Épisode 54

Le mardi 12 septembre

Jour #15

Dans un taxi – 16h15

Cynthia Murphy

 

Ce qui est bien avec la campagne : y’a juste une école secondaire pour les vingt habitants, ça serait difficile de se tromper de place.

Ce qui n’est pas bien avec la campagne : j’aurais dû amener ma boussole, ma gourde et le remède contre la malaria parce que depuis le temps qu’on roule sur le rang, je pense qu’on a passé quatre frontières.

– C’est encore loin? que je demande.

– Deux coins de rue et on est arrivés! qu’il répond avec un sourire dans le rétroviseur.

Je ne sais pas si c’est censé me rassurer, mais ça ne compte pas si les deux coins de rue sont sur des continents différents. Je ne suis même pas certaine qu’on a franchi un coin depuis les vingt minutes qu’on roule. Ça fait que j’ouvre la bouche et juste comme je viens pour lui demander combien de fuseaux horaires les séparent, on tourne à l’intersection et on atteint la rue Principale.

La Principale, c’est le nom officiel, by the way. Ce n’est pas moi qui la qualifie ainsi, je suis presque sûre qu’une rue principale comporte obligatoirement une SAQ, un Tim Hortons et un Couche-Tard. Or, à part le club vidéo et sa collection de VHS qu’on passe avant d’atteindre l’intersection de l’école, il n’y a pas grand-chose qui lui vaille le mérite de son nom. Quand le taxi s’arrête finalement devant la pancarte de la polyvalente de St-Barnabé, je paie le chauffeur, je saute à l’extérieur de la voiture, je parcours le stationnement en vitesse et ce n’est pas long que je repère celle de Math. Dans le coin gauche, sa musique métal est à peu près la seule affaire qu’on entend sur la Principale et à l’autre bout complètement, l’élégant monsieur Lacombe a le derrière appuyé sur le capot, les bras croisés, à me regarder m’avancer vers lui.

– Vous êtes encore ici? que je demande en levant la main pour mieux le voir derrière le soleil.

Chemise blanche, les manches roulées jusqu’aux coudes, pantalons et souliers propres, cheveux noirs peignés sur le côté, la même belle gueule que Math. En plein le genre de papa qu’aucune amie du fils ne détesterait voir en chest sur le bord de la piscine.

– J’pensais qu’il avait besoin de temps et qu’il finirait par sortir, mais à c’t’heure que t’es là, j’imagine qu’il attendait que tu arrives.

Les mains dans les poches, monsieur Lacombe se relève et il avance dans ma direction. Pas assez proche pour qu’on puisse se toucher, juste assez pour être à égale distance entre la portière de sa voiture et moi. Les yeux perdus dans le vide, il se mord la lèvre et je suis presque certaine que ses doigts tapotent le tissu à l’intérieur de son pantalon.

Il est pareil comme Math. Le même visage, les mêmes expressions, les mêmes gestes incertains qui trahissent son air présomptueux.

– Cynthia, c’est ça?

Je me souviens qu’on se soit vus samedi, mais je ne me souviens pas qu’on se soit présentés.

– Serge, qu’il dit en parcourant la distance qui nous sépare pour me serrer la main. Sa mère m’a un peu parlé de toi.

Je hoche la tête sans répondre parce que je ne sais pas quoi répondre. Les parents pis moi, c’est comme la poutine pis le ketchup — on n’a jamais vraiment rapport ensemble pis ça laisse toujours un drôle de goût dans la bouche.

– Vous êtes proches, tous les deux?

– Assez.

C’est à son tour de hocher la tête sans répondre.

Il se tourne vers la voiture de Math et il la regarde en silence. Je le connais, ce regard-là. Je ne suis peut-être pas familière avec la première génération, mais je l’ai vu sur la nouvelle, quand Paolo est revenu est que Math avait le goût de rester, mais qu’il pensait qu’il n’avait rien à faire là. Monsieur Lacombe a le goût de rester. Il a le goût de voir son fils et pareil comme le ketchup dans la poutine,  il vient de se rendre compte que son goût n’est pas partagé par tout le monde.

– T’es venue jusqu’ici en taxi? qu’il finit par demander en reportant son attention sur moi.

– En autobus.

Il acquiesce. Il fait le tour de sa voiture pour se rendre du côté passager et après quelques secondes à fouiller dans son coffre à gants, il revient vers moi. Il me prend la main et avec celle qu’il a encore de libre, il glisse une poignée de billets dans ma paume.

