Épisode 49

Lundi le 11 septembre

Jour #14

Fin de la 2ème période – 10h45

Cynthia Murphy

 

– Roche, papier, ciseau, allu…

Benji sort son poing sur le bureau.

– …mette, que finit Clovis, un peu déstabilisé, la main dans une forme qui n’a l’air de rien.

– Allumette? There’s no «allumette», what the fuck are you talking about?

– Allumette! qu’il répète en levant son doigt dans les airs.

– Allumette is not a thing!

– L’allumette brûle le papier.

That’s it. L’allumette brûle juste le papier. Why the fuck would you choose «allumette» si le ciseau ou le rock peut battre les deux autres?

Les deux continuent à s’obstiner aux bureaux devant moi sur la façon appropriée de trancher sur la question suivante : «qui va faire le devoir d’économie et qui va copier sur l’autre?». Quand ça fait cinq minutes qu’ils débattent, Vince se relève en soupirant.

– Chalumeau, man. Prenez le chalumeau. Papier contre roche, roche contre ciseau, ciseau contre papier et chalumeau.  Le chalumeau fait fondre le ciseau, le ciseau coupe le fil du chalumeau, partie nulle, vous recommencez. Pouvez-vous fermer vos gueules, à c’t’heure, j’essaie de dormir.

Clovis et Benji réfléchissent quelques secondes, ils haussent les épaules et c’est comme ça qu’ils finissent par jouer à roche-papier-ciseau-chalumeau, pendant que Vince et Math ronflent sur leur pupitre.

Depuis que la cloche est sonnée, la clique à Rancourt n’a pas arrêté de se retourner de leur tribune, à tous les dix minutes pour dévisager Vince parce qu’il a décidé de s’asseoir à l’écart du groupe.

Fucker les plans de Rancourt pour m’anéantir, c’est une chose, tout le monde est habitué aux sautes d’humeur de Paquette. Sauf que de les plaquer pour s’asseoir en périphérie de notre bande de rejets, ça, c’est gros comme affront.

C’est monumental parce que ce n’est plus de l’indiscipline d’usage, c’est carrément un acte de mutinerie dans l’art du passif-agressif. Passer son message avec peu de mots, une habileté que Vince a probablement développée à la force de passer son temps à crier en silence, sans que personne ne l’écoute.

C’est un peu ce qu’il a fait ce matin.

Sucer Rancourt pour me geler la face, ça me rend méprisable.

Coucher avec Vince parce qu’il le veut, ça me rend désirable.

Aussi simple que ça : «Sérieux, Al, t‘as fouillé dans mon téléphone?». Quelques mots qui impliquent que la photo est un secret dévoilé, à la place d’être une preuve pour me ridiculiser et c’est comme ça que je me ramasse à être juste une fille de plus dans la liste des trophées de Vince. Pas plus honorable, mais c’est une rumeur ben, ben plate qui va se perdre entre toutes les nouvelles de la fin de semaine, sauf pour Émilie qui lui court après depuis trois ans.

– N’oubliez pas de prendre la feuille d’autorisation parentale pour la fin de semaine de camping, avant de partir! que commence Leclerc en pointant la pile sur son bureau. À remettre au plus tard…

DRIIIIIIINGGGGGG.

Tout le monde se lève d’un bond et la fin de sa phrase se perd dans le bruit du monde qui ont hâte de partir.

– Tu veux manger avec nous? que me demande Benji pendant qu’on avance vers la sortie.

– Hmm. J’pense que je vais me cacher encore pour un bout, en attendant que…

BAM.

– Oops…, que s’excuse Émilie qui me fonce dedans par exprès.

Elle regarde mon sac tomber, elle hausse les épaules et elle s’éloigne avec ses amies qui trouvent ça visiblement très drôle.

– … que je me fasse oublier, que je finis en le ramassant sur le sol.

All right, text me if you need me to kill anyone.

Les deux garçons partent de leur côté et comme je franchis la porte, Math apparaît à côté de moi, les yeux pochés, qu’il frotte avec le revers de son poing.

– Vraiment intéressant comme cours, qu’il baille en s’étirant.

