Épisode 50

  • Lundi le 11 septembre

Jour #14

Heure du dîner – 11h05

Clovis Bélisle

 

– Allez!

Nope.

– Arrête de niaiser, dis-moi ce que j’ai dit!

No way. First rule of being drunk : if you don’t remember it,  it’s better this way.

Depuis vendredi, j’essaie de convaincre Benji de me raconter ce que j’ai fait entre le début et la fin du party pour lier les quelques bribes desquelles je me souviens et comprendre pourquoi Léonie me dévisage depuis la première cloche.

– Mais je lui ai parlé, oui?

Oh, you definitely did.

– Et… j’étais décent, au moins?

Il s’arrête en plein milieu de l’escalier pour me faire face.

You told my friend she had a belle vulve. À jeun. Are you seriously asking how much of a gentleman you were after a few drinks?

– Allez, Benji! Tu vas me faire faire une crise d’asthme.

Not happening, dude.

– Parfait, que je réponds amèrement. Il n’y a qu’une façon de régler ça.

Il sourit, on ouvre chacun la paume de notre main et en chœur :

– Roche, papier, ciseau, chalu…

– Vous êtes encore là-dessus? que nous interrompt Math, qui vient de se faufiler entre nous en baillant.

On arrête notre partie, non sans que je promette à Benji de remettre ça à plus tard, et on descend avec Math jusqu’à la salle des cases. Par le temps qu’on atteigne notre rangée, on se fait saluer — ou plutôt, Math se fait saluer — par quatre filles, au passage. Je sais que ce n’est pas à moi qu’elles parlent, mais j’aime ça. Ça me donne l’impression d’être un peu plus cool de me faire voir en compagnie de quelqu’un d’aussi populaire que Math, sans qu’il ne soit là pour m’humilier devant tout le monde.

 – Any update about «the thing»? demande Benji, quand on tourne dans notre allée.

– Abonnements acceptés, demos livrés, il ne reste plus qu’à…

Holy shit! qu’on entend s’exclamer, derrière Math.

On regarde par-dessus son épaule pour voir ce qui se passe et lui, à la place de se retourner, il croise les bras et il s’appuie sur la case à côté de la mienne, le sourire de la victoire sur les lèvres. Dans son dos, Bruno Pelletier est penché sur un paquet de feuilles que son ami, Martin, essaie de lire en même temps.

– Quoi? C’est quoi? qu’il demande avec un brin d’excitation dans la voix.

Fuck off! Impossible!

Bruno continue à le feuilleter rapidement et Martin essaie de le lui enlever des mains.

– Arrête de niaiser! Montre-moi c’est quoi!

– Le courriel qu’on a reçu, Samedi, que répond Bruno. Tu t’es inscrit?

– L’affaire de culte hérésie? Pentoute. Un méchant beau plan pour avoir nos infos personnelles.

– Infos personnelles ou pas, je leur donne mon groupe sanguin et le PIN de ma carte débit, si ça veut dire que j’suis pas obligé de lire cette osti de brique plate-là de six cent pages! qu’il s’exclame.

Il rit avec stupéfaction en regardant encore le paquet de feuilles et pendant qu’ils s’éloignent, Martin continue à lire par-dessus son épaule.

– On disait? que reprend Math en souriant, la tête haute.

Good, congratulations on now being on the black market, que rit Benji. What about our little problem?

Il soupire et il se relève pour aller à la case d’en face.

– Rien de majeur, qu’il répond avant de déposer ses livres et de refermer la porte. Je me mets sur le petit bug à l’instant, textez-moi s’il se passe quelque chose d’important. On se voit se plus tard.

Il part en coup de vent et je me retrouve seul avec Benji.

– Je pense qu’il nous bullshit, que je dis en le regardant disparaître au bout de la rangée.

Oh, he’s definitely bullshitting us.

On se dirige à la cafétéria et comme la file jusqu’aux caisses et pleine à craquer, on s’installe à une table et on sort nos cubes rubiks en attendant de pouvoir aller chercher nos repas.

All right. Show me how it’s done before I fucking smash it on the table…

 

Dans sa voiture – 11h15

Mathieu Lacombe

Je ferme la portière, je sors un des trois thermos de café que j’ai amenés et je retire mon ordinateur portable de sous le banc. Une fois que la clé USB est insérée et que je suis connecté via mon réseau cellulaire, j’ouvre les programmes et j’attends que ça télécharge.

