Épisode 53

Mardi le 12 septembre

Jour #15

Avant les cours – Dans l’escalier – 8h00

Mathieu Lacombe

 

Le site est ouvert depuis deux jours et demi et OK, ce n’est pas exactement ce que j’avais prévu, mais je ne peux pas dire non plus que ça ne fonctionnait pas. Depuis hier, le mot s’était passé, les inscriptions entraient, les commandes aussi et en dehors du résumé de lecture qui était le cadeau d’abonnement, la sixième demande venait d’être placée il y a un peu plus de trente minutes; un trente piastres de plus en échange des résultats du test de maths. Évidemment, c’est beaucoup trop risqué de faire les livraisons en personne pour le moment et c’est pour ça que je me retrouve à descendre en vitesse du quatrième étage, là où je viens de récupérer quatre des six enveloppes dans la case 4067 qui est inoccupée. Pendant qu’il n’y a personne en vue, j’en profite pour compter rapidement les billets, je les glisse dans ma poche et je me dépêche de me rendre à la salle des cases, là où je dois entamer la phase 1 du plan Guess who contre un adversaire toujours non identifié.

Point positif : Jigsaw a peut-être le goût de jouer à un jeu, il n’a pas touché au site depuis notre entretien d’hier, ce qui confirme qu’il n’a pas tout à fait envie de fucker mes plans.

Point négatif : ça se pourrait qu’il fuck tout le reste.

Pis le reste, c’est Cyn parce que j’ai curieusement l’impression qu’elle ne fera pas partie de ceux qui vont rire et applaudir quand je vais sortir de la salle de gym pour parader en boxer dans le couloir.

J’atteins la salle des cases, je parcours l’allée du centre et je cherche la rangée à Rancourt. Quand je passe devant, Benji est penché par-dessus le devoir de Clovis qu’il est en train de copier, mais le king du secondaire 5 n’est pas là. Les deux lèvent la tête, ils me saluent et moi, je continue mon chemin parce que je dois repérer les gars de la gang avant que la première cloche sonne. Guillaume n’est pas arrivé, Sam n’est pas arrivé et ça prend quatre allées retours pendant lesquelles Clov et Benji se demandent ce que je fais avant que Rancourt arrive finalement dans la rangée où ils sont. J’attends qu’il ouvre sa case et quand il est finalement penché dedans à fouiller dans ses manuels scolaires, je passe devant pour regarder ce qu’il prend.

Il y a deux types d’élèves. Ceux qui veulent gagner du temps sur leur pause en mettant tous les livres de la journée dans leur sac pour ne pas avoir à revenir à leur case et ceux qui veulent gagner du temps sur l’apparition d’une hernie discale en ne dépassant pas la charge de 0.5 kilo sur leur dos. Rancourt fait partie de la deuxième catégorie, il prend seulement son livre d’anglais, je soupire et je reprends de la vitesse pour rejoindre Clovis et Benji plus loin.

What is it this time? que demande le dernier quand j’arrive devant eux.

– De quoi tu parles?

Clovis sourit sans lever les yeux de son cahier et Benji pose celui qu’il lui reste sur moi.

I’m guessing you weren’t waiting for Rancourt  just for fun and you have that I’m-about-to-ask-you-guys-a-favor kind of face.

– À toi, Governor, non. Mais toi Clovis…

Je souris et je ne sais pas pourquoi, mais Clovis ne sourit plus, lui. Ses épaules s’affaissent et il laisse sa tête rouler vers l’arrière avec exaspération.

– Je le savais, qu’il soupire. Je le savais que ce serait encore moi. Pourquoi est-ce que c’est toujours moi, le hors-la-loi désigné?

Cause you’re the only one who doesn’t look like one. Gain some bruises or lose an eye, he’ll leave you alone.

– Est-ce que c’est illégal? qu’il s’empresse de demander.

Je lui donne une tape dans le dos, je lui adresse mon air adorable auquel personne ne peut résister et j’attends qu’il ferme son cahier pour m’écouter. Je sais qu’il n’est pas nécessairement le choix de prédilection sur lequel imposer de la pression, mais ce n’est pas comme si j’avais d’autres options.

– Est-ce que c’est illégal? qu’il répète avec insistance, en réponse à mon silence.

– Hmm…

– Math!

Je réfléchis, j’hésite, je réfléchis encore.

