Chapitre 10 – Les festivités

Caleb Cockburn

Le manoir (les limbes) — Dans le passé

 

– Mais qu’est-ce que c’est que ça? que soupire Stanley quand Dylan ouvre les portes.

On entre, Josh et Dylan devant, Stan et moi derrière.

À l’intérieur, l’immense salle des festivités bourdonne de gens qui discutent ou qui rient à voix haute. On se trouve au niveau inférieur, là où une table regorge de plateaux et de nourriture luxueuse qu’on ne nous aurait jamais servie à l’orphelinat, même un soir de réveillon. La plupart des invités circulent à cet endroit, les autres se sont regroupés au niveau supérieur, sur le balcon qui fait le tour de la pièce.

– Trois âmes par sablier! que j’entends s’exclamer près de moi. C’est ce qu’on avait convenu. C’est ce qu’on a toujours convenu, c’est ce qui a toujours été et voilà que vous changez l’entente!

Je tourne la tête. À quelques mètres de nous, un homme avec un violon dans les mains s’obstine avec un gardien irrité.

– On n’a rien changé du tout! L’entente, c’est trois âmes neutres par sablier. Celles que vous avez choisies en valent au moins cinq à elles seules et…

– … et celles que vous nous offrez ne valent rien du tout! qu’il l’interrompt en agitant son archet dans les airs. Même les junkers ne voudraient pas de ça!

– Écoute le violoniste, ce n’est pas moi qui fais les règles. Trois âmes par sablier, une seule si vous voulez celle-là, que répond le gardien en pointant son parchemin.

– Trois âmes ou on ne joue pas du tout!

Le violoniste croise les bras, ses musiciens se rangent derrière lui et le gardien soupire. Après un moment, il se tourne vers le fond de la salle où un trône siège au centre d’une plateforme. L’homme qui est assis dessus porte un smoking rouge vermeil, la canne et le chapeau haut-de-forme assortis, et il les observe patiemment, les jambes croisées et le bout des doigts qui se caresse le menton. Quand le gardien hausse les épaules en signe d’impuissance, l’homme lui fait un signe de la main.

– Très bien, qu’il soupire en revenant au violoniste. Allez rejoindre Prince, il est prêt à négocier. Maintenant dégagez de ma vue, passéistes. Vous polluez l’air que je respire.

Les musiciens s’éloignent et le gardien s’approche de nous qui n’avons pas bougé de l’entrée.

– Des recrues? qu’il demande en s’emparant de ma main. Très bien, vous pouvez y aller.

– Est-ce que quelqu’un va nous expliquer les règles du jeu ou…? qu’hésite Stan.

– Les jeux? Les jeux ne commencent pas avant vingt-cinq sabliers encore. Allez, ils vous attendent.

Il nous chasse de l’entrée et on se mêle à la foule.

– C’est qui ça, ils? que demande Stan en se penchant à mon oreille.

Je ne sais pas qui sont ils, mais ceux qu’ils attendent (nous, les recrues) sont faciles à repérer dans la masse — des solitaires désemparés qui demandent désespérément des indications ou bien qui restent sur place, timides et inconfortables au milieu de ceux qui les encerclent pour mieux les contempler.

– Ce qui m’intéresse, c’est plutôt de savoir pourquoi ils nous attendent.

– Qu’est-ce que ça peut bien faire? qu’il répond en haussant les épaules. On doit être importants s’ils sont tous là pour nous.

Je ne dis rien.

Je ne le dis pas à Stan, mais je les reconnais, ces regards-là. Les mêmes visages inquisiteurs et exaltés que les futurs parents affichaient, les jours d’adoption. On ne parlait pas, on n’échangeait pas avec la marchandise, on se contentait de la jauger et d’estimer laquelle répondrait le plus convenablement à nos besoins. Idem à en ce moment. On n’est pas des invités, on est un produit et ils ne sont pas là pour nous. C’est nous qui sommes là pour eux.

– Bon! que s’exclame Dylan en frappant des mains. C’était bien de vous rencontrer les gars, mais c’est ici qu’on se sépare. Je vous conseille de faire pareille, si vous voulez vous faire remarquer. Bonne chance!

Il nous quitte et on n’est plus que trois.