Quand j’ai parlé d’un «petit bug», ça se pourrait que j’aie légèrement minimisé la situation.

Aucune nouvelle mise à jour de données importante depuis la fin de semaine précédente, pas de modification dans les fonctions du programme, la seule chose qu’on a fait, c’est d’aller fouiller dans la base déjà existante pour cibler nos candidats potentiels et ajouter quelques détails aux profils. En principe, j’aurais dû entrer toutes les nouvelles informations récoltées pendant le party, samedi, sauf que je me suis un peu laissé distraire par Cynthia et avec la petite surprise des invitations envoyées, pas question d’ajouter quoi que ce soit avant de savoir ce qui s’est passé.

Ou plutôt, de savoir qui y est passé parce que les probabilités que ce soit arrivé juste avant le lancement de la business, par pur hasard, sont nulles.

Évidemment, je ne pense pas que Clovis soit responsable, Benji non plus, Cyn, encore moins, mais je ne peux pas me permettre de rayer des suspects de la liste. Même si ce n’est pas monumental comme problématique, ça implique quand même quelques risques.

  1. Celui de perdre l’exclusivité — moyennement récupérée avec l’échantillon délivré.
  2. Perdre la réputation d’un service de qualité — recevoir une demande plus grande que celle à laquelle on est mesure de répondre pour l’instant.
  3. Créer un clash ingérable — que les gens en parlent, c’est bien. Que tout le monde en parle, c’est mal et ça augmente les probabilités de se faire dénoncer ou de se faire suspecter, avant même d’avoir commencer.
  4. Perdre le contrôle sur les abonnements — être incapable de filtrer une clientèle respectable, du moins, jusqu’à ce que notre base de données soit complète.

Parce que le problème, ce n’est pas seulement que les invitations ont été envoyées, c’est que depuis hier, quelqu’un les accepte. C’est pour ça que je n’ai pas dormi et c’est pour ça que j’ai passé la nuit à les désapprouver manuellement et à observer le pattern de la personne qui joue sur le site.

Je prends le cartable dans mon sac à dos, je l’ouvre à la bonne page et je révise mes notes.

«Samedi :

21h35 – Envoi massif des invitations

21h45 – Entrée des premières inscriptions

22h00 à 8h00 – Aucune activité administrative sur le site

Dimanche :

8h00 – Approbation de tous les abonnements (pas moi)

10h00 – Annulation de tous les abonnements (moi)

11h00 à 16h00 – Sept nouvelles inscriptions

16h00 à 23h00 – Aucune activité administrative sur le site

23h00 – Approbation des nouveaux abonnements et réactivation des abonnements que j’ai annulés

23h05 – Annulation des abonnements (moi)

23h05 à 00h00 – Quelqu’un s’amuse à réactiver les membres actifs, chaque fois que je les annule, à intervalles de cinq à dix minutes.

Lundi :

00h00 à 6h00 – Surveillance accrue. Aucune activité administrative sur le site.

6h05 – Approbation de deux nouvelles livraisons (pas moi) / Annulation immédiate (moi)

7h45 – Approbation des nouveaux abonnements, encore une fois annulés immédiatement par moi.»

 

7h45, c’est la dernière heure à laquelle je me suis connecté parce que les autres m’ont rejoint à la statue.

Maintenant que les deux programmes sont ouverts, j’entre mes accès et je me rends aussitôt à la page des activités administratives du site pour constater les dernières modifications.

À 8h45, l’intrus a réactivé les abonnements et il n’y a plus eu de mouvement après ça.

Je prends en note et j’attends.

J’attends, le thermos de café aux lèvres, le doigt sur la souris pour rafraîchir la page aux cinq minutes. Quelques inscriptions entrent à nouveau, mais ce n’est rien de surprenant, j’ai glissé les fiches du Comte de Monte-Cristo dans les cases pendant la deuxième période, en prétextant aller aux toilettes. À l’heure qu’il est, le mot a probablement commencé à circuler, convaincant les amis des abonnés de venir s’inscrire. Je laisse les demandes en suspens et je continue à rafraîchir la page.

Une fois.

Deux fois.

Trois fois.

À la quatrième, les nouvelles demandes sont approuvées par un autre individu connecté.

Je regarde l’heure — 11h50.

Je soupire et je laisse tomber ma tête sur le dossier du banc conducteur.