– … Non.

Benji me regarde, Clovis me regarde, ni l’un ni l’autre ne reprend la parole.

– Nenon, que j’essaie de les convaincre avec un peu plus de conviction.

It’s definitely illegal.

– OK, que je soupire en roulant les yeux. Définissez illégal, c’est large comme terme. Copier son devoir d’anglais dans une rangée de casiers aussi, c’est illégal. Tu ne vas pas finir à Bordeaux pour ça.

Il essaie d’avoir l’air fâché, mais un Clovis irrité, c’est comme un bébé chat qui essaie de grogner, deux secondes de plus et je pense que je lui flatte le ventre. Je souris à pleines dents et j’attends qu’il cède.

– Qu’est-ce qu’il faut que je fasse, cette fois? qu’il soupire en fermant la porte de sa case.

– Que tu voles mes vêtements dans le vestiaire, à la troisième période.

Les deux me dévisagent et au même moment, Sam apparaît dans la rangée. Il nous dépasse, il crie un «Bro!» avec plus de testostérone qu’il en a vraiment, il chest bump Rancourt et moi, je contourne Clov et Benji  pour aller me poster de l’autre côté et le garder à l’œil.

– Troisième rangée dans le vestiaire des gars, que je reprends distraitement. La case avec un graffiti de bonhomme pendu dessus. Je vais laisser la porte ouverte, tout ce que t’as à faire, c’est demander d’aller aux toilettes pendant ton cours. T’entres par la porte nord, tu prends mes vêtements et tu les déposes là où je vais te dire de les mettre.

– … Et c’est où ça, là où tu vas me dire de les mettre?

Plus loin, Sam prend son coffre à crayons, son agenda et juste son livre d’anglais qu’il glisse dans son sac. Je secoue la tête avec déception et je reviens à Clovis avec la seule réponse que ça implique :

–  À déterminer.

– À déterminer, qu’il répète en soupirant. Génial. Et pourquoi ce ne serait pas au tour de Vince, Cyn ou Benji qui sont dans ton cours d’éduc au lieu de m’obliger à sortir en douce du mien?

– Pour dissiper les soupçons, j’ai besoin de quelqu’un qui ne soit pas dans notre classe. Et aussi parce que j’ai besoin de Benji pour filmer.

To film what?

Juste comme je viens pour répondre, je vois Guillaume passer dans l’allée du centre et comme c’est mon dernier espoir, je commence à m’éloigner à reculons et je me dépêche à répondre.

– Sortie du vestiaire, du gym jusqu’à l’autre bout du couloir, je vais avoir besoin que tu ne manques rien.

Without any clothes? Great… I’m sure Cyn’s gonna love that, qu’il rit.

– Hmm, je suis en train de travailler cette partie-là, que je dis un peu plus fort parce que je suis rendu au milieu. Pour l’instant, gardez ça pour vous, pas à mot à Cyn, OK?

Ils acquiescent, je recule, je fonce dans quelqu’un et juste comme je me retourne…

– Quoi? qu’elle dit avec mauvaise humeur.

Son sac sur une épaule, l’autre dénudée par un T-shirt trop grand qui pend au milieu de son bras parce qu’il a sûrement vécu Hiroshima et la défaite du référendum en prime, elle me regarde sans expression. Pendant une seconde, je me demande si elle a entendu ce que je viens de dire et au bout d’un moment, elle secoue la tête avec impatience.

– Quoi? qu’elle répète. J’ai entendu mon nom, qu’est-ce qu’il y a?

«Un vidéo de toi en train de marcher en boxer, à l’étage des vierges, dans un couloir de l’école».

C’est ça qu’il y a.

Mais ça, je n’ai pas encore décidé si j’allais lui dire parce que je n’ai pas encore déterminé son humeur du jour et la meilleure façon de la gérer.

– Rien. J’étais juste en train de leur dire qu’on y allait ensemble, que je dis en passant mon bras autour de son épaule pour l’entraîner avec moi dans la rangée de Guillaume.

Une fois rendus, on s’arrête au bout et elle fronce les sourcils avant de secouer la tête.

– Qu’on allait où, ensemble?

– Au bal des finissants.

Ses traits se relâchent et elle me regarde avec ses yeux à demi clos qui ont l’air d’essayer de me dire que je l’énerve.