– Hum… ce n’est pas que je ne vous aime pas, mais il a l’air de savoir ce qu’il fait, qu’ajoute Josh. Je pense que je vais suivre les conseils de l’expert. Bonne chance à vous, les gars!

Il nous quitte et on n’est plus que deux.

– J’imagine que tu veux rentabiliser tes chances aussi? que demande Stan.

– Mes chances de quoi? On ne sait même pas ce qu’on fout ici.

Il acquiesce et d’un commun accord, on décide de rester ensemble. De toute manière, j’excelle dans l’art de ne pas me faire remarquer et ce sera d’autant plus facile avec quelqu’un qui suscite l’attention comme Stan. Les deux autres peuvent aller se pavaner s’ils le veulent, il n’y a jamais rien de bon qui sort de se faire choisir comme un objet dont on peut disposer quand il ne satisfait plus.

On se dirige vers le buffet, mais à peine a-t-on fait quelques pas que trois hommes surgissent devant nous.

– Grand, bien habillé, charismatique… un noble ou un prévôt? qu’interroge le premier.

– Pas assez de finesse pour être un noble, qu’affirme le deuxième. Je paris deux âmes qu’il atterrit chez les prévôts, que réplique le deuxième.

Songeurs, ils reluquent Stan de la tête aux pieds sans dire un mot. Tous les trois en chemise de lin et en corset d’un bleu vif, le premier porte un pantalon de cuir, le deuxième un pantalon fendu jaune et rouge et le troisième…

Le troisième…

Je soupire en baissant la tête. C’est quoi cet endroit de débiles?

– Heu… belle jupe, que ment Stan, les yeux rivés sur sa crinoline couverte de velours.

Il ment. Il ment assurément parce que c’est horrible, c’est aussi repoussant que la mode éphémère des coupes mulet. Celui à la jupe fige, il écarquille les yeux et il se penche vers son camarade.

– Il m’a parlé, qu’il murmure sans subtilité. T’as entendu? L’intrus m’a parlé.

Stan et moi, on se regarde. Son camarade l’ignore et se tourne vers le premier.

– Non, trop jeune pour être un des deux. Je renchéris avec cinq, qu’il atterrit chez les cafards.

Ils s’entendent, ils retirent une feuille de parchemin de l’intérieur de leur corset et ils y griffonnent quelque chose. Tandis qu’ils poursuivent leur chemin en direction d’une autre recrue, Stan saute devant un domestique qui fait le tour des invités, un plateau à la main.

– Je vais juste vous débarrasser de ça, qu’il dit en s’emparant d’un des dix verres qui reposent dessus. Et voilà! Merci, mon brave.

Scandalisé, le domestique le lui arrache des mains.

– Ah, non, monsieur! qu’il le sermonne avec son accent français. C’est absolument interdit pour vous!

Stan se tourne vers moi. Il se tourne vers lui puis il revient à moi.

– Quoi, la police des limbes va venir nous carter?

– Rien à voir avec votre âge, monsieur. Aucune boisson alcoolisée pour ceux qui participent aux jeux, ça risquerait d’altérer les résultats. Si vous désirez vous hydrater, et je vous le conseille fortement, je vous invite à joindre Jacques qui se fera un plaisir de vous servir un breuvage aux baies nordiques, la spécialité de la maison.

– Aux baies nordiques, que répète Stan. Super. On vient de crever et on nous dorlote avec du jus de fruits.

– Mais… mais… ce que vous dites est d’une absurdité! qu’il s’offusque. Vous saurez qu’en raison de l’instabilité du climat, c’est encore un miracle qu’on parvienne à…

– Ouais, ouais, c’est excitant tout ça. Tu nous excuseras, je vais me ruer sur le jus de fruits avant que tout le monde se jette dessus.

Il lance un jeton de poker qu’il rattrape au vol, on poursuit notre exploration et le domestique s’éloigne, en se retournant trois ou quatre fois sur son chemin pour pester contre Stan. Quand on atteint finalement le buffet du côté ouest de la pièce, je remarque qu’on est les seules recrues dans le coin.

– Excusez-moi, qu’interrompt Stan en s’immisçant dans une conversation. Ce sont lesquelles, les succulentes et très prisées baies d’Arctique?