Fuck.

Je viens pour prendre une gorgée de mon thermos pour me calmer, mais je me ravise, je l’insère entre mes jambes et je ferme les yeux.

FUCK! que je répète en frappant le volant.

Je ne peux pas dire que je n’avais aucun soupçon, mais le pattern des heures le confirme. Je sors mon téléphone cellulaire de ma poche et je cherche dans ma liste de contacts.

Mathieu Lacombe : Tu voulais mon attention? Tu l’as maintenant. Qu’est-ce que tu veux?

Je pèse sur «envoyer» et j’attends.

Pas très longtemps.

Une minute et treize secondes plus tard, mon téléphone vibre.

 

Dans la cafétéria – 11h45

Benjamin Franklin Junior

Je m’avance à le caisse et pendant ce temps-là, Clovis qui a déjà payé m’attend à l’écart. Pas loin de lui, Guillaume attend probablement Sam qui est au troisième caisse en train de payer son repas. Comme toujours, les stéroïdes doivent le rendre de mauvaise humeur parce qu’il n’a pas arrêté de sacrer tout le long du file, en marmonnant quelque chose à propos de Vince et d’un latino. Il prend son change, il rejoint Guillaume et je les vois s’approcher de Clovis qui me regarde nerveusement entre les deux silhouettes.

Je garde mon seul yeux sur lui et j’attends que le caissière, qui n’est pas du tout pressée, finisse de briser ses rouleaux de cinq et dix cents. Je ne vois pas ce que Sam fait, mais à voir le expression de Clovis, le vieille ferait mieux de se dépêcher avant que je plonge mon main dans ses compartiments. Elle me donne mon change et j’avance derrière eux.

– Si tu permets, le cure-dent, je vais juste te débarrasser de ça et…, que commence Sam en plongeant sa main dans le cabaret de Clovis pour prendre son assiette de spaghetti. Voilà. Merci beauc…

Il se retourne pour partir, mais il tombe nez-à-nez avec moi et comme je fais deux fois son largeur, ça ne lui donne pas beaucoup de place pour se faufiler. Il me regarde, je baisse le tête pour le regarder, je prends le assiette et je le remets dans le cabaret de Clov. Sam est trop surpris pour réagir, j’en profite pour prendre son propre assiette et je vide son portion par-dessus celui de Clov.

There you go, buddy. Mange un peu, j’ai peur que tu t’envoles chaque fois que tu ris trop fort, que je dis en lançant le assiette vide sur le plateau de Sam.

– Qu’est-ce que…

You got something to say, fuckface?

Je m’avance vers lui, je le regarde en silence et au bout de quelques secondes, il finit par secouer le tête, avec son veine qui vient de lui apparaître dans le front. Il lance un regard mauvais à Clovis, puis il fait demi-tour.

– C’est pas ta journée la plus victorieuse, que murmure Guillaume en riant.

– Toé, ta yeule le gnome, que lui lance Sam. Depuis quand le gros Benji se tient avec le cure-dent?

– Ils étaient ensemble au party de Vince, je…

Le reste du phrase se perd dans le bruit du cafétéria pendant qu’ils s’éloignent.

– Tu sais que je ne vais pas manger tout ça, hein? que demande Clovis en fixant le montagne de pâtes qui s’élève jusqu’à son nez.

I will.

On se met à avancer à la recherche d’un table vide et pendant qu’on fait les rangées, il baisse les yeux.

– Merci, qu’il marmonne, avec les joues rouges.

I can tell he’s ashamed, but I won’t give him my «don’t take shit from anyone» speech because he’s not quite ready  yet.

À la place, je lui donne un tape sur l’épaule et je l’encourage avec un clin d’œil. On trouve un place où s’installer, on se dépêche avant que quelqu’un ne la prenne et juste comme on y arrive, on passe derrière le bande à Danny, les quatre grandes trappes du secondaire cinq qui sont penchées sur un document familier.

– J’te jure, c’était dans ma case! Sûrement entre la pause et le dîner parce que je suis passé avant le cours de français et y’avait rien pentoute! qu’il dit.

Je fais signe à Clovis et on s’assoit au table derrière, quatre ou cinq places plus loin pour entendre ce qu’ils disent.

–  De la marde, je m’inscris. C’est quoi l’adresse du site?

– Pour? Va pas t’inscrire, on a juste à retranscrire le document. Mets-le donc sur la table qu’on le voit, Dan.