– Quoi? que je reprends. Qu’est-ce que les gens vont penser si tu y vas avec quelqu’un d’autre?

– Qu’est-ce que les gens en ont à chier avec qui je vais au bal?

– Conventions sociales, Murphy. Tu ne peux pas y aller avec quelqu’un d’autre que ton chum.

Elle recule la tête, elle rougit des joues et moi, je savoure l’expression de l’inconfort.

– Mais… t’es pas mon chum.

– Pas encore. Mais en juin, ça va faire longtemps que c’est officiel entre nous deux.

Elle roule les yeux, elle marmonne quelque chose, mais je suis un peu distrait parce que j’observe Guillaume qui est en train de charger son sac à dos de quatre manuels scolaires et cinq cahiers — tous les livres dont il a besoin pour la journée.

Bingo!

Pendant qu’il essaie de refermer le zipper qui proteste face à la charge, je sors mon téléphone et je texte Vince.

Math : As-tu la combinaison du casier de Guillaume?

Cyn continue à parler et moi, je lis la réponse sur l’écran qui vient de vibrer.

Vince : 17-12-01. Ou 19-12-01.

Vince : Attends. j’pas sûre. C’est p’t’être 15-12-01.

Vince : Ou 21, pour le premier chiffre.

Math : À part me créer une rangée gagnante au bingo, t’as tu une réponse plus certaine?

Vince : Oh, excuse-moi de ne pas l’avoir noter dans mon journal intime, sur la page dédiée à Guillaume… Je sais pas, moé, c’est quoi sa combinaison. C’est sa date de fête, quelque part dans la semaine avant Noël.

Je ferme l’écran et je range l’appareil. Pas de stress, il me reste quelques heures pour fouiller ma base de données, trouver la date de naissance à Guillaume et la donner à Clovis, question qu’il cache mes vêtements dedans.

– … je sais pas, peut-être…vendredi? que demande Cyn en regardant ailleurs.

J’avoue que je n’ai pas vraiment écouté de quoi elle parlait, ça fait que je réfléchis, j’essaie de me rappeler ce qu’elle racontait juste avant, j’hésite quelques secondes et comme je suis incapable et que son regard fuit le mien, je fais diversion.

– Sur une échelle de tu gosses en sale à j’te frencherais comme samedi passé,  tu te trouves où en ce moment, ‘mettons?

Je prépare le terrain pour lui annoncer ce qui s’en vient, sauf que ses yeux croisent les miens, ils me jugent un peu plus longtemps que d’habitude et je ne sais pas pourquoi, j’ai comme l’impression que là, maintenant, n’est pas l’idéal.

– T’as rien écouté, right?

– Hum… rien, c’est un grand mot! que j’annonce avec précaution. Fais juste me rappeler ce que tu disais à propos de vendredi?

Elle se mord l’intérieur de la joue et elle me fixe.

Longtemps.

Elle n’est pas fâchée, elle n’est pas énervée, elle est juste… stoïque. Et je n’aime pas ça. Je le connais son visage stoïque qu’elle maîtrise pour cacher sa déception, elle avait le même quand elle était sur le point de partir de la ruelle pendant que je me faisais casser la gueule par Rancourt.

– Rien, qu’elle lâche au bout d’un moment en secouant la tête. Je disais juste qu’il y a un devoir de français pour vendredi et que je peux le faire. Pour la business. Si tu veux le vendre.

Pantoute.

Ce n’est pas pantoute ça qu’elle disait, je le sais parce qu’elle fuit mon regard et qu’elle hésite la bouche un peu entrouverte quand elle est mal à l’aise. Sauf que là, c’est moi qui commence à l’être. Il faut que je lui dise. Il faut que je lui dise ce qui s’en vient parce que si je sors du vestiaire en boxer, qu’elle me voit me pavaner avec Benji qui filme et qu’on retrouve mes vêtements dans le casier de Guillaume où Clovis va les avoir cachés, elle va penser que c’est encore un de mes plans pour faire la vedette et elle ne m’aime pas quand je fais ma vedette.

Et je ne sais pas pourquoi ça m’obsède autant, mais je veux qu’elle m’aime.