Les trois femmes se tournent vers lui, elles éclatent de rire.

– Les baies nordiques? que le corrige l’une d’elles. Juste là, à côté des ectopelures gratinées.

– Les ectopelures gratinées, évidemment. Ces fameuses ectopelures gratinées…,  qu’il marmonne pour que moi seul puisse l’entendre. Et c’est lesquelles, ça, déjà, princesse?

Elle pointe un plateau de boules mauves à la grosseur d’un pamplemousse, il se penche pour en prendre une et à la seconde où il croque dedans, il recrache aussitôt le morceau au sol. Affolé, il dévisage le fruit qu’il tient toujours entre ses mains.

– Ark! qu’il s’écrie en crachant à deux ou trois reprises. Ça bouge!

Il s’essuie la langue avec le revers de sa manche et la plus jeune rit encore.

– Quoi, tu t’imagines que l’âme va docilement accepter de se faire dévorer? qu’elle le nargue.

– L’âme? Quelle âme?

Elle le dévisage.

– Tu crois qu’ils font comment pour cultiver les fruit sans qu’ils meurent?

Il observe la baie qu’il tient toujours dans ses mains et il l’élève devant mes yeux pour que je puisse la voir. À l’intérieur, des veinures dorées palpitent et remuent dans tous les sens.

– Une âme, qu’il me lance. Je viens de croquer dans une putain d’âme.

Je le regarde furtivement sans rien dire et pendant qu’il le glisse incognito dans le plateau en s’informant s’il n’y a pas de nourriture «plus inanimée», j’en profite pour étudier la disposition de la salle.

– Je la sens encore bouger dans ma bouche, qu’il soupire en provoquant un nouvel éclat de rire.

À l’entrée, le gardien qui surveillait la porte principale a quitté son poste. Je fais un calcul rapide — en plus de celui-ci qui a disparu, ils sont quatre à l’extérieur. Deux de chaque coté de la plateforme où il y a le trône et deux plus rapprochés qui ont l’air de servir de gardes-du-corps a celui qui est assis dessus. Aucun aux portes qui semblent mener vers d’autres pièces et aucun qui circule dans la foule.

Neuf.

Neuf gardes pour approximativement plus de cinq mille personnes, soit j’ai manqué quelque chose, soit la sécurité n’est pas un enjeu, ce qui veut donc vouloir dire qu’on peut circuler, voir quitter à notre guise. Pour le moment, je ne sais pas où j’irais de toute manière, mais je préfère connaître mes options si ça tourne au vinaigre. Je décide de tester ma théorie et quand je me tourne vers Stan pour l’inviter à me suivre, il est appuyé sur la table, en train d’essayer de séduire sa prétendante.

– Alors, on fait comment pour garder contact? qu’il demande. T’as un numéro de téléphone, princesse? Un télégraphe? Un pigeon? Tu te connectes sur ta messagerie instantanée, des fois?

Tant pis. Je reviendrai le chercher plus tard.

Je range les mains dans mes poches, je balaie une dernière fois la salle des yeux pour m’assurer que personne ne me porte attention et je m’engage vers la sortie.

– Si j’étais toi, je ne ferais pas ça, que j’entends dire dans mon dos.

Je me retourne. Je cherche qui a parlé, mais je ne vois pas. Tous ceux qui sont à proximité sont distraits par autre chose, même Stan qui se tient immobile pendant que sa jeune interlocutrice s’est mise à tourner autour en le reniflant, le nez à deux pouces de son cou.

– Ok, ça commence à être bizarre ton truc, princesse.

– Tu ne survivras pas très longtemps par toi-même, à l’extérieur, que reprend la même voix.

Cette fois, je distingue d’où elle vient. À demi dans l’ombre, dans la vingtaine, cheveux blonds, celui qui a parlé est adossé au mur et il se ronge distraitement les ongles. Il porte une camisole noire et un pantalon cargo, ce qui lui donne l’air d’être un peu plus normal que la plupart des autres gens présents. En fait, il pourrait presque passer pour un des nôtres ou du moins, s’il n’avait pas un filet accroché dans le dos et un paquet d’objets insolites, à sa ceinture.