– Mouais? C’était quoi ta partie préférée?

– Celle où tu défilais en lingerie.

Je roule les yeux et j’accélère le pas.

– Mais c’était peut-être dans mon rêve, qu’il ajoute en se faufilant dans un groupe de premières pour garder le rythme. Parce que tu me disais aussi que j’étais cute et dieu sait que je suis pas mal plus que ça! En tout cas…

On atteint la cage d’escalier et comme tout le monde descend pour se rendre à la cafétéria, je dois me coller au mur pour avancer à sens contraire du courant. Quand je mets le pied sur la première marche, Math m’attrape par le bras et m’oblige me retourner.

– J’ai des trucs à faire sur l’heure du dîner, tu vas être ok pour manger seule?

Je soupire et je regarde ses doigts enroulés autour de mon poignet avec beaucoup d’insistance. Ça commence à être insultant, cette histoire de me traiter comme si j’avais besoin de gardes du corps, à chaque fois que la routine suit son cours.

– Pour être honnête, Math, j’aimerais ça que tu me tiennes la main pendant que je pleure. Peut-être même que tu pourrais pleurer avec moi. Comme ça on pourrait partager un…

– Ok, Cyn, qu’il sourit en détournant les yeux. C’est beau, j’ai compris.

On échange un contact visuel pour quelques secondes, on s’éloigne chacun de notre côté et je monte les marches quatre à quatre pour atteindre le sixième étage. Les couloirs sont déserts et je ne croise personne, de l’escalier jusqu’au pallier extérieur.

Aujourd’hui, c’est une bonne journée.

Correction.

C’est une journée de merde, mais il paraît qu’il faut savourer les petits plaisirs de la vie pour garder son équilibre mental et aujourd’hui, c’est le premier dîner où la cours arrière de la pizzéria ne fait pas mal à regarder, même si elle est vide. Le vide est moins vide quand Paolo n’est pas loin. Je m’installe, je sors mon sandwich de ma boîte à lunch et au moment où je croque dedans, la porte s’ouvre.

Clac.

Ugh.

Alice Paquette, son chignon serré à l’arrière de sa tête, ses yeux sévères derrière ses lunettes carrées, les bras croisés dans les vêtements luxueux payés par son père riche, mais absent.

– Je ne t’aime pas, qu’elle dit en s’adossant à la barrière de métal.

– Ok…? que j’hésite en regardant de la gauche vers la droite. Je suis contente que tu sois venue m’éclairer, c’était flou.

– Je ne t’aime pas, mais apparemment, mon frère t’aime bien et il pense que je te dois des excuses, qu’elle reprend en m’ignorant. Ce qui est quand même ironique parce que je ne me souviens pas de la dernière fois que des mots d’excuse sont sortis de sa bouche sans que ce soit sarcastique, mais…

– C’est bon, je les accepte.

Elle acquiesce, elle soupire, elle détourne même les yeux pour admirer la vue, mais elle reste là.

Pourquoi est-ce qu’elle reste là?

– Est-ce que t’attends que je te signe un relevé de présence pour que ton frère te laisse tranquille? que je finis par demander.

Elle rit et elle secoue la tête.

– J’essaie, en ce moment. J’essaie de m’excuser et ça m’aider…

– Arrête ta bullshit, Alice. La seule raison pour laquelle t’es ici, c’est parce que j’ai tes photos et que t’as la chienne que je parle pour l’histoire de Gilbert Masse. Heureusement pour toi, j’en dois une à Vince. Tiens. Je n’en n’ai pas besoin, reprends-les et laisse-moi manger en paix.

Je fouille dans mon sac, je prends le paquet de photos et je les lui redonne. Les siennes. Juste celles où c’est elle qu’on voit parce que les autres, je les garde. Elle les regarde brièvement et elle les range dans sa sacoche, sans poser de question sur celles qui restent en ma possession.

– Pour ce que ça vaut, je n’approuve pas ce qu’ils ont fait, qu’elle finit par dire. Je ne pensais pas que ça irait aussi loin.

– Hmm, que je marmonne. Et est-ce que ça t’est passé par la tête de l’enlever de mon casier?

Silence.

