demi-tour. Je ne sais pas si je l’ai cru, mais j’ai fait demi-tour avant de commencer à me poser plein de questions. Je ne sais pas si je veux avoir la vérité. Je veux avoir la paix. Pis, ben… comme le courage pis le bon sens ; les deux viennent rarement ensemble.

– Si on part tout de suite, on arrive à temps pour Occupation Double! que je constate en regardant l’heure sur mon téléphone.

Toujours assise contre la roue de ma voiture, Cyn me dévisage, Benji me dévisage, Clovis le regarde en se demandant s’il doit faire pareil, Paolo n’attend pas de permission et Vince, il se relève de mon capot en replaçant sa casquette.

– K, qu’il dit en frappant des mains. On s’en va checker des cocottes bronzées.

Il saute en bas de la voiture et il fait quelques pas en direction des deux autres stationnées, un peu plus loin. Comme personne ne le suit, je décide de bouger avant qu’on commence à me questionner. La boîte que mon père m’a donnée sous le bras, je fais le tour jusqu’au coffre arrière et avec la main que j’ai encore de libre, je l’ouvre.

Is that it? We’re leaving like nothing happened?

– T’attends-tu ton oscar pour les avoir séparés?

I guess not, but

But what? que reprend Vince avec son drôle d’accent. Ça te tente-tu  de remercier ton public,  toi, quand tu feels comme de la marde?

Je ne feel pas comme de la marde. Je ne feel rien.

– Ben c’est ça, qu’il reprend devant le silence de Benji. Faque enweye, on s’en va regarder les plottes, à TV.

Je pense que Benji rit et lui répond par une insulte, mais je n’entends pas laquelle parce que Cyn est venue me rejoindre à l’arrière.

– Félicitations, qu’elle dit, faussement impressionnée. On dirait presque que Vince est rendu quelqu’un d’honorable à cause de toi.

Je souris.

– Je pense qu’il a un crush sur moi, que je réponds en le regardant par-dessus le toit de la voiture. Penses-tu qu’il a crush sur moi?

Je ris, elle rit, son visage s’adoucit. Elle jette un coup d’oeil en direction du groupe pour s’assurer que personne ne nous porte attention et une fois satisfaite, elle revient à moi.

– Vas-tu me dire ce qui s’est passé?

– Non.

Elle acquiesce.

– C’est fini, que je reprends. Il s’en va, on peut retourner à nos vies, maintenant.

Je suis un peu plus catégorique que j’aurais voulu l’être, mais c’est parce que je le sens.

Je le sens que d’une seconde à l’autre, elle va me demander comment je vais et je vais bien. La vie ne s’arrête pas juste parce qu’on a un petit moment de faiblesse. Les faiblesses sont des problèmes, les problèmes rendent le monde triste et je ne veux pas qu’elle s’imagine que je suis triste. Personne n’aime le monde triste. Ils ne le disent pas parce que ça serait un peu impoli, sauf qu’après les trois ou quatre jours de soutien de courtoisie, les inquisitions s’espacent, les réconforts aussi et ils espèrent secrètement qu’en demandant «comment ça va?», ils se feront répondre : «Ça va bien».

Ça va toujours bien.

Ça fait qu’on peut passer à autre chose.

– Est-ce que ça v…

– Combien je te dois? que je m’empresse de la couper, en sortant mon porte-monnaie de ma poche.

Elle fronce les sourcils et ses yeux perplexes passent de mes mains à ma face. J’ai de la misère à déchiffrer si c’est de l’incompréhension ou du dégoût, mais les deux sont toujours mieux que de la pitié. Je ne suis pas certain de pouvoir supporter qu’elle me trouve faible.

– Pour le trajet, que je précise. T’es venue ici à cause de moi, je te dois combien pour le trajet?

Elle secoue vivement la tête, elle la recule de quelques centimètres, elle rit froidement en attendant que je ris avec elle et quand elle constate que je suis sérieux, elle fronce à nouveau les sourcils.