– Survivre à quoi? que je demande avec nonchalance. On n’est pas déjà morts?

– Apparemment, pas toi.

Il désigne le trait rouge sur ma main du menton puis il sort de l’ombre. Maintenant qu’il est à quelques pieds de moi, je le vois un peu mieux. Assez bronzé, musclé, on dirait un athlète. Un athlète qui passe beaucoup de temps au soleil et au gym.

– Vargas Griggs, hunter, qu’il se présente. C’est ton ami, là-bas?

Je n’ai pas besoin de suivre son regard pour savoir de qui il parle.

– C’est vite dit. Une connaissance depuis qu’on est arrivés.

– Bien, qu’il dit distraitement en hochant la tête. Les amitiés ne durent pas quand les jeux commencent et c’est toujours un peu pénible.

Il arrache l’ongle de son pouce et il le recrache au sol. Comme il n’a pas l’air très intéressé, c’est moi qui reprends.

– Ça fait quoi, ça, un hunter?

– En ce moment? La même chose que tout le monde, on est venus assister à la cérémonie et voir de quoi avaient l’air les recrues avant que la chasse ne commence.

De toute évidence, je ne sais pas ce qu’est la chasse.

De toute évidence, il le sait et il attend que je le lui demande. Ce que je ne ferai pas parce que si je le lui demande, j’ai l’air intéressé et si j’ai l’air intéressé, ça lui donne le dessus. Et s’il a le dessus, je suis comme tous les autres nouveaux qui errent lamentablement en se donnant en spectacle à l’assemblée.

Je décide d’y aller plus stratégique.

– C’est qui on?

Il pointe l’extrémité opposée de la table.

– Romero et moi. Le gros gaillard au sourire aussi chaleureux qu’un spectre, là-bas. C’est mon frère.

Il est trop loin pour nous entendre, mais il a probablement remarqué qu’on l’observait parce qu’il s’est tourné vers nous. Il salue froidement Vargas d’un hochement de tête puis il retourne à contempler la foule qu’il surplombe facilement d’un pied ou deux. Peut-être même trois, difficile à dire, vu la distance.

– Tu sais que les suicidés ne valent rien, ici, n’est-ce pas? qu’il reprend en pointant la brûlure qui a laissé un symbole mauve et boursouflé sur ma chair.

– J’ai entendu dire…

– Pourquoi?

– Pourquoi, quoi?

– Pourquoi tu l’as fait?

Je ne réponds pas.

Je ne réponds pas parce que c’est sans importance, maintenant. Je voulais arrêter de vivre. Je voulais arrêter de penser, arrêter de souffrir et arrêter de voir les images qui me retournent sans cesse dans la tête, sauf que je n’avais pas prévu d’être encore conscient, une fois dans l’autre monde. Peut-être que c’est ça, mon châtiment. Peut-être que ma punition, c’est de rester assez conscient pour que la culpabilité continue de me ronger, comme ça, pour l’éternité.

Mais je ne dirai pas ça à Vargas Griggs, hunter, alors je le fixe pour quelques secondes, je regarde la foule sans vraiment la regarder et je finis par hausser les épaules.

– Hmm, qu’il acquiesce en accusant mon silence. Tu veux peut-être essayer d’être moins transparent, Caleb Cockburn. Tu transpires la douleur jusqu’ici, tu ne survivras pas longtemps avec une odeur comme la tienne.

Il connait mon nom.

– Il n’y a qu’un seul suicidé sur la liste, qu’il répond sans que j’aie posé la question. Comme je disais… tu es trop transparent.

J’ignore le commentaire et j’ignore son insistance quand il me regarde de la tête aux pieds. Au bout d’un moment, il passe devant moi, il se penche sur le buffet et après l’inspection de quelques plats, il finit par plonger la main dans l’un d’eux. Quand il revient se placer devant moi, il me tend ce qui ressemble à deux corossols. Je ne réagis pas. Il attend et comme je ne réagis toujours pas, il en glisse un dans ma poche, il sectionne l’autre en deux et il inspecte soigneusement l’intérieur. L’intérieur est noir. Noir, visqueux et il grouille de petits vers blancs qui lui débordent sur les mains.