– Dans ce cas, ça ne vaut rien, que je reprends avant de retourner à mon sandwich. Mais merci, Alice. Qui sait jusqu’où ça se serait rendu, si tu n’avais pas pris la peine de désapprouver en silence.

J’imagine qu’elle est habituée au sarcasme de son frère parce qu’elle ne réagit pas. Elle reste sur place et moi, je sais bien que je ne peux pas lui en vouloir ou du moins, pas plus qu’à n’importe qui d’autre de sa bande. Au fond, je suis sûre qu’à part Sam Tremblay qui est un sociopathe en devenir, personne n’éprouve particulièrement de fierté à briser quelqu’un d’autre. Même Rancourt doit avoir la capacité d’éprouver du remord, si on lui rappelle que c’est un con. L’affaire, c’est que personne ne dit rien. Personne ne dit jamais rien, ils attendent que quelqu’un d’autre le fasse à leur place et comme personne ne le fait, ils finissent par désapprouver en silence parce que c’est plus facile de chasser la culpabilité, que de s’opposer devant tout le monde.

L’effet du témoin, comme on dit.

Ou l’effet Kitty Genovese — nommé en l’honneur de son meurtre, auquel trente-huit témoins ont assisté, sans s’interposer. L’histoire varie, le nombre de spectateurs aussi, mais la finalité reste la même. Derrière la fenêtre de leur appartement, des dizaines de personnes l’ont entendue appeler à l’aide, une seule a crié à l’assassin de la laisser tranquille, aucun n’a appelé la police et au bout de trois attaques séparées, elle a fini par mourir.

Parce que c’est ce qui arrive quand on ne fait rien, en attendant que les autres le fassent à notre place. On finit par mourir. Tranquillement. Physiquement ou mentalement.

Pas tout le monde.

Pas moi.

Je pense que je suis rendue assez forte pour me battre, mais il y en a d’autres.

Clovis, Jean-Maurice, tous ceux qui faisaient partie d’une gang avant d’être rejeté sans raison et sans explication — combien de personnes dans cette école appellent à l’aide pendant qu’on les regarde mourir en silence.

Je n’ai pas la prétention de prétendre que je suis mieux que n’importe qui. À chacun son combat. Je n’interviens pas dans celui des autres, mais au moins, je n’ai pas l’arrogance de me justifier par des excuses lamentables.

Alors voilà.

J’accepte les tiennes, Alice Paquette, même si on sait toutes les deux qu’elles ne valent rien.

– Pourquoi est-ce qu’il t’aime bien? qu’elle demande, au bout d’un moment. Mon frère n’aime personne, alors je suis curieuse. Pourquoi est-ce que toi, il t’aime?

– C’est à lui que tu devrais poser la question.

– J’ai essayé.

– Et…?

– Pourquoi vous l’haïssez?

J’engloutis ma dernière bouchée, je chasse les miettes de mes mains  et je lève les yeux vers elle.

– «Vous» inclut qui, exactement? Parce que je n’haïs pas ton frère.

– Non, qu’elle rectifie. C’était ça, sa réponse. Je lui ai demandé pourquoi il t’aimait et la seule réponse que j’ai eue c’est : «Pourquoi vous l’haïssez?».

– Et ta réponse à cette question-là, c’était quoi?

Elle détourne la tête et elle se mord l’intérieur de la joue. Pendant qu’elle regarde ses pieds qui grattent distraitement la grille sur laquelle on est, je regarde ses mains qui vont se cacher sous ses bras. Au bout de quelques secondes, elle hausse les épaules.

– «Je ne sais pas».

C’est ce que je pensais.

J’acquiesce.

Je pense qu’on n’a rien de plus à se dire, alors je prends une gorgée de mon jus et je ne dis rien quand elle ouvre la porte pour partir.

– En passant, qu’elle ajoute, ce n’est pas ce que tu penses pour Gilbert Masse.

Je chasse les derniers résidus de pain sur mon chandail, je ferme les yeux et je savoure mon premier dîner où le vide est un peu moins vide parce que Paolo est revenu. Quant à Alice Paquette, elle disparaît derrière la porte de métal.