– T’es ben cave, qu’elle réplique.

Hmmk. C’est officiellement du dégoût.

– Tu me dois rien, Math. J’suis pas venue pour avoir de l’argent, j’suis venue parce que je t… parce que je… ben parce que je voulais être sûre que t’étais correct, là.

– J’suis correct, Cyn, que je réponds en riant.

Je sors quelques billets et je garde les yeux dessus pendant que je les lui tends, pour éviter de croiser son regard. Je ne sais pas si c’est moi ou l’argent qu’elle fixe sans bouger, mais il y en a un des deux qui aurait pris en feu si Paolo ne venait pas de surgir de l’autre côté.

– C’est comme ça que ça va marcher entre nous deux? qu’elle soupire en m’enlevant les billets des mains avant de se pencher vers Paolo. Alors j’suis contente que tu sois là Pao parce qu’on est en train de régler nos dettes… ça fait que je te dois combien pour la fois où tu m’as sauvée de la fake date avec Guillaume? Vingt? Quarante? Sûrement quarante parce que mon humiliation aurait valu le double si t’avais pas été là. Je vais garder un vingt pour la fois où on a fêté l’anniversaire de décès de ton père, mais de toute façon, je le dois à Vince pour avoir faussement couché avec moi pour me sauver de Rancourt. Tu peux garder le reste Math. Le reste, c’est pour te remercier d’avoir ramené Paolo.

Un silence s’installe, un malaise aussi et au bout d’un moment, elle tourne les talons, elle disparaît de mon champ de vision et quand je me tourne vers Paolo, il me regarde, le sourire fendu jusqu’aux oreilles.

– Bravo, chero. Tu t’en sors bien.

Il fait demi-tour lui aussi et je l’entends rire pendant qu’il s’éloigne.

Abandonné à l’arrière du véhicule, je me frotte le front en soupirant. Il y a deux choses que je gère mal ; ma colère et les retombées de ma colère. Je ne sais jamais comment me rattraper pour ne pas avoir l’air pathétique et on dirait que plus j’essaie de réparer les dégâts, plus j’en provoque.

Je pousse la boîte que mon père m’a remise, je ferme la valise et juste comme je viens pour rejoindre les autres à l’avant, mon cellulaire vibre dans le fond de ma poche.

À répétition.

Je le sors, je regarde l’écran.

514-555-6186.

C’est lui.

C’est le gars à cause de qui je suis venu jusqu’ici.

– Allô…, que je réponds.

Mais ça ne parle.

À l’autre bout du fil, ça ne dit rien.

 

Dans un stationnement de campagne – 17h10

Cynthia Murphy

– Âllo…, que j’entends Math répondre tandis qu’il avance vers nous.

Il s’arrête. Il fige, il regarde autour et pendant une seconde, je pense que c’est son père qui récidive, mais quand je tourne la tête, Serge est au volant de sa voiture, les yeux rougis par les larmes, les mains qui le conduisent à l’extérieur du stationnement, dans sa BMW.

– C’est qui? que je demande à Math qui me fixe sans bouger.

Il décolle l’appareil de son oreille et un instant plus tard, son interlocuteur est sur le haut-parleur. Au début, on n’entend pas grand-chose parce que ça griche trop. Comme si quelqu’un respirait trop fort dans le combiné. Puis au bout d’un moment, la ligne s’éclaircit, la voix devient audible et les paroles distinguables.

On dirait que c’est une fille.

Une fille qui chante doucement, une comptine pour enfant.

«Cinq petits nègres étaient avocats à la cour,

L’un d’eux finit en haute cour

N’en resta plus que quatre.

Quatre petits nègres regardèrent photos au matin,

L’un goba lui qui les détenait,

N’en resta plus que trois.

Trois petits nègres s’en allèrent au vol,

L’un y laissa sa peau

N’en resta plus que deux.