– Merci, qu’il dit. D’être venue pour lui, j’veux dire. Ce n’est pas à côté, Montréal et…

Je le regarde, je regarde les billets sans savoir quoi en faire et je reviens à lui qui se gratte la tête en laissant sa phrase en suspens. Il m’adresse un sourire, mais je ne le lui rends pas. Je trouve ça déplacé de sourire à quelqu’un qui a visiblement envie de pleurer.

On reste là, debout, lui à essayer de se convaincre de partir, moi à l’observer prendre sa décision à contrecœur. C’est drôle comme on attend toujours des adultes qu’ils sachent quoi dire ou quoi faire. C’est dans ces moments-là qu’on réalise qu’ils sont aussi clueless que nous face aux grands problèmes de la vie.

– Est-ce que…, qu’il commence avant de se reprendre. Est-ce qu’il…

Encore une fois, il s’arrête avant de terminer sa phrase sauf que je réalise que ce n’est pas que lui qui a été réduit au silence. La musique aussi. La musique métal de Math s’est arrêtée et quand je suis le regard de monsieur Lacombe, je constate qu’il est à quelques mètres de nous, figé sur place, les yeux qui alternent entre le visage coi de son père et ma main pleine d’argent.

– C’est pour la pension alimentaire ça ou pour les frais de scolarité? qu’il demande en la pointant du menton. Ou c’est le premier versement des quatre-vingt-trois que t’as manqués pour aider à payer l’hypothèque?

Ses lèvres sont pâles, ses joues encore plus, il aurait probablement quand même réussi à avoir l’air détaché si sa voix n’était pas aussi blême que son teint, sans couleur et sans intonation. Idem à son père qui s’avance vers lui tandis qu’il recule.

Les deux se tiennent face à face, les mains cachées dans les poches, les épaules raides, la bouche qui bégaie plus qu’elle ne parle. Ils sont tellement identiques qu’on dirait le reflet d’un miroir. Link et Dark Link en dessous d’un arbre dans le water temple. Et Math est le côté dark des deux parce que c’est lui  qui strike en premier.

– Ou ben t’essaies encore d’en charmer une plus jeune avec ton compte en banque?

– C’est pour son autobus.

– Ah OK. Tu veux dire, c’est pour réparer tes erreurs avec ton cash?

Son père baisse la tête et ferme les yeux. Pas longtemps. Juste une demi-fraction de seconde pendant laquelle il cherche quoi dire parce qu’il sait autant que moi qu’il est sur un décompte.

– Y’a des erreurs que je voudrais pouvoir réparer autrement, qu’il dit à voix basse.

– Mouais. Ben… y’est un peu tard pour ça.

La voix et les yeux éteints, il regarde son père qui est affaissé devant lui. Pendant que monsieur Lacombe acquiesce à l’indifférence de son fils, je n’y crois pas un instant parce que je le sais ce que ça veut dire, un regard éteint. Ça veut juste dire qu’il a fermé la lumière pour pas qu’on voie ce qui passe derrière. S’il était vraiment trop tard, Math ne serait pas là, à espérer patiemment que son père réplique quelque chose. Mais comme il ne le fait pas, il finit par se tourner vers moi.

Le décompte est fini.

Peut-être que finalement, c’est vrai que c’est trop tard.

Math le contourne, il s’approche de moi et monsieur Lacombe sent que le temps est en train de lui filer entre les doigts.

– Mathieu, qu’il soupire. Est-ce qu’on peut juste se parler cinq…

– Non, on peut pas, qu’il le coupe en tournant brièvement la tête avant de s’arrêter à ma hauteur.

Je lève les yeux, on se regarde et ni lui ni moi ne savons quoi dire. J’aimerais ça le rassurer, lui dire que c’est fini et que c’est le temps de partir, mais je ne peux pas. Je ne peux pas faire ça parce que je le vois bien que lui a honte d’être triste, que l’autre est triste d’avoir honte et que les deux ont le cœur sur le bord de fendre en morceaux. Je le vois bien que les deux sont autant clueless face aux grands problèmes de la vie.

– Viens, on s’en va, qu’il finit par dire.

– Math, je…

Il attend.

– Je…

Il me regarde et moi, je regarde monsieur Lacombe par-dessus son épaule, qui a fermé les yeux pour s’empêcher de partir à pleurer.

– Je pense que tu devrais peut-être écouter ce qu’il a à te dire?

– Quoi, t’es de son bord à c’t’heure?