– Ça devrait faire, qu’il murmure. Tiens, mange ça. Ce n’est pas très bon, mais ça va masquer l’odeur. Garde l’autre pour le début de la chasse.

Je baisse les yeux et je l’observe avec dégoût.

Pas question que je mette ça dans ma bouche.

– C’est bourré de vers, que je dis.

Il rit.

Je ne ris pas, il continue à rire et quand il voit que je ne ris toujours pas, il me dévisage.

– T’es sérieux?

Silence.

– Ma foi, ils ne vous expliquent vraiment rien quand vous arrivez dans les limbes, qu’il soupire. Ce ne sont pas des vers… Il n’y a pas de vers, ici. Il n’y a pas d’insectes, on réussit à peine à avoir de quoi qui soit en vie.

C’est intéressant, mais ce n’est pas suffisant à ce que je mette cette horreur dans ma bouche. Je la décline et il finit par la déposer sur un coin de la table. Après s’être essuyé les mains sur son vêtement, il retire un médaillon de sous sa camisole, qu’il lève à la hauteur de ses yeux. Au bout du pendentif, une plaque en forme de sablier est attachée, plate comme une feuille de papier. Il n’y a pas de sable à l’intérieur, juste du métal figé qui fond momentanément pour laisser échapper une goutte dans le réservoir inférieur, avant de se figer à nouveau.

– Il nous reste du temps et les pré-cérémonies sont toujours ennuyantes, qu’il dit en haussant les épaules. Viens, on va faire le tour.

Il range le sablier et il se tourne vers son frère.  De l’autre côté du buffet, Romero reste sans expression pendant que Vargas frappe la paume de sa main avec son poing. Il lève deux doigts dans les airs, il trace un demi-cercle dans le vide et il pointe une direction. Je ne sais pas ce que ça veut dire, mais l’autre acquiesce et Vargas me fait signe de le suivre. On longe le mur sur une dizaine de mètres environ, avant d’atteindre l’escalier. Au deuxième étage, le balcon est de loin moins occupé, ce qui nous permet de trouver un endroit isolé. Vargas s’appuie sur la rambarde et je l’imite. Il pointe un endroit, à l’étage qu’on vient de quitter.

– Tu vois les musiciens qui se préparent sur la scène? qu’il demande.

Je reconnais le violoniste qui est en train d’aider le joueur de contrebasse à accorder son instrument.

– Ce sont des Passéistes, qu’il dit. On les appelle comme ça parce qu’ils vivent dans le passé. Ceux qui n’acceptent pas d’être morts et ceux qui font comme s’ils ne l’étaient pas. Ceux-là sont bien habillés parce qu’ils travaillent en ce moment, mais les autres, tu peux les reconnaître parce qu’ils sont habillés comme vous. Ils parlent comme vous, ils se divertissent comme vous, ils vivent exactement de la même façon que vous vivez dans l’autre monde. Musique, littérature, culture, danse, bla, bla, bla. En résumé, ils essaient d’oublier où ils sont. Chacun d’eux ne possède qu’une seule âme, celle avec laquelle ils sont arrivés dans les limbes et le clan en garde seulement quelques unes de côté, qui leur sert strictement à échanger dans le commerce des âmes. Même s’ils y participent peu. Tu verras, ils vont faire le tour, recruter les nouveaux qui partagent les valeurs du clan et ils vont partir avant le début des jeux.

– C’est quoi, le commerce des âmes?

– C’est tout.

Ça m’irrite, les réponses vagues et ambiguës qui ne veulent rien dire.

– Et c’est quoi ça, tout? que je m’impatiente.

– Tout. Absolument tout tourne autour du commerce des âmes. Il n’y a pas de monnaie, il n’y a pas de matériaux ou de ressources qui valent plus que les autres parce qu’il n’y a pas de constance. Il n’y a pas de stabilité dans les limbes. Il peut faire nuit pendant une sablénnie, faire jour pendant quatre, neiger pendant un sablénnaire et y avoir canicule pendant le double, ce qui rend l’élevage et les récoltes trop imprévisibles pour marchander là-dessus. À la place, tout fonctionne sur ce qu’on réussit à produire et le nombre d’âmes pour lequel on le marchande. Plus tu as d’âmes, plus t’as d’influence, plus t’as de pouvoir et plus tu peux marchander.