Deux petits nègres s’emmourachèrent

L’un d’eux s’en alla

N’en resta plus qu’un.

Un petit nègre se retrouva tout esseulé,

Le cœur percé il s’en est allé,

N’en resta plus… du tout.»

 

La personne au bout du fil raccroche et nous, on reste plantés dans le parking, à se regarder les uns après les autres. Je ne sais pas si c’est la voix ou ce à quoi la chanson fait référence qui me rend inconfortable, mais je resserre ma veste autour de mes épaules et je croise les bras pour retenir un frisson.

– Est-ce que c’est celui qui a lancé les invitations du site? que je demande à Math.

Il fait signe que oui.

What the fuck, que soupire Vince.

Did she just use the N word?

On se tourne tous vers Benji.

– Ok, toi, c’est ça qui t’inquiète. Pas de stress avec ce qui se passe dans sa toune et la voix creepy qui la chante, ce qui te dérange, c’est le mot nègre.

Well, now we know it’s not someone from school, qu’il constate. Only country people would use that word.

– Tout un enquêteur, Benji. Surprenant qu’on ne t’a pas appelé pour le tueur du Zodiac, peut-être que…

– C’est un livre, que je les interromps.

Vince continue à rouspéter pour quelques secondes, mais parce que personne ne l’écoute, il finit par se taire et imiter les cinq autres qui attendent que je poursuive.

– Les dix petits nègres, d’Agatha Christie.

Silence.

– Ok…? Et il se passe quoi dans ton livre? que s’impatiente Vince.

– On l’a lu en français secondaire un, tu ne suis pas dans tes cours? que le réprimande Clov.

– Non. J’écoute les films ou je copie sur Al. So? Il se passe quoi?

– Tout le monde meurt, en suivant les paroles de la chanson.

Great, que soupire Benji. So it went from fucking with our data base to sending us death threats. That escalated quickly.

– Je ne pense pas que ce sont des menaces de mort, qu’annonce Math en rangeant son téléphone dans sa poche. Je pense que c’est quelqu’un qui m’en veut et qui essaie de jouer avec moi. Et je ne pense pas que ce soit un hasard que j’aie reçu l’appel pendant qu’on est ici, les cinq en même temps.

– Sauf qu’on est six, on n’est pas cinq, que remarque Clovis.

– On est cinq à faire partie de la business, que je le corrige.

– Quelle business? que demande Paolo en me fixant avec des grands yeux.

Personne ne lui répond.

– Quelle business? qu’il répète avec plus d’insistance, en contournant Math pour me rejoindre.

– K, faque elle veut quoi, ta folle qui chante? que parle Vince par-dessus Pao.

Il. Le son était trop mauvais pour ne pas être préenregistré, je pense que c’est un il. Et je ne sais pas encore, mais s’il avait voulu planter le site, il l’aurait déjà fait. Il connaît mes patterns, il connaît comment la business fonctionne et il s’est déjà infiltré. Tout ce qu’il cherche, c’est à avoir de l’attention. Cent piastres qu’il veut que je trouve c’est qui et qu’il veut s’amuser au passage.

Hermosa, que chuchote Paolo en me tirant par le coude pour m’obliger à lui faire face. De qué hablan? En qué mierda te has metido?

– Pas maintenant, Pao.

Háblame, mi amor, qu’il reprend en me prenant la tête entre ses mains. Empiezas a asustarme!

Je ne pense pas que Math comprend l’espagnol.

Mais mi amor ressemble drôlement à mon amour et sa face ressemble drôlement à celle de quelqu’un qui vient de recevoir un coup dans le ventre. Il cligne des paupières en regardant le visage de Paolo qui est à quelques pouces du mien et quand nos yeux se croisent, quelques secondes à peine, il les détourne aussitôt en secouant la tête pour se ressaisir.

– Est-ce que quelqu’un a un crayon et du papier? qu’il demande. La comptine a été changée,  on va l’écrire avant de l’oublier.

