ÉPISODE 54 (suite)

Le mardi le 12 septembre

Jour #15

Dans un stationnement de campagne – 16h45

Vincent Paquette

 

– Qu… qu’est-ce que tu fais là? que bégaie Clovis en me fixant.

– Pars le char, on kidnappe le bébé, que je réponds à sa question de cave.

Qu’est-ce que je fais…Non, mais…

 

Qu’essé que j’ai l’air de faire, à part de jouer à Claire Lamarche dans le parking de St-Barnabé?

– Bon. Tu veux-tu le voir ou je le ramène à son père? que je m’impatiente en détournant la tête parce que le petit crisse n’arrête pas de me mettre ses mains pleines de microbes dans la face.

Math me regarde et tous les autres regardent Math et ses yeux rouges qui alternent d’un visage à l’autre, comme s’il espérait qu’on lui dise quoi faire. Ses bras shakent encore un peu, mais pas autant que ses lèvres qui n’articulent rien et je ne sais pas trop ce que je dois faire parce qu’on reste tous plantés là comme une gang d’imbéciles. Au bout d’un bon trente secondes à essayer de m’écarter de la portée du morveux, Lacombe finit enfin par se lever pour venir me rejoindre, le pas hésitant.

– Heu… je…, qu’il marmonne.

– Tu le prends-tu ou ben t’attends que je l’allaite?

Il se tourne, il regarde encore les autres, il se gratte la tête et il hausse les épaules. Pendant une seconde, je pense qu’il lève les bras pour le prendre, mais il change d’idée et il recule en secouant le menton.

Calvaire.

Qu’il se décide, je ne jouerai pas à Mary Poppins toute l’esti de soirée.

J’attends encore quinze ou vingt secondes et quand il se décide finalement à tendre les mains, c’est moi qui hésite.

– Là, Lacombe, pète pas ta coche, on n’a rien pour enterrer le corps.

Il acquiesce. J’acquiesce. Il attend et quand je suis certain qu’il ne fera pas le cave, je lui donne le bébé qui part avec ma casquette. J’essaie de la reprendre, mais il tire dessus en étendant une belle trace gluante sur le top de la palette.

– Ah, man! Il a fucking mis plein de bave sur ma 59FIFTY!

Math rit, le bébé se tourne surpris et il rit, moi je ne ris pas tant que ça. Pendant qu’ils sont en train de créer des liens affectifs, je l’essuie sur la veste de Math — c’est lui son frère, qu’ils se partagent leur propre ADN.

Je pense que ça va bien.

Ou en tout cas, je pensais que ça allait bien, jusqu’à ce que les yeux de Math se mettent à couler et qu’il fasse un tour sur lui-même en cherchant où le déposer.

– J’peux pas, qu’il dit la voix cassée. Reprends-le, j’peux pas. J’l’aime pas.

Il me le tend à bouts de bras, mais je ne bouge pas parce que ce n’est pas vrai. Si ça ne lui faisait rien, il ne serait pas en train d’essayer d’éviter mon regard, à se cacher derrière la couche du flo pour se retenir de partir à pleurer. Je le sais, je fais pareil. Moi aussi je fais semblant de n’aimer personne quand j’ai le goût de pleurer.

– Reprends-le! qu’il répète plus fort.

– Non.

– Arrête de faire chier, Vince. Prends-le ou je le mets par terre.

– Mets-le par terre.

Il soupire, il se tourne vers Cyn et il s’approche d’elle, sauf qu’elle refuse de le prendre elle aussi. Ils refusent tous. Quand il fait le tour du groupe et qu’il essaie de s’en débarrasser, ils refusent tous de lever les bras dans sa direction. Ça fait que Math se met à paniquer et je fais signe à Paolo de les éloigner parce qu’il n’y a pas personne qui aime ça craquer devant les autres. Il ouvre la bouche pour parler, mais ça ne sort pas. Alors à la place, il ferme les yeux, il ramène son petit frère vers lui et il se cache le visage dans le creux de son corps pour se permettre d’éclater.

– T’sais… c’est pas…, que je commence en me grattant la tête avant de replacer ma casquette.

Crisse que je ne suis pas bon dans ces affaires-là.

– C’est pas, heu… sa faute à lui si ton père c’est un cave, que je reprends.

Je dépose ma main sur son épaule pour l’encourager, mais je pense qu’elle ne sert pas à grand-chose à part à sauter au même rythme que ses sanglots alors je l’enlève. Je cherche où la mettre, je ne trouve pas, je décide de lui frotter le derrière des cheveux ben brusquement et pas plus que deux fois parce que ça commencerait à être fif. Visiblement, ça n’a pas servi à grand-chose non plus, il continue à pleurer.

– Va-t’en, s’te’plaît, qu’il marmonne dans le chandail du petit.

Je ne bouge pas.

– Cinq minutes! Laisse-moi tout seul, cinq minutes.

Je ne m’obstine pas, de toute façon, ça commence à être émotif, je ne feel pas ben pantoute. Je commence à m’éloigner et au bout de six pas, j’entends sa longue plainte qu’il essaie d’étouffer entre ses respirations. Je m’arrête et je regarde les autres, une vingtaine de mètres plus loin, qui ne savent pas plus comment réagir que moi. Je suis épais. Je le sais que je suis épais, mais ça me rassure parce que je ne suis clairement pas le seul épais en ce moment, on est tous un peu crétins quand c’est le temps de ne pas l’être. Je me retourne vers Math, vers les autres pour voir combien de personnes vont me voir faire, je calcule rapidement mon coefficient de virilité, je me demande ce que Sam et Rancourt auraient fait si ça avait été moi.

«Hey, la tapette! Arrête de chigner!».

C’est sûrement ça qu’ils auraient fait.

Je me demande ce que Math aurait fait, si ça avait été moi.

Je me laisse huit secondes d’orgueil et de réflexion de plus et quand le décompte est fini, je fais demi-tour. Je soupire, je me précipite sur lui avant de changer d’idée et je le prends par les deux épaules, lui pis son petit crisse de frère fatigant qui ne lâche pas ma casquette, entre nous deux.

– Je ne sais pas pourquoi t’hais ton père, Lacombe. Pis j’suis sûr que t’as des bonnes raisons de le faire, que je dis en poussant son front avec le mien pour qu’il lève la tête. Mais fais-moi confiance bro, j’aurais vendu ma sœur pour que mes parents se laissent au lieu de faire semblant de s’aimer pis de continuer à être malheureux au travers de nous autres.

Je recule ma tête, je viens pour reculer moi aussi parce que je n’avais pas l’intention que le moment dure plus qu’une coupe de secondes, sauf qu’il s’accroche à mon hoodie et je pense que si je le lâche, ils tombent tous les deux.

– Ben… peut-être pas ma sœur, là, faudrait pas exagérer, que je reprends en réfléchissant à ce que je viens de dire. Mais j’aurais vendu ton frère, par exemple.

Je ne sais pas si ça a marché, mais il y a un silence pendant lequel Math enlève sa main de mon chandail et se frotte les yeux avec son pouce pis le majeur.

– Calvaire que t’es con, Vincent Paquette, qu’il soupire au bout d’un moment.

– Ouin. On me l’a déjà dit.

Il ouvre les yeux et il me fixe. Pour un petit instant pis il finit par sourire. Pas beaucoup, mais quand même un peu.

– K. J’peux tu enlever mes mains de tes épaules, à c’t’heure? Ça me rend mal à l’aise qu’on soit proches de même…

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