Épisode 55

Été 2014

Sur le balcon arrière – 22h30

Serge Lacombe

La crise de la quarantaine, c’est un peu comme revivre sa crise d’adolescence, mais à l’envers. Parce que ce qui est difficile avec la crise d’adolescence, c’est de faire des choix quand on ne connaît encore rien de la vie ; des choix de cours, de choix de concentration, des choix d’amis, le choix de partir de la ville pour suivre sa nouvelle blonde ou pas. La crise de la quarantaine, elle est légèrement pire parce qu’on réalise que le temps commence à manquer, on remet ses choix en question, maintenant qu’on a compris comment fonctionnait la vie. Est-ce que j’aurais dû partir, est-ce que j’aurais dû rester? Est-ce que j’aurais dû l’aimer plus ou l’aimer moins? Ce qu’on a fait pour essayer de nous sauver, est-ce que ça a aidé, est-ce que ça nous a juste encore écartés? Dans le fond, est-ce qu’on s’est tout simplement donnés un petit peu plus de temps avant d’arriver à la fin?

– Ok… On va être derrière, t’as tes clés? … Ok, on t’attend…, que j’entends Angela dire de l’intérieur de la maison avant de raccrocher.

Quand elle revient sur le patio, elle a tiré ses manches sur ses mains même s’il fait chaud. Je continue à me bercer sur le banc, elle continue à fixer le sol, faiblement éclairé par les flambeaux.

– Il arrive dans quinze minutes, qu’elle m’annonce en évitant de croiser mon regard.

– Quinze minutes, c’est long, à rester debout en plein milieu du balcon, que je dis en lui versant une coupe de vin et en levant le bras pour la lui tendre.

Elle la regarde sans bouger et quand ses yeux croisent enfin les miens, je lui adresse un clin d’œil. Elle sourit. Brièvement, mais elle sourit avant de laisser sa tête tomber vers l’arrière et de soupirer au ciel.

– Ahhhh, qu’elle gémit, les paupières closes. Tu ne pourrais pas être un trou de cul, Serge? Il me semble que ça rendrait les choses plus faciles.

– Je pense que j’ai dépassé le quota dans les dernières années.

– Ah ouais? Quand ça?

Je réfléchis.

– La fois où j’ai jeté ton beau plat de pyrex parce que ça ne me tentait pas de le laver.

Elle rit.

Elle se frotte les yeux avec sa main, le sourire toujours aux lèvres et elle finit par s’avancer pour prendre le verre que je lui tends.

– Vraiment pitoyable comme mari, qu’elle ironise pendant qu’il fane dans sa coupe.

– Je sais. Un vrai cas de divorce.

– T’es pas drôle, Serge Lacombe.

– Ah, come on, Angie. Ça ne me tente pas de finir vingt-cinq ans de vie commune sur des silences froids pis des malaises. On s’est trop aimés pour ça.

Elle avale sa première gorgée, c’est-à-dire l’entièreté du vin, et elle la penche pour que je la remplisse à nouveau. Quand elle se décide enfin à s’asseoir à côté de moi, elle enlève son élastique et elle se passe une main dans les cheveux pour qu’ils se dispersent autour de ses épaules.

Elle est belle.

Crisse qu’elle est belle quand elle laisse ses longues boucles brunes encadrer son visage qui n’a pas pris une ride depuis ses seize ans, à part quand elle rit. Même si elle ne rit plus souvent.

– Tu le sais que c’est vrai, hein? qu’elle demande en se tournant vers moi. Tu le sais que même si j’suis mêlée, je t’ai aimé pour vrai, Serge. Tu le sais ça, hein?

– Je sais.

Je passe mon bras autour de son cou et je l’attire vers moi pour l’embrasser entre les deux sourcils. Elle reste là. Quelques secondes, le front collé contre mes lèvres, à respirer dans mon collet, le temps de reprendre les forces qu’elle perd à essayer de ne pas pleurer. Si un an auparavant on m’avait dit qu’on en serait là aujourd’hui, je ne sais pas si je l’aurais proposé. Je ne sais pas si j’aurais suggéré qu’on aille voir ailleurs pour lui permettre de vivre sa crise de la quarantaine et de répondre à ses questionnements. Je ne sais pas si ça a aidé ou si ça nous a encore plus écartés, mais je pense que ça m’a permis de la garder un petit peu plus longtemps. En tout cas, je sais qu’à revenir vingt-cinq ans en arrière, je n’aurais rien effacé.

– Est-ce que tu m’en veux? qu’elle demande en détournant la tête, penchée vers l’avant, le menton appuyé dans les mains.

– Si je t’en veux d’être heureuse?

– Je ne suis pas heureuse.