Benji disparaît sur la banquette arrière de sa voiture et quelques secondes plus tard, il revient avec son sac à dos à la main. Penché sur une feuille de papier, les quatre autres essaient de se rappeler ce qui a été chanté, avec Vince qui ne maîtrise pas tant la langue de Molière et qui fuck un peu la patente, pendant que Math essaie d’identifier qui est qui et que Clovis essaie de trouver l’originale sur le web.

– Alors on fait quoi, maintenant? qu’il demande, une fois qu’ils ont terminé.

– On retourne à Montréal et on trouve comment l’éjecter du site.

Math n’attend pas de réponse, il s’empare de ses clés, il se dirige vers la portière du conducteur et avant de l’ouvrir, il se tourne vers moi.

– Tu viens? qu’il demande.

– Oh, no, que grogne Paolo. Elle monte avec moi.

Math me regarde, Paolo me regarde, les deux attendent et comme je ne réagis pas, le deuxième finit par déposer sa main sur ma tête et ses lèvres sur mon front.

– Allez. Vámonos, hermosa.

Il y a une partie de moi qui a envie de monter avec Math.

Et l’autre partie, elle est un peu déçue qu’il refuse de me parler et qu’il fasse semblant de bien aller.

Aux autres, ok.

À moi…

C’est juste que… je pensais que maintenant qu’on avait break down l’un devant l’autre, on était moins obligés de faire semblant. Mais comment se révéler à nue devant quelqu’un quand il reste caché sous sa cotte de mailles?

Je pense que c’est pour ça que je ne serais jamais avec Math comme je suis avec Paolo.

– Ouais, vámonos, que je souffle en détachant mes yeux de ceux de Math.

 

Dans l’entrée de Math – 22h30

Cynthia Murphy

– Alors t’es sûr à 100% que ça va fonctionner? qu’il demande à Clovis pendant que Benji, Vince et moi, on attend derrière.

– À 100%, non. Statistiquement parlant, il faut calculer une marge d’erreur et considérer qu’il a probablement des connaissances informatiques s’il a réussi à infiltrer le réseau sans compte administrateur. Impossible de dire si la brèche venait du programme ou…

– rrrRRRzzZZZ….., que fait semblant de ronfler Vince. Tabarnac, Clovis, on veut pas le résumé de ta conférence avec Statistiques Canada, on veut juste savoir s’il est out.

Il est out, qu’il conclue finalement. À part le strict nécessaire, toutes les activités se font maintenant hors réseau. Si notre gars réussit à réinfiltrer le programme, on a un autre problème sur les bras, on est pris avec un vrai génie de l’informatique.

Satisfait de sa réponse, Math lui donne une tape dans le dos et lui frotte le dessus de la tête.

– Merci, Clov. Je t’en dois une.

Les trois autres se font leur poignée de bros habituelle, Vince s’éclipse vers sa voiture, suivi de près par Clovis et Benji qui disparaissent dans la sienne. Je viens pour passer le pas de la porte à mon tour, mais Math glisse son bras devant moi pour m’empêcher d’avancer.

– Tu veux rester? qu’il demande.

Et avant que j’aie le temps de répondre par la négative, il se reprend.

– Est-ce que tu peux rester?

Et en voyant que j’hésite, il insiste à nouveau.

– S’il te plaît.

Non.

Évidemment que non, je ne veux pas rester. J’ai dans mes principes de ne pas ramasser les débris à temps partiel, juste quand ça lui tente ou qu’il n’est pas capable de contrôler sa colère. Sauf que l’affaire avec Math, c’est que je m’invente des principes quand il me fait chier pis là, il arrive, avec ses étreintes passionnées, ses yeux piteux, ses timides plaintes de séduction, son odeur pis ses lèvres… ses lèvres… ses…

– Ok, que je réponds sèchement.

Pis c’est ça qui se passe.