Je veux que cette fille-là m’aime parce qu’on dirait que c’est la seule qui ne me trouve pas plate quand je suis Math. Quand je suis juste Math, pas le gars qui charme tout le monde avec un sourire, mais l’autre, celui qui pleure misérablement quand il ignore les appels de son père. Et ça, je ne sais pas encore à quel point c’est important pour moi, mais j’aimerais ça ne pas le perdre avant de le découvrir.

– En tout cas, qu’elle reprend. Tu y penseras.

Elle fait demi-tour et elle vient pour s’éloigner dans la rangée du centre, mais je l’attrape par le bras pour l’empêcher de partir. Elle se retourne et elle attend. Et moi, je pèse mes mots pour essayer d’être au moins cute, si je suis sur le bord de passer pour un cave.

– Admettons que je fais quelque chose que t’aimes pas, mais que c’est parce que je suis obligé, que je commence. C’est quoi les chances qu’on ne soit pas encore officiel rendus en juin?

Elle baisse les yeux.

– Qu’est-ce que tu vas faire? qu’elle demande avec un détachement qui sonne faux.

– Quelque chose de vraiment stupide?

– Stupide comme te faire casser la gueule par douze gars?

– Stupide comme faire mon frais chié devant tout le monde.

Elle soupire.

– Quand?

– Cet après-midi.

– Obligé comment?

– Obligé genre que ce n’est pas mon idée.

Elle acquiesce, elle regarde ailleurs et elle finit par hausser les épaules.

– Ça a rapport avec la personne qui joue avec ton site?

– Oui.

Elle sourit.

Trop longtemps et avec trop d’absence pour que ce soit convaincant.

– Je comprends. Fais ce que t’as à faire. Toi pis moi au bal, ça ferait un peu She’s all that, qu’elle rit avec peu de conviction. De toute façon, je te confirme que je n’ai vraiment pas l’intention d’y aller.

Elle roule les yeux en souriant une dernière fois pour faire sa tough qui se sacre de tout et de tout le monde et moi, j’ai comme un petit nœud qui me serre le pancréas parce que… fuck, elle ne pourrait pas être comme les autres, des fois? Péter une coche quand quelque chose la dérange au lieu de tout endurer et d’avaler avec sérénité les morceaux qui passent de travers? Parce que si elle s’était choquée, ça aurait au moins renforcer ma conviction que je le fais parce que je suis forcé.

Mais au fond, je le sais.

Je le sais que je pourrais refuser et trouver un moyen de dealer avec les conséquences. Je le sais que je pourrais chercher plus loin, changer les paramètres du site, au pire modifier tous mes systèmes d’exploitation et continuer ma business en passant à autre chose. Sauf qu’il y a une partie de moi qui n’est juste pas capable de résister. La personne qui est en train de me blackmailer me connaît, elle savait où viser, no way que j’allais refuser d’être mis au défi si elle osait me challenger.

Je le sais qu’au fond, je le fais juste pour thrill parce que j’aime ça et c’est ça qui me fait chier. Parce que Cyn voit au travers de ma bullshit et même si elle ne le dit pas, je le sais qu’elle aussi elle le sait.

– Cynthia! que je crie avant qu’elle soit trop loin, en espérant que ce soit la bonne des deux qui se retourne. Pour vendredi… est-ce que je viens de manquer une invitation pour une date?

– Une date? qu’elle rit. Come on. Ça ferait un peu She’s all that. Juste un devoir de français, Math. Rien de plus qu’un devoir de français…

C’est visiblement Cyn qui s’est retournée parce qu’elle est peut-être rusée, moi aussi, je peux voir au travers de sa bullshit.

 

L’heure de l’étage des vierges – 13h00

Mathieu Lacombe

Je regarde l’heure pour la cinquième fois.

À côté de la porte, mon chandail, ma veste et mon jeans reposent mollement, à l’intérieur d’une poche, mon porte-monnaie un peu plus vide que prévu. Les choses n’allaient pas tout à fait se passer comme je les avais initialement planifiées, les quatre enveloppes de la case 4067 étaient maintenant parties en fumée, mais à la dernière minute, vite comme ça, c’est tout ce que j’ai trouvé comme plan B. Tout ce qui importe, c’est que la caméra de mon téléphone m’attend de l’autre côté du couloir et les conséquences, je vais dealer avec après, une fois que la vidéo aura été envoyée au numéro inconnu.