– Sablénnie, sablénaire…

Je pointe sa camisole, sous laquelle il a rangé son pendentif.

– La mesure du temps. Les jours et les nuits sont trop longues pour se fier aux heures, on y va par grains de sable, qu’il sourit. Et ça devenait long à dire et à compter après 702 153 sabliers, alors on a fini par adapter.

Il se redresse et sur la pointe des pieds, on dirait qu’il cherche quelqu’un à l’étage. Quand il repère un domestique qui s’est arrêté au milieu d’un groupe, il lui fait signe d’approcher. Le serveur obéit, son plateau à la main, et Vargas le débarrasse de deux gobelets, dont un qu’il me tend.

– Désolé, monsieur. Sous ordre de sa majesté Prince, les recrues ne peuvent…

Il croise le regard du hunter et il s’incline aussitôt.

– Pardon, monsieur Griggs. Je ne vous avais pas reconnu.

Il fait la révérence puis il s’éloigne. Quant à Vargas, il avale son verre d’une traite, avant de le jeter par terre.

– T’es important, que je constate.

– Tous les hunters le sont, qu’il répond distraitement, on fait rouler l’économie. Bon… Où est-ce qu’on en était?

Il parcourt brièvement la foule des yeux et il finit par pointer un groupe de dix personnes, cachées dans un coin, tout près de la scène. Le plus vieux doit avoir mon âge et les autres ne doivent pas être très loin derrière. Ils sont sales. Très sales. Leurs vêtements sont en lambeaux et c’est difficile d’en discerner la couleur exacte sous la souillure.

– Les Cafards, qu’il dit sans cacher sa lèvre qui révulse. Tu as beau leur couper la tête, les écraser, les exterminer, à chaque fois qu’il y en a un qui disparait, il y en a dix de plus qui poussent. Des parasites. La vermine de la vermine. Tout le monde les méprise et ils sont exclus du commerce des âmes parce que personne ne veut voir ce clan s’élargir. Le seul à leur céder des ressources, c’est Prince — le pédant sur le trône — et encore là, il les limite à l’essentiel pour les empêcher de prendre de l’expansion. Cinq cents, c’est le nombre maximal qu’ils ont le droit d’être, les  autres doivent être sacrifiés. Ils se bouffent entre eux ou ils remettent les surplus à Prince.

– Et s’ils ne le font pas?

– Qu’est-ce que tu veux dire?

– S’ils décident de ne pas les sacrifier, il se passe quoi?

Il tourne la tête vers moi et il m’observe. Longtemps. Sans rien dire. Il n’a pas besoin, son changement d’attitude le fait à sa place. Il se mord l’intérieur de la joue, il croise les doigts et il se met à taper du pied en détournant la tête. Visiblement, il n’apprécie pas ma question. J’attends patiemment.

– Tu sais, il y a un ordre à respecter ici, qu’il répond en s’efforçant maladroitement de paraître détendu. Les choses sont ce qu’elles sont pour une raison, des idées comme celles-ci ne sont pas très bien accueillies. Ne pose pas de question comme ça. Pour y répondre, la dernière fois que les cafards ont fait à leur tête, ils ont essayé d’en garder huit de plus et au final, ils en ont perdu 498. Les dix seuls que Prince a épargnés, ce sont les dix que tu vois là-bas et ce sont les dix seuls qu’il y aura ce soir. Le chef, ses deux conseillers et leurs hunters. Ils se sont reconstruits depuis, mais eux, ce sont les dix survivants de la première génération. Ils ne prennent que les enfants et les adolescents, mais si tu veux un conseil, reste loin d’eux. Ils sont pauvres et parce qu’ils sont pauvres, ils sont désespérés. Ils fouillent les territoires pour se nourrir des restants, ils saccagent tout sur leur passage et ils sont la raison principale pour laquelle les limbes sont infestés de spectres. Et les spectres sont la raison principale pourquoi tout le monde les déteste.

– C’est quoi un…

– Ce n’est pas important, qu’il me coupe. Dis, tu vas boire ça?