Son ami sort un cahier spirale et un crayon.

Man, j’sais pas, qu’il hésite. C’est écrit dessus que mon inscription est révoquée si je le passe à quelqu’un.

– T’es tu sérieux?

Je ris.

Je me penche vers Clovis et j’imite Math :

– «C’est nouveau, ça va créer un hype et je ne pense pas que les gens vont prendre le risque d’être rayés…»

Clovis s’étouffe avec son spag, mais je pense que c’est plus à cause de mon accent que de l’exactitude de mon imitation.

– Enweye, t’es ben cheap, Dan! que reprend un des trois autres. On est tes chums, cibole!

Il tourne les pages, il lit en diagonale, il hésite quelques secondes et il finit par céder.

– Ok, qu’il soupire. Ok, mais pour vrai, vous ne montrez ça à personne.

Ils acceptent, les deux autres sortent leur cahier et Danny place les feuilles au centre de la table pour que les autres puissent les voir. Clovis me regarde et puisqu’il ne peut pas les voir et que je suis encore en train de rire, il lève le tête vers moi.

– Est-ce qu’ils sont en train de le copier? qu’il demande.

Je fais signe que oui.

– C’est quoi son nom? Danny quoi?

– Daniel Thériault, I think. Or Thétrault?

Il acquiesce et puis on retourne à nos assiettes.

Clovis jette un bref coup d’œil par-dessus son épaule, il soupire avec découragement et comme on ne dit rien pour les cinq minutes qui suivent, il sort son téléphone de son poche. Quand ça fait un bon moment qu’il joue dessus, c’est mon tour de soupirer avec découragement.

Ton tante ne t’a jamais appris le politesse? que je demande, en pointant le téléphone du menton.

– S’ra pas long.

Il termine ce qu’il fait, je termine mon assiette et il range finalement son cellulaire, avant de revenir à moi.

Who are you texting, anyway? I thought I was exclusive.

Il lève son doigt dans les airs, il me fait signe d’attendre. J’attends. Il n’y a rien qui se passe. J’attends encore. Rien. J’attends un peu plus longtemps, il mange en silence, je m’impatiente.

What are we waiting f…

– Yooooo! What the…, que s’exclame Danny.

Le cellulaire dans ses mains, il se redresse sur son banc et il regarde autour de lui. D’abord à son table, ensuite aux tables devant et derrière. Je dois détourner les yeux pour ne pas qu’il me voit en train de le regarder, mais du coin de l’œil, je le vois se relever sur une cuisse et faire le tour du cafétéria.

I’m assuming you have something to do with that? que je demande à Clovis.

Il sourit, penché sur son spag.

– Qu’est-ce qui se passe? que demande un des amis à Danny.

– De la marde, qu’il lâche en reprenant le paquet de feuilles au centre, avant de le serrer dans son sac. Vous avez juste à vous inscrire, je viens de recevoir un courriel d’avertissement.

– Même pas! que répond l’autre, incrédule.

Big Brother is watching you, qu’il lit sur son écran.

Je mords mon lèvre pour ne pas rire, je me noie dans mon pudding au chocolat et quand je suis certain qu’aucun des quatre ne me voit, je lève discrètement mon poing à côté du cabaret de Clov. Il fait pareil, on se fist bump.

You motherfucker, que je souris. You. Are. One. Motherfucker.

 

Chez Paolo – 11h45

Vincent Paquette

– De ninguna manera ni en el infierno que tu entres sous le toit de mon père, gelé comme une balle! qu’il s’exclame quand j’enjambe la première marche. Dans le garage. Si t’as besoin de te tirer une pisse, tu fais ça dans le buisson, tant que tu n’as pas débuzzé.

Il passe par l’entrée arrière et je finis par le suivre parce que je me retrouve seul sur le perron, comme un idiot. Quand j’entre dans la cours, il est en train d’ouvrir la porte du garage — ou de la cabane de bois, ce n’est pas trop clair — et il se dirige au coffre à outils, à côté d’une vieille voiture poussiéreuse.

– Tu connais quelque chose aux automobiles? qu’il demande.

– Un peu.

Je ne suis pas un professionnel, mais mon oncle a eu le temps de m’apprendre quelques trucs avant que le nom de mon père soit rayé de la liste des invitations de réunion familiale.

Ouais, même sa propre mère s’est rendue compte que c’était un trou de cul.