La cloche sonne, j’entends les portes de classe qui s’ouvrent et les voix qui commencent à inonder le corridor. Dans huit secondes, il sera rempli d’élèves, le moment parfait pour sortir. Je compte mentalement et je ne sais pas si c’est l’excitation ou la nervosité, mais je commence à shaker.

Cinq…

Quatre…

Trois…

Deux…

C’est l’heure du spectacle.

Je prends une grande respiration, je lève ma jambe et je donne un coup de pied dans la porte. Pour les quatre premiers pas, on ne remarque pas vraiment ma présence, mais rendu au cinquième, les têtes commencent à se tourner sur mon passage. Au sixième, les voix s’affaiblissent, au septième, elles murmurent, puis rendus au dixième, la foule s’est séparée en deux rangées égales pour me laisser passer.

À mesure que j’avance, les visages sont de plus en plus familiers et les exclamations, de plus en plus partagées.

«C’est qui lui?».

«C’est pas un secondaire 5?».

«Ben non!!! Je suis-tu vraiment en train de voir ce que je vois?».

Pis drette quand quelqu’un crie : «Si c’est pas Math Lacombe qui fait encore son show!», c’est direct à ce moment-là que tout dégénère. Les cellulaires apparaissent, les rires commencent et pendant qu’il y en a la moitié qui se retiennent pour ne pas me frapper, l’autre est en train d’applaudir. J’aimerais dire que ça me déplaît, mais la vérité c’est que je m’écœure un peu moi-même parce que Cyn a raison. Elle a raison d’être déçue parce que j’aime ça. Je tripe. Je shake de fébrilité, je m’en délecte, je savoure chaque seconde de l’attention qu’on m’accorde pendant que je dévale le couloir et que je fais des high five à ceux qui lèvent une main avec fébrilité, des clins d’œil à ceux qui lèvent les yeux avec exaspération.

Rendu à mi-chemin, je connais assez l’étage pour savoir qu’il y a plus d’élèves qu’il devrait y en avoir. Prostrés aux portes de l’escalier, il y en a qui sont en train d’interpeller ceux qui descendent pour leur dire de venir voir. Ça fait que je m’arrête, je fais un tour sur moi-même pour permettre à tout le monde d’admirer la vue et quand j’atteins finalement l’autre extrémité, je lance un sourire charmeur à la foule derrière moi et je tire ma dernière révérence.

Qu’ils m’aiment ou qu’ils me détestent, ce n’est pas vraiment important, tout le monde est un peu impressionné quand tu fais ce que personne d’autre n’oserait faire. Et cette admiration-là, j’avoue que quelque part, elle me fait du bien.

– T’as tout filmé? que je demande en me relevant de mon dernier salut.

– Du début à la fin, qu’il crie par-dessus les acclamations.

Il me redonne mon cellulaire et il attend pendant que j’ouvre la conversation au numéro inconnu et que j’envoie la vidéo au bon destinataire. Peu à peu, les voix commencent à se calmer. Il y en a quelques-uns qui restent en attendant de voir la suite, mais ce n’est pas long que Kelly apparait avec mes vêtements à la main. J’enfile mon pantalon et mon T-shirt, et maintenant que le spectacle est fini, les groupes finissent par se disperser. Quant à Kelly, elle me regarde avec un sourire en coin et même si je sais qu’il cache probablement un peu d’amertume, elle me serre dans ses bras.

– Il fallait ben que tu te mettes dans marde à ta nouvelle école pour oser de te repointer le bout du nez à Saint-Barnabé, qu’elle dit avant de relâcher son étreinte.

– Qu’est-ce que je peux dire? que je réponds en haussant les épaules. Le monde de la ville… ils ne savent pas apprécier toute la splendeur de mon charme.

– Hmm-hmm. J’imagine que c’est à cause de la splendeur de ton charme que tu me textes huit mois plus tard, à 8h30 le matin parce que t’es obligé de venir te promener en sous-vêtements à deux heures de route de chez vous? que constate Pépé.

– T’as pas changé! T’es toujours aussi perspicace.

– T’as pas changé, t’es toujours aussi détestable.

Détestable, adorable, la ligne est mince entre les deux. Il dira ce qu’il voudra, ça a quand même juste coûté 120 dollars pour racheter son amitié. Il rit, je ris et on reste plantés-là, à se regarder en silence tous les trois. Maintenant que l’adrénaline commence à retomber, ça fait bizarre de les revoir après autant de temps et ça fait encore plus bizarre de constater que malgré les circonstances, ils sont encore prêts à m’aider.