Il pointe mon gobelet et curieusement, j’ai l’impression qu’il essaie de changer de sujet pour dissiper le froid qui vient de s’installer. Je décide d’obtempérer et de faire comme si je n’avais rien remarqué.

– Non, que je réponds en le lui donnant. Je déteste l’alcool.

– Surdose d’alcool et de médicaments.

Il m’adresse un clin d’œil et moi, je soutiens son regard. Je pense qu’il essaie de reprendre le dessus en évoquant mon suicide.

Pas de problème, Vargas Griggs, je vais jouer le jeu.

Je baisse les yeux et lui, il avale le liquide en deux gorgées, il jette le verre par-dessus son épaule et un instant plus tard, il a retrouvé sa bonne humeur et son air sympathique.

– On était rendus aux Nobles, qu’il reprend. Ceux en complet blanc. Il n’y a pas grand chose à dire sur eux parce que personne ne sait comment ils fonctionnent. Ils viennent pour la cérémonie, ils choisissent leurs membres et ils repartent avant les jeux. Personne ne connaît vraiment leurs critères de sélection, tout ce qu’on sait, c’est que la seule façon d’en faire partie, c’est d’être choisi, les soirs de festivités. Après ça, on n’entend plus parler d’eux, jusqu’à la cérémonie suivante et ce, s’ils daignent encore se présenter. Ils ne participent pas non plus au marché des âmes et c’est le seul clan à ne pas avoir de hunters. À part pour Prince, la façon dont ils s’organisent et ils survivent reste un mystère pour tout le monde. Il y a plusieurs théories, aucune qui soit particulièrement crédible et on s’en balance, tant qu’ils…

Ses lèvres continuent à bouger dans le vide, mais le reste de sa phrase se perd.

En bas, les musiciens ont commencé à jouer et la foule s’est mise à applaudir. Je n’entends plus ce qu’il dit et Vargas doit le réaliser parce qu’il arrête de parler. À la place, il roule les yeux et il penche la tête vers l’arrière avec ennui pendant qu’on se fait  pousser de tous les côtés. Bientôt, on est seuls au balcon, tout le monde s’est précipité au rez-de-chaussée.

– La musique est rare, qu’il crie par-dessus la cacophonie. Ça rend tout le monde un peu fou.

Fou, c’est léger comme terme.

On entend des «Ohhhhhhhh…» et des «Ahhhhhh…» et des pleurs parce que certains s’effondrent en larmes pendant que les autres tournoient avec les bras dans les airs. Et en ce moment, les seuls à rester immobiles sont les autres recrues qui se posent manifestement la même question que moi : «C’est quoi ce putain de cirque?».

Vargas attend que la première chanson se termine et quand la foule s’est un peu calmée, il reprend enfin.

– Les Prévôts. On arrivait aux prévôts, avant ce lamentable orgasme collectif, qu’il soupire. Ceux qui portent le sigle O.S.H. sur leurs habits.

Je cherche brièvement, mais ils sont facile à repérer. Ils se tiennent en rang de quatre ou six personnes, les trois lettres blanches qui reluisent distinctement sur leur veston noir.

Organisation, Structure, Hiérarchie, le clan le plus prospère. Ils ont la plus grande influence sur le commerce parce qu’ils ont les âmes, les armes et les spécialités, et parce qu’ils investissent la plupart de leurs ressources dans le développement du marché. C’est le seul clan à vendre les services de leurs hunters aux autres clans. C’est aussi le seul qui permet de gravir des échelons en fonction du mérite et non en fonction de la richesse. Chaque membre est spécialisé dans une discipline et chacun est encouragé à la perfectionner pour enrichir le reste de la communauté. Tant qu’à moi, O.S.H. aurait tout aussi bien pu être B.B.B. — business, business, business.

Il marque une pause et il jette un bref coup d’œil à son pendentif.