– T’es heureuse quand t’es avec elle.

– Mais j’étais heureuse avec toi aussi! qu’elle s’étrangle, un timbre plus aigu, au travers des larmes qu’elle n’arrive plus à retenir.

Ses yeux se mettent à couler, trop vite pour qu’elle parvienne à les essuyer de sa manche. À la place, elle les envoie se noyer dans sa coupe qu’elle vide encore d’une traite.

– Ce n’est pas parce que ça s’arrête aujourd’hui que ça enlève quelque chose à ce qu’on a vécu, que j’essaie de la rassurer en lui frottant le dos.

– Pis si c’était une erreur? Si j’étais en train de foutre vingt-cinq ans de mariage en l’air pour un esti de trip d’ado? Tout d’un coup que… que…

Elle soupire.

Je soupire aussi.

– Ce n’est pas une erreur, Angie. Ça fait un an que ça dure. On s’est laissés le temps de voir si c’était un trip, ce n’en est pas un, arrête d’essayer de te convaincre parce que tu ne veux pas me faire de la peine. On s’est laissés une chance. On s’est écoutés, pas une fois on s’est manqués de respect là-dedans et si on veut continuer, un moment donné il va falloir se rendre à l’évidence. C’est avec elle que tu veux être.

Elle le sait.

Elle le sait que j’ai raison, mais je pense qu’elle n’était pas prête à l’entendre parce qu’elle éclate en sanglots. Le visage dans les mains, les genoux repliés sur sa poitrine, elle se blottit sous mon bras et elle s’effondre.

Complètement.

Je la serre contre moi et je la laisse déverser sa tristesse sans dire un mot parce qu’il n’y a plus rien à dire. On s’est déjà tout dit. Je pense que c’était la dernière chose qu’il restait à clarifier et maintenant que c’est fait, il ne nous reste plus qu’à nous aimer.

Une dernière fois.

Pas comme avant. Pas comme quand on avait seize ans et qu’on s’envoyait des regards à la danse d’automne de l’école. Pas non plus comme à dix-sept, quand son père nous a surpris en flagrant délit sur ma banquette arrière. Pas comme après son premier accouchement, ou après son deuxième, ou comme aux quinze derniers Noëls. Pas comme la fois où je me suis mis à genoux et qu’on pensait tous les deux que son oui serait pour la vie, mais pas moins non plus. Pas comme avant, juste différemment.

Il ne nous reste plus qu’à nous aimer différemment, pour la dernière fois avant que tout ça soit fini.

– J’espère que Clara le sait, qu’elle renifle au bout de dix minutes, en s’essuyant le nez. J’espère qu’elle le sait qu’elle a le meilleur homme au monde.

Je souris et je glisse mes doigts dans ses cheveux.

Je ne sais pas si elle le sait, mais elle ne sait sans doute pas que c’est à cause d’Angie que je le suis devenu. Et elle ne sait sans doute pas non plus qu’elle sera toujours le deuxième choix.

– Est-ce que je lui dis ou tu veux le faire? que je demande en entendant Mathieu déverrouiller la porte à l’avant.

Elle se racle la gorge.

– T’es plus proche de lui, ça va mieux passer si tu le fais.

Je remplis ma coupe et je remplis la sienne. Je pense qu’on en aura tous les deux besoin.

– Tu veux qu’il sache la vérité ou pas?

Elle hausse les épaules.

– On ne va quand même pas lui inventer que j’te laisse pour un homme, qu’elle soupire. Il va m’en vouloir d’une façon ou d’une autre, alors aussi bien le lui dire.

Le moustiquaire du patio s’ouvre, Math apparaît dans le cadre de porte, sa planche à roulettes à la main.

Check p’pa! qu’il s’exclame avec enthousiasme. J’ai réussi à l’avoir!

Il s’avance et par-dessus la table de verre, il me tend la carte de Sydney Crosby que ça fait trois mois qu’on essaie de piger dans les machines de l’arcade.

C’est notre truc.

Angie et les filles collectionnent les DVDs de Disney ; les cartes de hockey, c’est notre truc, à Math et à moi. Depuis qu’il a six ans, on a réussi à remplir sept albums, à coup de deux dollars. Celle-là à elle seule doit nous en avoir coûté quarante.

– Sydney Crosby, qu’il spécifie en perdant un peu de son entrain. T’es pas content? J’ai juste mis douze jetons dans la…

Il ne termine pas sa phrase.

Il remarque les yeux rouges de sa mère, il remarque les miens qui s’abaissent et il arrête son regard sur nos deux mains qui se serrent en tremblant.

– Qu’est-ce qui se passe? qu’il demande, maintenant que son sourire s’est complètement effacé.