– Non. Non, que je réponds fermement en secouant la tête. J’viens de payer cent piastres et de faire une heure et demie de route pour venir te rejoindre dans ton trou, t’as pas le droit de me sortir cette carte-là, Mathieu Lacombe. J’suis de ton bord. J’vais toujours être de ton bord et si tu veux partir, on va partir, mais j’ai le droit de te dire que je pense que tu ne devrais pas, même si j’vais te suivre.

Il baisse les yeux, il se passe une main dans les cheveux et il soupire. Pendant quelques secondes, il fixe le sol et au bout d’un moment, il finit par glisser son bras autour de ma taille pour me rapprocher de lui.

– La seule raison pour laquelle je ne l’ai pas encore frappé, c’est parce que t’es là, qu’il dit à voix basse, les lèvres à deux centimètres de mon oreille. Mais je ne pense pas que je vais pouvoir me retenir encore longtemps.

– Cinq minutes, Mathieu. Laisse-moi cinq minutes et après ça, je disparais de ta vie pour toujours si c’est ce que tu veux, que lance son père, au bord du désespoir.

Je ne vois pas le visage de Math, mais je sens sa main qui se resserre autour du tissu dans mon dos.

– Ce n’est pas parce qu’il a fallu que je parte que j’ai arrêté de vous aimer, Mathieu.

– Est-ce qu’on peut juste s’en aller? qu’il chuchote en collant son front contre le mien.

– Tes sœurs et toi, vous êtes toute ma vie…, que continue monsieur Lacombe.

Math me regarde, je regarde son père, je le regarde, lui et ses yeux qui me supplient.

– T’es sûre? que je demande une dernière fois.

Il fait signe que oui.

– … et y’a rien, absolument rien, ni personne qui va jamais vous remplacer.

– S’il te plaît, Cyn, qu’il soupire.

– OK, que j’acquiesce. OK, viens. On s’en va.

– J’t’ai tenu dans mes bras, Mathieu! J’t’ai vu apprendre à marcher, à parler, je t’ai vu te laisser te faire déguiser en princesse par tes sœurs rien que pour leur faire plaisir parce que t’es de même, tu veux toujours faire plaisir à tout le monde…

Je me défais de son étreinte et je passe mon bras en dessous du sien pour l’obliger à avancer. Les yeux rivés au sol, Math se laisse entraîner et à mesure qu’on s’éloigne, la voix de son père devient de plus en plus rapide et de plus en plus désespérée. Il le sait. Il le sait que c’est probablement la dernière fois qu’il va avoir la chance de lui parler.

– J’t’ai traîné au skatepark, j’t’ai amené jouer au baseball, j’ai eu le cœur déchiré, toutes les fois où tu jouais tout seul dans le jardin le jour de ta fête parce que les autres enfants ne voulaient pas jouer avec toi, à me demander si j’en faisais assez pour… pour…

Il est sur le bord des sanglots et je ne sais pas pourquoi, mais ça me fait de quoi.

Ça me fait vraiment de quoi.

Ma peine, je peux la gérer. Je peux la ravaler, l’endurer pis essayer de l’étouffer.

Mais on dirait que j’ai de la misère à supporter celle des autres. Parce qu’on ne peut pas la refouler celle-là. Elle est là. Elle est juste là, elle s’exprime, elle s’entend, elle se ressent et même si je voudrais la prendre parce que je la digère mieux que les autres, je suis obligée de la regarder ravager une existence qui n’est pas la mienne. Et je ne sais pas laquelle me fait le plus mal — celle de son père ou celle que Math essaie de cacher.

– C’est ta mère qui m’a laissé, Mathieu!

C’est sorti comme un cri.

Je ne sais pas si c’est une ultime tentative pour capter son attention ou la dernière opportunité de lui dire ce qui s’est vraiment passé, mais ça marche. Math s’arrête brusquement et moi, je suis tirée vers l’arrière parce que j’allais continuer dans mon élan.

– J’ai jamais voulu partir! C’est elle qui m’a obligé à le faire!

Les narines gonflées, la mâchoire crispée, les poings serrés, Math est planté dans le milieu du stationnement et je commence à paniquer parce que je sais ce qui s’en vient. Je sais qu’il est sur le bord de perdre le contrôle. J’essaie de le tirer, mais il ne bouge pas.

Qu’est-ce que je fais?

Qu’est-ce que je vais faire quand il va…

– C’est elle qui m’a trompé pendant des a…

C’est là.

C’est à ce moment-là qu’il éclate et que tout fout le camp.