Bueno, tu vas pouvoir m’aider.

Il allume la radio, il me fait signe de m’asseoir dans un des deux divans et il se dirige au réfrigérateur.

– Tu veux une bière? qu’il demande.

J’accepte. Tant qu’à sécher les cours, aussi bien en profiter.

Il m’en débouche une et pendant que je prends ma première gorgée, il enlève sa veste. Je pense que le latino essaie de m’intimider avec ses muscles de gangster parce qu’il ne fait pas froid, mais il ne fait définitivement pas assez chaud pour être en camisole.

Il s’adosse sur le comptoir de bois et on reste silencieux pour quelques minutes, à siroter notre bière tranquillement.

– Les autres le savent? qu’il finit par demander, au bout d’un moment.

– Savent quoi?

– «Savent quoi?», qu’il m’imite lamentablement. Qu’est-ce que tu penses, idiota? Que t’es sur la coke.

Je ne réponds pas.

Je l’aime bien, le burritos, mais j’ai déjà assez de PCP qui essaie de jouer au psy, en économie, je n’ai pas besoin d’un autre thérapeute à deux balles.

– Ok. Ça répond à ma question, qu’il dit. Ça fait combien de temps que t’es là-dessus?

Je ne dis rien.

Il attend, mais je ne dis rien.

– C’est un des Hermanos qui te vend?

Je croise les bras et je le fixe en silence.

– C’est un des Hermanos, qu’il acquiesce. Lequel? Juan? Esteban? Adriano? Non. Pas Adriano, ça fait longtemps qu’il n’est plus sur la rue. C’est Juan, c’est ça? À l’heure qu’il est, ça doit être Juan, c’est lui qui…

– Bon. Ça va faire, que je soupire en déposant ma bouteille sur la table. Je ne suis certainement pas venu pour me faire passer un interrogatoire, je crisse mon camp, là où ma présence va être plus appréciée qu’ici.

Je me lève, je ramasse mon sac à dos sur le sol et juste comme je passe l’entrée du garage, je l’entends rire dans mon dos.

Sí, sí, je suis sûr que t’es impatiemment attendu quelque part d’autre, qu’il se moque. Ok, hasta luego, chero!

Fuck you! que je m’écrie, sans me retourner.

Je traverse la cours, j’ouvre la clôture, je dévale le stationnement et quand j’arrive sur la rue, je regarde l’heure. Faire le trajet en moto, c’était rapide, mais à pieds, je risque d’être juste. L’autobus ne passe pas avant une bonne vingtaine de minutes et même si j’ai seulement pris quelques gorgées, je sens la bière.

Non.

Retourner à l’école n’est pas une bonne idée, je ferais mieux de rentrer chez moi. Je fais demi-tour, je prends la direction opposée et je n’ai pas fait quelques pas que je m’arrête.

Fuck.

Mon père revient de son voyage d’affaires, aujourd’hui. Pas question que je me retrouve dans la maison, seul avec lui.

Je reste sur place, je réfléchis et au bout de quelques minutes à tourner en rond, je reviens sur mes pas. Je fais le trajet du retour jusqu’au garage et quand je reviens m’assoir sur le sofa, Paolo lève la tête de sous son capot de voiture, le sourire au coin des lèvres.

– Ah, je suis content que tu reviennes, moi aussi, je commençais à m’ennuyer.

– C’est juste parce qu’à cette heure-là, je n’ai pas de place où aller, que je réplique sèchement.

Il acquiesce.

Il va chercher une guenille salle dans un tiroir, il la lance sur son épaule et il retourne se pencher sous le capot.

– T’as pas de maison?

– J’en ai une, mais ça ne me tente pas de voir mon père.

– Hmm, qu’il marmonne, dos à moi. Pourquoi?

– Parce qu’il est aussi fatiguant que toi, avec toutes tes questions.

– Il pose beaucoup de questions?

– Pas autant que toi.

– Mais il t’énerve.

– Oui.

– Plus ou moins que moi?

– En ce moment, tu lui fais pas mal compétition, je te dirais! que je m’impatiente.

Il rit.

– C’est parce qu’il t’aime, qu’il reprend.

C’est à mon tour de rire.

Je ris amèrement, je prends une gorgée de ma bière et je secoue la tête.

– Oui, c’est ça.

– Il t’aime. Sinon, il ne poserait pas de questions.