Angie ne parle pas.

Il ne parle pas.

Et moi, je refuse de terminer vingt-cinq ans de vie commune sur des silences froids et des malaises.

– Assieds-toi, Mathieu. Il faut qu’on te parle.

 

Sur le balcon arrière – 22h45

Angela Delorme

– Tu quoi? que murmure Mathieu, les lèvres pâles, les yeux qui passent du visage de son père au mien, comme s’il espérait qu’un de nous deux lui dise que ce n’est pas vrai.

J’aimerais ça. Si j’étais capable de prononcer un mot, je le lui dirais probablement parce que ce ne l’est pas. Mais j’ai le cœur qui part à la course, en chute libre au bas d’une falaise et quand Serge répète le mensonge qu’il a déjà dit, je sens mes dernières onces de courage se fracasser au pied du précipice.

– Ta mère et moi, on divorce parce que j’ai rencontré une autre femme, qu’il reprend calmement.

J’essaie de protester, mais ses doigts s’accrochent à mes doigts, ses yeux à mes yeux et mon souffle à l’expression rassurante qu’il m’adresse. Celle qui me dit que tout va bien parce qu’il est là et celle qui n’a jamais manqué à sa parole depuis qu’il est arrivé dans ma vie. J’essaie de protester, mais je suis incapable de parler et incapable de supporter d’être aimée par les deux hommes que je suis en train de dévaster. Je suis incapable de vivre avec moi-même plus longtemps. J’éclate en sanglots, je me lève et je me précipite à la salle de bain où je m’enferme parce que je ne peux pas entendre ça. Je ne peux pas l’entendre prendre le blâme à ma place juste pour me protéger.

Le dos appuyé contre le mur, je me laisse glisser au sol et je pleure. Toutes les larmes de mon corps, plus que j’ai pleuré dans les douze derniers mois et jamais assez pour combler à quel point cet homme mériterait que j’aie mal.

– Tu la laisses, elle, pour une autre femme? que j’entends Mathieu crier de la cours. C’est une fucking blague? Tu vas…

– Mathieu, assieds-toi que…

– M’asseoir? Comment tu veux que je m’assoie pendant que tu…

Je me bouche les oreilles pour ne pas saisir la suite, sauf que j’entends hurler. Au loin, sans parole, juste des sons qui s’infiltrent dans les fissures de mes doigts et des mouvements brusques qui résonnent dans les fondations du plancher. J’entends notre famille se briser. Rapidement, un quart de siècle qui se volatilise et qui se pulvérise en moins de dix minutes, des années qui se fracassent et qui ne pourront jamais tout à fait être recollées.

J’entends des échanges d’arguments jusqu’à ce que je n’entende plus rien parce que mes gémissements rauques m’assourdissent.

Et je ne sais pas combien de temps je reste en boule à me demander c’est quoi la limite de douleur qu’on peut endurer, mais à chaque fois que je pense que j’y suis, je réalise que je n’étais même pas un peu proche de la fin.

Je pense qu’il n’y en a pas, de fin.

Je pense que la fin, c’est au bout d’une trentaine de minutes, quand Serge cogne à la porte, une simple pause avant que ça recommence à nouveau, peut-être tantôt, peut-être demain, mais je sais que ce n’est pas vraiment la fin.

– Ouvre la porte, Angela. Il est parti.

Je ne serai pas capable. Même si j’essaie de me lever, je ne serai pas capable de me rendre jusque là. Alors je me blottis contre le bain et je m’essuie les joues pendant que je l’entends jouer après le verrou.

– Je vais entrer, OK?

J’ouvre la bouche pour répondre, mais je ne fais qu’avaler trois grosses gorgées d’air.

La porte s’ouvre, Serge apparaît devant moi et il s’agenouille à mes pieds.

– Pourquoi tu lui as dit ça! que je m’exclame, la voix déformée par l’émotion. Pourquoi tu lui as dit que c’est toi qui me laissais! Maintenant, ça va être encore plus dur de lui dire la vérité.

Il soupire et il vient se placer à côté de moi, la main sur ma cuisse, sa jambe contre la mienne, le ton terriblement trop calme pour ce qui vient de se passer.

– T’es pas prête, Angie.

Je tourne la tête et je le regarde au travers de mes cils et du mascara qui s’en est écoulé.

– T’es pas prête à dire la vérité aux enfants, qu’il reprend en passant son bras autour de mon cou. Quand tu l’auras accepté toi-même, tu leur diras si tu veux. En attendant, qui laisse qui n’a pas vraiment d’importance. Tout ce que je veux, c’est que toi pis les enfants soyez heureux.

– Math ne va pas être heureux de perdre son père, que je proteste faiblement.