 

Dans sa voiture – 16h35

Vincent Paquette

– C’est ici, que pointe Papichulo en regardant le GPS.

– T’es sûr que c’est une école, ça? On dirait ma maison d’invit… what the fuck?!? que je m’écrie.

Dans le stationnement, Math est en train de se battre avec quelqu’un pendant que Cyn essaie de les séparer. Je regarde la voiture de Benji dans le rétroviseur, je fais crisser les pneus en tournant sur la gauche et trois secondes plus tard, on est tous les quatre en train de courir dans leur direction.

Quand Cyn nous a texté qu’elle était dans le bus et qu’il fallait venir les chercher parce que Math ne serait pas en état de conduire, j’avais assumé qu’il s’était perdu entre deux arbres et un quarante onces de vodka. Paolo voulait s’assurer que Cyn était correct, moi, je voulais m’assurer de ne pas manquer Math pacté, Benji ne voulait pas manquer un roadtrip et Clovis… on s’en crisse de Clovis.

On parcourt la trentaine de mètres qui nous séparent d’eux et quand on arrive finalement à leur hauteur, Math est penché par-dessus un homme qu’il frappe à répétition.

Aléjate! que crie Paolo à Cyn en la poussant à l’écart.

Clovis se précipite sur Cyn pour voir si elle est correcte, Paolo et Benji se précipitent sur Math pour essayer de l’enlever et moi… fuck la diplomatie, je laisse ça aux autres, c’est qui cet esti-là qui cherche la marde avec nous?

Je change ma casquette de bord pour éviter d’avoir la palette dans la face et à la seconde où Paolo et Benji empoignent Math par les bras, je prends l’autre par le collet, je le traîne jusqu’à son char et je prends la relève.

Fuck you!

Y’a pas personne.

Qui touche.

À mon bro.

Je le fesse.

Une fois.

Deux fois.

À la troisième, je trouve qu’il n’offre pas beaucoup de résistance, j’avorte le quatrième coup, je le regarde comme il faut…

Oh, que je soupire. Shit.

C’est le livreur de pizza de samedi.

Je me tourne vers Math pour être certain que je ne me suis pas trompé de personne, je reviens au livreur qui lui ressemble drôlement, je retourne à Math qui se débat avec vigueur…

– J’t’hais! qu’il hurle en essayant de se défaire de l’emprise des deux autres. J’t’hais tellement que je voudrais que tu meures!

Je recule. Quand je réalise qui je tiens entre mes mains, je recule immédiatement, je relâche son collet et je le laisse s’affaler à mes pieds. Il tombe sur ses genoux et son sang tombe sur l’asphalte.

Il pleure.

Il pleure à chaudes larmes, le visage couvert de sang. Math aussi pleure. Le visage couvert de rage. Je les regarde tous les deux et je regarde Paolo parce que je ne sais pas quoi faire et que je suis pris entre les deux qui se crient par la tête.

– J’t’aime!

– Pas moi! J’veux que tu crèves!

– J’t’aime tellement mon fils. J’t’aime tellement, tu peux pas…

– Ta yeule! Ferme ta crisse de yeule avec ta bullshit!

– …savoir à quel point quelqu’un peut aimer ses enfants!

– Décalisse! qu’il lance en réussissant enfin à se défaire de l’emprise de Paolo et Benji. Retourne dans ton esti de manoir pis j’espère que tu vas pogner un accident sur ton chemin. Comme ça, tu vas peut-être devenir paralysé, ta femme va te crisser là pis tu vas crever tout seul, drette comme tu le mérites.

Il crache sur le sol, il fait demi-tour et il s’éloigne en direction de sa voiture. Benji le suit pour s’assurer qu’il ne revienne pas sur ses pas et Paolo se tourne vers nous.

Vámonos, qu’il soupire en faisant un signe de tête. J’pense que c’est le temps qu’on s’en aille.

Clovis obéit, Cyn hésite quelques secondes et elle finit par suivre elle aussi. Quant à moi, je regarde le vieux qui pleure toutes les larmes de son corps, au milieu d’un parking de St-Barnabé, devant une bande d’adolescents qui sont sur le point de l’abandonner à son sort et je me demande…

Je ne sais pas.

Je ne sais pas ce que je ferais à la place de Math.

Mais je me demande ce que je ferais si c’était mon père qui était à genou, en train de me supplier de l’aimer.

– Vince! que m’appelle Paolo qui a déjà parcouru la moitié du stationnement.