– Les Nomades, qu’il poursuit sur un temps plus rapide. Les hippies vêtus de torchons qui sentent un peu mauvais. On les aime bien. Tout le monde les aime bien, ils s’impliquent moyennement dans le commerce, mais ce sont des pacifiques. On ne sait pas vraiment combien ils sont parce qu’au lieu de se regrouper, ils sont divisés en bandes de vingt à trente personnes, qui changent constamment de campement dans les limbes. Ils doivent beaucoup de pertes aux cafards et à leurs carnages, mais comme ils sont agréables et serviables, les autres clans… se portent à leur défense… quand…

Il déballe tout d’une traite, jusqu’aux derniers mots qu’il prononce distraitement. En bas, son frère s’est mis à  lui faire des signes.

– …quand ils sont témoins d’un attaque, qu’il termine. Je dois y aller.

Il répond à Romero par d’autres gestes, celui-ci acquiesce puis il revient à moi.

– Hum, il reste la haute royauté, à ne pas confondre avec les nobles, mais tu peux les rayer de ta liste. Il s’agit de l’entourage de Prince et les plus jeunes ont environ trois sabliards d’âge, il t’en reste quelques uns à vivre avant d’être éligible. Et les autres…

Il regarde son pendentif et il commence à s’éloigner en reculant.

– … les autres ne sont pas encore arrivés, qu’il se dépêche, mais ne t’approche pas d’eux. Si tu ne veux pas finir en esclave, Cockburn, ne t’approche. Surtout pas. Des. Junkers.

Il atteint l’escalier.

– Et la chasse? que je crie avant qu’il ne soit trop loin.

– Je te parie cinq âmes que tu t’y retrouves, qu’il me lance avec un clin d’œil. Et quatre de plus que c’est moi qui t’attrape!

Le sourire aux lèvres, il frappe des mains, il pivote sur lui-même et il descend l’escalier en trombe. Quant à moi, je me retrouve seul au balcon, pas plus informé ni sur les jeux ni sur la chasse. Voilà qui n’était pas très utile.

Je range les mains dans les poches et je soupire. Tout ça est pathétique. C’est trop compliqué, la mort. Je pensais qu’une fois que c’était fini, c’était fini pour de bon. Elle est où, l’autre option? Le bouton où peser pour fermer la lumière. Pour baisser le rideau, pour fermer le cercueil et se volatiliser. Elle est où la foutue commande pour avoir la putain de paix?

Je soupire encore, je m’appuie sur la rampe et je croise les doigts.

Une heure.

Je me laisse une heure pour décider ce que je fais, sans quoi je fous le camp d’ici et je retourne m’installer avec le vieux à la pipe. Au moins, lui ne me fera pas…

Il ne me fera…

Qu’est-ce que…?

Je viens pour me relever puis je me ravise.

Ne bouge pas Caleb. Reste immobile, détends-toi et fais comme si tu n’avais pas remarqué qu’ils sont trois à t’observer.

Je fais semblant de m’intéresser aux musiciens et j’attends. Je patiente, j’attends encore un petit moment, un autre de plus et quand je suis certain que Vargas ne me voit pas, je me lance. À la vitesse de la lumière, en une seconde et demie, deux tout au plus, je fais le tour des trois personnes. Quatre parce qu’on est rendus à quatre.

Le premier ne me regarde plus, le deuxième détourne les yeux quand mon regard croise le sien, le troisième fait pareil et j’ai le temps de voir le quatrième avant que le hunter termine de lui murmurer quelque chose à l’oreille.

Un près de l’escalier, un près de l’entrée, l’autre près de la scène et le dernier près du buffet.

Un prévôt, un nomade, un prévôt, un noble et le cinquième — on est rendus à cinq — doit être un hunter, il porte le même filet et la ceinture étrange que les frères Griggs. Le cinquième me voit parce que quand Vargas me pointe du menton, l’autre acquiesce et ils se tournent tous les deux vers moi.

Il me fixe, je le fixe et il m’adresse un clin d’œil.

Puis il poursuit son chemin, mais je perds sa trace.

À ce moment-là, quand les lumières perdent de leur intensité, qu’il commence à faire chaud… très chaud… trop chaud…

Quand les sons deviennent des bourdonnements, que la pièce commence à tourner et que je tombe à genoux parce que je ne suis plus capable de me supporter, je tire sur le collet de ma chemise pour essayer de respirer et je perds sa trace dans la foule.

Je ne perds pas seulement sa trace.

Je pense…

Que je vais aussi…

Perdre…

Conscience…

 

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