Je les oublie, mes fucking principes.

– HEY, TU VEUX-TU UN LIFT, MURPHY? que me lance Vince, du driveway.

– Heu…, non ça va, j’ai oublié de quoi en bas.

– HEHEHE! qu’il rit moqueusement, avec la langue sortie. T’AS-TU LA CHEMINÉE QUI A BESOIN D’ÊTRE RAMO…

Je roule les yeux, Math lui claque la porte au visage. On ne saura jamais où allait terminer l’homérique poésie de Vincent Paquette, mais merci pour le malaise, on se retrouve face à face, Math, les mains dans les poches, les yeux rivés au sol.

– Hum…, qu’il hésite. Je sais que j’suis pas euh… que je ne gère pas super bien ma… que c’est un peu intense des fois… quand…

Il prend une pause pour se gratter la tête et il poursuit.

– … j’ai trop d’affaires en dedans pis… tu comprends?

– Pantoute.

Il soupire et il se frotte le ventre en riant nerveusement. Pis je me sens un peu coupable, mais je pense que ma cheminée commence à faire de la fumée. Je ne suis pas sûre. Mais en tout cas, je le sais que la totalité de mes principes sont en train de sacrer le camp.

– Je ne sais pas comment le faire, qu’il lâche d’un coup. Quand je pète une coche, je perds le contrôle pis après, j’ai tellement peur que tu me trouves cave, que j’essaie de faire comme si de rien n’était. Ça sort tout croche, comme si je voulais rien te dire, mais ce n’est pas que je ne veux pas le dire, c’est que je ne sais pas comment le dire quand ça ne va pas parce que quand ça ne va pas, les gens trouvent ça lourd, ils finissent par partir pis toi, je ne veux pas que tu t’en ailles parce que… parce que c’est ça.

Il termine sur un haussement d’épaules, en se balançant sur la pointe des pieds pendant que mon cœur balance entre l’envie de l’embrasser et celle de… l’embrasser. Ça ne fait pas beaucoup de choix. Sauf que je pense que ce serait égoïste parce que ça me ferait du bien quand il vient de me dire qu’il va mal.

– Qu’est-ce qui s’est passé avec ton père, Math?

– Je lui ai…

Il s’interrompt.

Il s’adosse au mur et il se laisse glisser sur le sol, les coudes sur les genoux, la tête entre les mains, qu’il secoue en fermant les yeux. Je prends place à côté de lui et pendant qu’il cherche quoi dire, je constate à quel point ce moment-là va sans doute devenir important. Parler de la vie sur une montagne, dans la nuit, c’est romantique. Parler de la vie sur un tapis plein de garnottes, entre deux vieilles paires de bottes, c’est brutalement honnête comme confession.

– Je lui ai dit de me laisser tranquille et que je ne voulais plus jamais le revoir.

– Ok. Est-ce que c’est vraiment ce que tu veux?

– Oui. Je pense. Je pensais que oui, mais…, qu’il commence avant de poser les yeux sur moi. J’pense que ma mère a quelque chose à voir dans leur séparation.

– Pourquoi?

– Parce qu’il a menti quand je le lui ai demandé. Et… on dirait que j’suis soulagé qu’il l’ait fait.

– Tu ne veux pas savoir la vérité?

– Non, qu’il admet. J’ai peur de l’haïr.

– Et si t’haïssais ton père sans raison?

– Mais au moins, je l’hais déjà.

Il laisse ses jambes tomber sur le sol et je laisse ma tête tomber sur son épaule. Sa main dans la mienne, on garde le silence. J’ai lu quelque part que quand quelqu’un nous raconte ses problèmes, on a toujours l’obligation de lui offrir une solution fast-food ; une réponse précongelée, préchauffée, comme si les vieilles blessures se réparaient à coup de boulettes sur les plaies. Le drive-thru, c’est splendide pour une après-brosse, à trois heures du matin, et ironiquement, je n’ai jamais pris une décision digne de hautes révérences, un peu saoule avec mon burger dans la bouche. Des fois, c’est correct de ne pas avoir de réponse parce que des fois, il n’y en a pas. Je ne sais pas ce que je ferais à sa place, mais je sais que je comprends. Moi non plus, je ne suis pas du genre à lancer de l’alcool à friction dans l’ulcère.