Je le regarde, je regarde les autres qui sont rendus loin, je regarde le monsieur qui se lamente lamentablement.

Ah pis de la marde. Je ne le connais même pas, cet esti-là.

Je commence à marcher en direction de Paolo, je fais une dizaine de pas au bout desquels je m’arrête et je me retourne. Une dernière fois. Juste pour être sûr que…

Que quoi?

Que ça ne me fait rien?

Bullshit.

Je vendrais un rein pour que ce soit mon père qui soit à sa place.

– Tabarnac! que je crache entre mes dents parce qu’il gosse avec ses sentiments pis toute. Tabarnac de marde, qu’est-ce que je fais icitte moé. J’devrais être en train de me crosser sur brazzers.

Je fais demi-tour, je reviens au petit paquet d’émotions, je ne sais pas trop comment dealer avec  ça, ça fait que je me penche, les deux mains sur les genoux pour avoir la face à peu près à la hauteur de la sienne.

– Yo, le vieux. Ça va? Tu gères-tu ou…?

Non.

Non, il ne gère pas pantoute. Je me relève, je soupire en replaçant ma casquette, je regarde Paolo qui me regarde curieusement, je regarde Mimi Geignarde à mes pieds et je roule les yeux.

Voyons.

Pourquoi c’est moi qui suis pogné avec le vieux, ils le savent ben que j’suis un peu côlon dans ces affaires-là?

– OK. Là, monsieur, arrête de pleurer, ça m’empêche de penser.

Il lève la tête, il essuie le sang de son nez avec sa manche, ses yeux croisent les miens, il soutient mon regard, il est un peu amoché, mais il ne pleure pas.

Il ne pleure pas et pourtant, je suis presque certain que j’entends brailler.

Il me fixe, je le fixe, je regarde sa voiture et comme il ne bouge pas, je m’avance vers la fenêtre de la banquette arrière.

Un bébé. Il ne manquait plus que ça, un fucking bébé.

J’ouvre la porte, je me penche pour mieux voir le tas de morve qui se bave dessus, je révise les cinquante sacres qui m’ont passé par la tête dans les trois dernières minutes et je me demande si le bébé va pogner en feu si je le touche. 50/50, je décide de tenter ma chance. À la seconde où je me penche, je sens quelqu’un m’agripper par le bras.

Qué haces? Viens-t-en chero, on s’en va avant que la police débarque ici.

– Ah, fuck off, Paolo, que je dis en me relevant. Arrête de faire ton hypocrite. Ton père est mort, celui de Clovis a disparu dans la brume, celui de Benji est une marde et le mien se sert de moi pour work-out la puissance de ses droites. Y’en a pas un de nous autres icitte qui n’espérerait pas secrètement être à la place de Math.

You fucking estúpido.

– Dis-moi que je n’ai pas raison.

Il soupire. Il hésite. On regarde tous les deux le bébé.

Ce n’est pas le meilleur plan, mais c’est quand même un plan.

– Tu le prends ou je le prends?

Oh no. No, no. No toco a los niños.

– Tu gosses, que je soupire en détachant l’enfant de son siège. J’comprends fuck all quand tu parles en espagnol.

Je le prends par en dessous des bras, je le soulève et après m’être assuré qu’il ne sentait pas le bébé qui vient de se chier dessus, j’accepte de le prendre comme il faut. Tant qu’il ne me bave pas dessus. Je ne sais pas encore c’est quoi la stratégie pour le présenter à Math, mais s’il me bave dessus, je le crisse par terre.

Estás bueno con un niño en los brazos.

Fuck you.

Il rit.

– Toujours. Avec ou sans enfant dans les bras, qu’il reprend.

Je ne sais pas ce qu’il raconte, mais ce n’est pas important. On a déjà commencé à se diriger vers Math, son petit frère avec nous. Je ne sais pas si ça va marcher. Je ne sais pas si Math va péter une coche de plus, tout ce que je sais, c’est que si c’était le mien, je serais peut-être prêt à pardonner à mon père. Ou du moins, à le protéger pour ne pas qu’il passe par là où je suis passé. Mais ce n’est pas mon père. Ce n’est pas mon frère, non plus. Je me dis juste que peut-être qu’il va vouloir le voir une seule fois avant de les effacer tous les deux de sa vie.

Anyway, ce sera de leur faute.

C’était à eux de ne pas me laisser tout seul avec le vieux pis le bébé. Ils le savent ben que j’suis un peu côlon dans ces affaires-là.

 

 

 

 

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