– Math va passer par-dessus. Et tu sais autant que moi qu’il ne va pas te le pardonner s’il pense que c’est à cause de toi qu’on a divorcé.

– Mais c’est à cause de moi!

Il me sourit affectueusement, en secouant la tête et en me rappelant pourquoi je l’ai toujours aimé. Parce que c’est un Lacombe et ils sont comme ça, les Lacombe. Ils font toujours passer les autres avant eux.

– Ce n’est pas à cause de toi. C’est comme ça la vie. Des fois, il arrive des choses qu’on n’est pas capable d’expliquer et même si on voudrait qu’elles ne changent pas, le temps finit par le faire par lui-même.

Le temps.

Il passe trop vite, le temps. Il fait trop de dommages sur sa route. On pense qu’on en a beaucoup, on s’embrasse un soir devant nos amis qui nous hâtent de partir, en pensant qu’on a la vie devant soi. Et on se retrouve sur le plancher d’une salle de bain réhypothéquée, vingt-cinq ans plus tard, à se demander il est passé où, tout le temps qu’on avait.

Je le regarde, il me regarde aussi et pour une seconde, juste une petite fraction de seconde, infime et minime, j’ai l’impression d’être de retour devant l’école, à l’automne 1995, les lèvres sur celles de Serge Lacombe, le garçon le plus populaire de la poly de Saint-Exupéry. Le soir où j’ai prié toute la nuit pour que cet homme-là devienne mon mari.

– Je ne veux pas que tu lui dises, qu’il dit finalement en avortant mon moment de nostalgie.

– Hmm?

– J’ai tout fait pour te supporter là-dedans, qu’il poursuit. On est passés au travers de ça ensemble. Je t’ai dit de l’essayer. J’ai proposé le couple ouvert, je t’ai couverte les soirs où t’étais partie, aux enfants, à ta famille, à la mienne, à nos amis. Je l’ai accueillie, elle, je ne t’ai jamais fais sentir mal et je ne t’en voudrai jamais pour comment c’est arrivé. Je te laisse tout ; la maison, les meubles, les économies, mais je te demande juste une chose en retour, j’veux que tu me promettes que tu ne diras pas à Math que c’est toi m’a laissé.

– Non. Non, non, non, Serge, je ne peux pas faire ça. Je ne peux pas le laisser t’en vouloir quand t’aurais voulu autant que lui qu’on soit encore…

– C’est la seule affaire que je te demande, qu’il me coupe.

– C’est trop, ce que tu me demandes. Je ne peux pas me haïr encore plus que je me hais déjà!

– Il n’y a personne qui a besoin de souffrir encore plus qu’on souffre déjà. Je pense que je suis en position de te demander cette faveur-là, Angie. Jure-moi que Math ne perdra pas sa mère, au travers de tout ça.

Je l’observe en silence.

Je ferme les yeux, je secoue la tête, il m’attire contre lui et il m’embrasse sur la tempe.

Je me blottis contre son épaule et je ne sais pas exactement combien de temps on reste comme ça, mais on reste là. L’un contre l’autre, à se flatter la jambe et à faire semblant qu’on n’est pas démolis. Et curieusement, je pense qu’on réussit parce que pendant une seconde, une infime et minime fraction de seconde, j’ai l’impression d’être de retour devant l’école, à l’automne 1995.

«-Enweye Lacombe! Arrête de frotter ta langue s’a sienne pis amène ton cul qu’on aille boire!

Il envoie un doigt d’honneur à ses amis et aux miens au passage parce qu’eux aussi s’impatientent.

– On se voit demain? qu’il demande.

– Demain, on est samedi. Il n’y a pas d’école le samedi.

– Non, mais lundi c’est trop loin!

– Wow. Est-ce que tu dis ça à toutes les filles?

Il réfléchit.

Les yeux dans le vide, il se mord la lèvre et il réfléchit.

– Oui! Mais à ma défense, c’est la première fois que je le pense.

Je ris, je le pousse et je commence à m’éloigner en reculant.

– Bonne nuit, Serge Lacombe.

Il sourit et il se penche, deux doigts au front pour me saluer.

– Bonne nuit, Angela Lacombe.

– Delorme, que je le corrige. Angela Delorme.

– En attendant qu’on se marie…

Il m’adresse un clin d’œil, il fait demi-tour et il va rejoindre ses amis.

Quant à moi, j’ai le cœur qui s’emballe. Je sais que je ne pourrai pas dormir cette nuit, mais au moins je n’ai qu’à attendre à demain. Parce que c’est loin lundi. Même si on a toute la vie devant soi, c’est vrai que c’est terriblement loin.»

 

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