– J’imagine que Joe et Alex ne viendront pas me dire un dernier au revoir? que je dis parce que je ne sais pas quoi dire d’autre.

– Hmm… à moins que ce soit pour le faire avec un bat de baseball, je ne pense pas que Joe va se pointer. Et Alex…

Pépé et Kelly échangent un regard mal à l’aise, ils attendent que l’autre finisse la phrase à leur place et comme ni l’un ni l’autre n’ose le faire, je finis par hausser les épaules.

– Ça va, je comprends, on ne s’est pas nécessairement laissés dans les meilleurs termes. Alors… j’imagine que ce n’est vraiment pas vous qui étiez l’auteur des messages? que je demande en connaissant déjà la réponse.

– Sans vouloir t’offenser, maintenant que toutes ces histoires sont finies, aucune chance qu’on ferait quoi que ce soit pour se rembarquer avec toi, que rit Pépé. Je plains même tes nouveaux associés de ne pas savoir dans quelle merde ils s’embarquent.

Come on! On a quand même eu du fun, tous les cinq!

– Ouep. Ben du fun! C’était ben, ben le fun de passer la moitié de l’année en retenue par ta faute.

– OK, je te l’accorde, mais l’autre moitié était…

– Mathieu! Lacombe! que j’entends prononcer avec autorité derrière moi.

Je ferme les yeux pour savourer la douce voix de notre cher directeur, je me retourne lentement et il est là, à quelques mètres de moi, les poings sur les hanches, le pied qui tapote le plancher avec une légère irritation.

– Tu ne viens plus ici et t’arrives encore à venir perturber mon école!

– Monsieur Charron! que je m’exclame avec trop d’enthousiasme. Venez ici que je vous embrasse, moi aussi je me suis ennuyé de vous!

J’ouvre les bras, mais comme il ne bouge pas, je reviens à mes deux amis parce que j’ai comme l’impression qu’on est sur les secondes de nos derniers adieux.

– Je pense que c’est mon last call, que je dis pour me donner le temps de trouver les bons mots. Je… je sais que… j’avoue que je suis peut-être un peu parti en lâche, mais…

– C’est correct, on l’sait ce que tu veux dire, que me coupe Kelly. Nous autres aussi on a eu du fun avec toi.

Elle sourit.

J’acquiesce, elle acquiesce, Pépé hésite un peu avant de le faire, mais il finit par acquiescer aussi, non pas sans rouler les yeux. J’imagine que je ne pourrai jamais vraiment effacer l’ombre de la trahison qui plane autour de nous, mais dans le trois pieds de circonférence qu’on forme, au milieu du cercle, de nos airs embarrassés et distants, j’imagine qu’aucun de nous ne peut vraiment oublier tout le reste non plus. C’est à cause de nous que personne n’a achalé Kelly quand elle a décidé de faire son coming out et d’annoncer à tout le monde qu’elle était gaie. Comme c’est à cause de nous que Pépé ne s’est pas fait renvoyer, la fois où il s’est fait pogner avec des pilules de speed dans le casier et pareil comme c’est grâce à eux qui ont refusé d’empocher leur paie, qu’on n’a pas perdu la maison, quand ma mère rushait parce que mon père se battait pour ne pas payer la pension. Au fond, je pense qu’on a vécu trop de choses ensemble pour arriver à vraiment se détester.

– Allez, fais tes adieux Mathieu parce que la secrétaire est en train d’appeler tes parents pour qu’ils viennent te chercher, que m’avertit le directeur Charron.

– Madame Lacombe en colère, que chuchote Pépé. Sorry Math, on ne pourra te sortir de celle-là.

– C’est bon, vous m’avez assez aidé pour aujourd’hui, je devrais pouvoir gérer ma mère.

Je serre Kelly dans mes bras, je fais un props à Pépé et juste comme je m’éloigne avec le directeur à mes côtés, je l’entends crier dans mon dos.

– Essaie de ne pas backstabber tes nouveaux amis et de les garder, ceux-là!

Je souris.

Je sais qu’il ne peut pas me voir, mais je souris, je lève ma main dans les airs et je lui fais un peace avant de disparaître dans l’escalier avec monsieur Charron.