– Y’a quoi dans la boîte qu’il t’a donnée? que je demande, au bout d’un moment.

– Je ne sais pas, qu’il répond en haussant les épaules.

– Tu veux regarder?

– Tu vas rester?

– Oui.

– Oui, qu’il répète après moi.

Il se lève d’un bond, il me tend la main pour m’aider et on se rend au coffre de sa voiture. Quelques minutes plus tard, on est assis sur le plancher de sa chambre, la boîte scellée devant nous.

 

Dans la chambre de Math – 22h45

Cynthia Murphy

Je ne serais pas prête à l’affirmer à 100% parce qu’il paraît que statistiquement parlant, il faut calculer une marge d’erreur, mais je suis presque certaine que Math s’est trouvé une liste de corvée à la longueur de celle de Cendrillon pour repousser l’ouverture de la foutue boîte. C’est comme ça qu’il a vérifié les activités du site, changer ses draps, fait la mise à jour de son téléphone, préparer son sac à dos pour demain et je ne serais pas surprise qu’après sa douche, il décide d’aller nettoyer les gouttières.

– Je m’habille pis on s’y met! qu’il m’annonce tout de bonne humeur, en sortant de la salle de bain de sa chambre.

La serviette autour de sa taille, il plonge la main dans un tiroir et il en retire un T-shirt qu’il me lance. Je l’enfile par-dessus ma camisole et pendant que je me débats entre les deux tissus pour la retirer en conservant mon intimité, lui, pas de stress, la serviette prend le bord et… et…

– T’es tu en train de me reluquer, Cynthia Murphy?

– Non, que je m’empresse de répondre.

La tête baissée à la recherche d’un jogging, je le vois sourire dans le reflet du miroir et ce n’est pas que je suis en train de le reluquer, c’est juste que ses fesses sont tellement… tellement rondes et…

– Tu veux les toucher? qu’il m’agace en me regardant par-dessus son épaule.

Je roule les yeux en soupirant et quelques secondes plus tard, elles disparaissent dans l’intérieur de son pantalon mou. Et mou, ce n’est pas le qualificatif que j’utiliserais pour son torse dont les muscles trépident en suivant les mouvements de la serviette qu’il secoue sur ses cheveux.

– Il va falloir que t’arrêtes, maintenant. Tu me gênes! qu’il dit.

Arrêter, arrêter…

Peut-être que je serais capable d’arrêter, s’il ne le faisait pas par exprès.

Mais il est là, sans chandail devant moi, avec son corps parfait et je ne peux pas m’empêcher de fixer mes mains en pensant que ce n’est pas pour rien que toutes les filles le désirent. Et je ne m’étais jamais vraiment penchée sur la question, mais à bien y songer, je ne sais pas si je serais à l’aise de me dénuder devant lui. Avec Paolo, c’était facile, je savais que je n’aurais jamais les spécificités physiques qui l’excitent, ce qui accordait une valeur à quand même être capable de le faire. Mais avec Math, c’est différent. Comment se sentir belle quand on est juste une latte de plancher dans son musée d’œuvres d’art?

– Qu’est-ce qu’il y a? qu’il demande en arrêtant ce qu’il fait.

– Rien, que je réponds en détachant mes yeux de mes doigts qui se tortillent. Pourquoi?

– T’as l’air weird, tout à coup.

– Non.

– Oui.

– Non.

– Alors pourquoi t’es toute rouge et que tu me fuis du regard?

– Parce que tu m’as dit d’arrêter de te regarder.