– Il ne m’aime pas.

.

– Non.

. Un père qui aime son fils…

– Un père qui aime son fils pose les questions avant de fesser pis pas le contraire, que je m’emporte, en lui coupant la parole.

Il se relève, il se retourne pour me faire face et je regrette immédiatement mes paroles. À la seconde où je vois son sourire s’effacer et qu’il reprend son sérieux, je regrette mes paroles parce qu’elles sont sorties de ma bouche en coup de vent et qu’il est trop tard pour les ravaler.

Crisse.

Crisse de tabarnac, je n’aurais pas dû dire ça. C’est le meilleur ami de Cyn. Aucune chance qu’il garde ça pour lui et de quoi je vais avoir l’air, moi, quand tout le monde va le savoir.

Pauvre Vincent Paquette, enfant battu, même pas capable de se défendre contre son père.

Il me regarde quelques secondes, je fixe la bouteille entre mes mains et il détourne les yeux vers les siennes.

– C’est pour ça que t’as plein de bleus dans le visage? qu’il demande calmement en essuyant l’huile sur ses doigts, avec sa guenille.

– Non, que je marmonne en me relevant. C’est parce que j’aime ça me péter la face, tout seul, dans les murs.

Je reprends mes affaires et cette fois, je sacre mon camp pour de bon. Ou du moins, j’essaie parce que je n’ai pas le temps de franchir l’entrée du garage que je l’entends courir derrière moi. Je fais quelques pas dans l’allée et juste comme j’atteins la clôture, il surgit devant moi, il me bloque le passage et il me prend par les épaules. J’essaie de me dégager pour le contourner, mais il me retient.

– Je m’excuse, je m’excuse, qu’il soupire. Je ne savais pas, je n’aurais pas dû insister.

– Va chier! que je m’exclame.

J’ai la voix qui tremble de colère parce que je suis gêné et je suis gêné parce que j’ai la voix qui tremble. Ça fait que je me choque encore plus, je le pousse, il me rattrape par les épaules et je le pousse encore.

– C’est bon, je le mérite, qu’il dit en levant les bras dans les airs. Je le mérite.

Je ne suis visiblement pas capable de le tasser de mon chemin, alors je me contente de serrer les poings et je respire fort. Je respire fort et j’essaie de me contrôler pour ne pas le frapper. J’ai le goût de le frapper.

– Viens te rasseoir, s’il-te-plaît, qu’il dit à voix basse. Viens te rasseoir et je te promets que je ne pose plus de questions. On va juste prendre une bière, relaxe, et tu me passes les outils dont j’ai besoin, ça marche?

Je ne dis rien.

Por favor, chero.

Je le regarde, lui pis ses mains toujours dans les airs.

Por favor.

Il y a une partie de moi qui a envie de partir.

Et il y a une partie de moi qui se demande… j’irais où, de toute façon?

Le seul endroit où j’ai ma place, c’est dans le fond du fleuve et la seule personne que ça dérangerait, c’est Al. Même encore là, une semaine ou deux et je suis certain qu’elle s’en remettrait. Des fois, je me dis que c’est là que je devrais aller. Dans le fond du fleuve. Mais sois réaliste, Vincent Paquette, t’es un chieux. T’as la chienne que tout le monde sache que t’es un chieux. T’as la chienne de ton père, t’as la chienne de vivre, t’encore plus la chienne de mourir.

– Si tu dis ça à…

Ma voix s’étrangle.

Je prends une pause avant de recommencer.

– Si tu dis ça à qui que ce soit, Math, Clovis, Benji, même à Cyn, je te pète les dents dans…

– Dire quoi? qu’il me coupe. T’es juste venu m’aider avec mon radiateur.

J’acquiesce.

Il acquiesce.

On acquiesce tous les deux, il m’oblige à me tourner dans le sens opposé et le bras autour de mes épaules, il m’entraîne jusqu’à la voiture.

– Tu connais quelque chose aux radiateurs? qu’il demande quand on est rendus dans le garage.

– Un peu, que je réplique avec mauvaise humeur.

Bueno. Oh, c’est ma toune!

Il se dirige à la radio, il lève le son et il se met à danser.

Il y a deux secondes, j’allais le frapper et voilà que le burritos se met à chanter et à danser.

Et il est bon, le sacrament.

Il est bon et je pense que j’ai encore plus le goût de le geler.

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