Trois minutes plus tard, je suis assis dans son bureau, à attendre que ma mère arrive, la douce nostalgie dans l’âme de me retrouver pour la dernière fois, en détention à Saint-Barnabé.

 

Dans le cours d’histoire – 14h15

Cynthia Murphy

C’est la troisième fois que mon téléphone vibre dans le fond de ma poche et que le nom de Math apparaît sur l’afficheur. À la deuxième, j’ai demandé à sortir pour aller aux toilettes, mais je n’ai pas eu le temps de faire quatre pas qu’il s’est mis à vibrer à nouveau. Je sors dans le couloir, je me dépêche d’atteindre l’extrémité pour ne pas me faire prendre par un prof et je réponds, à la seconde où j’ai passé la porte des toilettes.

– T’es où? que je demande avant même qu’il ait la chance de parler.

Hum…

Il y a un long silence pendant lequel je l’entends respirer sans qu’il ne réponde.

– Math?

Oui.

– T’es où? que je répète, un peu plus alarmée. Tu m’as dit que t’allais faire quelque de stupide et je ne t’ai pas revu de la journée.

Autre silence.

– Mathieu, calvaire! Dis quelque chose, tu commences à me stresser!

Je…, qu’il soupire. Hum… je suis enfermé dans ma voiture.

– T’es… de quoi t’es enfermé dans ta voiture? Veux-tu ben me dire ce que tu fais là?

Encore un silence.

J’voulais pas te décevoir.

Je ne sais pas pourquoi, mais on dirait que Mathieu Lacombe arrive juste à provoquer deux sentiments chez moi. L’agressivité, quand il a son timbre de voix trop enjoué, et l’anxiété extrême, quand il a celui-là. Son ton trop calme, semi-absent, avec un délai entre chaque mot qui annonce généralement une crise de colère imminente ou un état second dans lequel il n’en ressort jamais rien de bon.

Tu penses qu’on pourrait y aller ensemble, au bal? Je sais que c’est loin et que tu ne veux pas vraiment y aller, mais si je te promets qu’il n’y a pas fleurs, pas de limousine ou de champagne ou d’autres affaires que t’hais. Si je te promets qu’on s’en va si tu t’emmerdes, tu penses qu’y’a une chance qu’on y aille ensemble?

Normalement, je serais probablement énervée, mais  je pense que même lui ne sait pas ce qu’il raconte. On dirait qu’il est… triste. Il a la voix triste et j’essaie de calmer la mienne pour ne pas lui crier après parce que je sais comment il est quand il perd le contrôle et là, c’est moi qui suis sur le bord de le perdre.

– Mathieu, que je dis avant de prendre une grande respiration. Dis-moi ce qui s’est passé et pourquoi tu parles weird comme ça.

Il soupire.

Ben… je suis allé faire mes conneries ailleurs pour ne pas que tu les voies et ils ont appelé mes parents pour qu’ils viennent me chercher.

– Qui ça, ils?

Mon ancienne école.

– OK, et…?

Le numéro de ma mère n’était plus valide, ils ont appelé celui de mon père.

Je ferme les yeux, je me pince les tempes entre le pouce et le majeur et je secoue la tête.

J’ai barré les portes, il m’attend de l’autre côté de la fenêtre.

– Tu ne conduis pas dans cet état-là. Écoute-moi bien parce que je suis sérieuse, si tu conduis et que tu réussis à te rendre à Montréal sans causer d’accident, c’est moi qui t’étrangles. Tu ne prends pas le volant, Mathieu Lacombe.

Cyn, je ne sais pas quoi faire, qu’il dit complètement démuni. Qu’est-ce que je fais?

– Texte-moi l’adresse. Ferme les yeux, monte le volume de la radio pis bouge pas de là jusqu’à ce que je sois arrivée.

Je raccroche, je dévale l’escalier jusqu’à la salle des casiers et pendant que j’attends qu’il me texte l’adresse, j’appelle au numéro 1-800.

– Bonjour, c’est quoi l’arrêt d’autobus qui débarque le plus proche de Saint-Barnabé?… À quelle heure, le prochain passage?… Parfait, je vais vous prendre un billet.

Je raccroche et un taxi plus tard, je suis en train de courir dans la gare, à la recherche du 351, le prochain autobus en direction Saint-Barnabé.

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