Il rit, je suis mal à l’aise, il rit encore, ça m’énerve, ça fait que je soutiens son regard pour le défier. Ça fonctionnerait peut-être si mes joues n’étaient pas sur le point de fondre, mais j’assume que ma crédibilité s’est enfuie avec mes principes parce qu’il continue à me fixer, le sourire aux lèvres.

– Pourquoi t’es gênée? qu’il demande en s’appuyant les mains et le derrière sur le meuble de l’ordinateur.

– Pourquoi tu ne l’es pas?

– Parce que je suis à l’aise avec toi.

– Tu l’es avec tout le monde, que je réplique en roulant les yeux. Ça s’annule.

– Ce n’est pas vrai.

– Oui, ok, au nombre de fois où tu l’as fait, j’suis sûre que t’es mal à l’aise de te dévêtir devant quelqu’un.

Son sourire s’efface et il baisse les yeux. Quand ils reviennent sur moi, je n’aime pas son regard. Il est trop sérieux et ça me rend mal à l’aise, alors je l’évite.

– C’est ça qui te dérange? qu’il demande.

– Non. Je faisais juste dire que…

Comme je ne finis pas ma phrase, il le fait à ma place.

– … que t’es inconfortable avec le nombre de filles avec qui j’ai couché?

– Non. Que t’es rendu habitué, ça fait que…

– Ça fait que quoi?

– Ben… ça fait que ça te gêne pas et que tu t’en fous.

– J’m’en fous pas de toi. Toi, ça te gêne?

– De quoi?

– Est-ce que je te rends inconfortable?

– La conversation commence un peu, j’te dirais. Est-ce qu’on peut changer de sujet?

– T’as pas répondu à ma question. Est-ce que je te rends inconfortable?

Je ne réponds pas. J’attends qu’il reprenne la parole en espérant qu’il change soudainement de sujet, mais il paraît que ça ne fonctionne pas de même la vie.

– Pourquoi? qu’il me questionne, les traits affaissés.

– Parce que… Parce que…, que j’hésite un long moment avant de me lancer. Parce que Math, calvaire, t’as l’air d’un filtre Instagram!

Il rit, je ne ris pas et on laisse planer un long silence pendant lequel il me regarde et je regarde le décor de sa chambre.

– Tu veux qu’on change ça?

– Je ne veux pas qu’on couche ensemble, si c’est ce que tu demandes.

– On n’est pas obligés de coucher ensemble pour te faire plaisir.

Ça y est.

Vince n’était pas si loin du compte, j’pense que ma cheminée vient d’exploser. Ou en tout cas, les fondations sont sur le bord de céder parce que je me mets à trembler. J’espère qu’il ne le voit pas.

Par pitié, faites qu’il ne le voit pas.

Misère. C’est sûr qu’il le voit, il me fixe en attendant ma réponse.

Je ne peux pas dire oui. Si je dis oui, je pense que je vomis en même temps.

Mais je ne peux pas dire non, non plus, parce que je ne pense pas que je vais le penser pour vrai si je le dis.

Je pense trop.

Je pense définitivement trop.

Ok, trouve quelque chose de sarcastique à répondre, il va penser que t’es retardée

– Ok! qu’il reprend en se levant du meuble, avant d’avancer vers moi.

– Heu… la boîte? que je réponds en panique.

– C’est chill. J’y ai trouvé une autre utilité, à la boîte.

Il s’assoit dessus, il me prend par les cuisses et il me tire vers lui.

Une fraction de seconde plus tard, je ne sais pas où est rendu mon pantalon, mais il a disparu, sûrement quelque part avec ma crédibilité et mes principes. Je pense que ça commence à être un pattern, tout de moi est en train de partir peu à peu. Ma dernière parcelle de volonté aussi, est sur le point de me quitter.

– Hum, Math… je pense que… que…

Que j’oublie ce que j’allais dire quand sa langue touche mon corps.

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