 

À la pizzéria – 11h10

Paolo Moreira

La clochette à la porte d’entrée sonne et Sylvio se lève pour voir dans l’ouverture qui sépare le restaurant des cuisines.

– Merde! qu’il lance en se dépêchant d’attacher son pantalon. C’est déjà l’heure du dîner.

Il me contourne et pendant que je retire le condom d’un coup sec, il court dans la pièce pour mettre les plaques de pizza au four. S’il y a bien une affaire qui ne me manque pas de travailler ici, c’est la puta d’heure du dîner.

Come on, Paolo! qu’il me dit en me poussant vers la porte. Arrête de prendre ton temps, dépêche-toi avant que la grosse revienne avec les caisses de liqueurs.

Sí, me encantaría. Tu veux que je traverse la salle avec la capote dans les mains ou…?

Je la lève dans les airs et je souris en silence pendant qu’il cherche nerveusement où la jeter pour effacer les preuves. Quand il me l’arrache finalement des mains pour l’enterrer dans la poubelle, sous huit épaisseurs de papier, je ramasse mes bottes sur le sol et je traverse la porte pour aller les enfiler derrière le comptoir.

– Yo, Pao! qu’il chuchote dans l’ouverture qui sert à déposer les commandes. C’est bon de te revoir dans le coin.

Je lui fais un clin d’œil, mais il est déjà retourné sprinter d’un four à l’autre, en regardant l’heure aux cinq secondes.

À l’avant, les jeunes de la polyvalente n’ont pas encore commencé à débarquer par quinzaines, même si je sais que dans environ dix minutes, la salle sera pleine à craquer. Pour l’instant, il n’y en a que quatre — Vince, qui est assis dos à moi, à la première table et trois autres qui s’avancent vers lui. Le pied sur le comptoir, je lace ma première botte, en attendant qu’il se retourne pour me voir.

– Tiens, si ce n’est pas l’osti de traître, que lui lance celui à la tête du groupe.

– Tiens, si ce n’est pas les bidets à Rancourt, qu’il réplique. Celui qui le torche, celui qui lèche son papier et celui qui l’avale. Devine t’es lequel, Guillaume?

J’assume que Guillaume est le plus petit parce qu’il rit jaune avant de se cacher derrière les deux autres.

Je pose mon pied par terre et je m’attaque à la deuxième botte, le sourire aux lèvres.

Este cabrón, pas étonnant qu’il ait toujours l’air de sortir d’une nuit au fight club avec une langue sale comme la sienne.

– C’est Rancourt qui vous envoie faire sa job de bras? que demande Vince en croisant les mains derrière sa tête.

– Tu sais ben que Rancourt ne voudrait pas qu’on touche à son petit préféré. T’es chanceux qu’il te protège parce que si c’était juste de moi, ça ferait longtemps que t’aurais la face dans la cuvette, Paquette.

– Gâte-toi donc, pendant que le king n’est pas là…

Je croise les bras et je m’accote sur le mur. Je ne sais pas pourquoi, mais les bad boys me font toujours de quoi, avec leur petit penchant pour le trouble et leur face à fesser dedans. Vincent n’est pas très grand, peut-être une demi-tête de moins que moi, mais si j’avais à miser sur un des deux, je suis certain que ce serait le gagnant. Quoiqu’il en soit, l’autre ne le prend pas sur son défi et il s’avance au comptoir.

– Deux pointes au bacon, s’il-te-plaît.

No hablo francés.

– Tu me ni…

– C’est ça que je pensais, que le coupe Vince. Tu te fais aller la yeule, Tremblay, mais tu ne fais pas grand chose.

– Tu demanderas à ta sœur, voir, si je ne fais pas grand chose, qu’il murmure.

Les deux autres rient, mais Vincent, lui, ne trouve pas ça drôle. Il se lève d’un bond et il renverse la chaise au passage, les poings serrés, les visage qui perle de sueur sous la palette de sa casquette.

– Qu’est-ce que tu viens dire?

Je me redresse et je le regarde s’approcher dangereusement de Tremblay qui ferait mieux d’enlever son sourire baveux de ses lèvres.

– J’ai dit de demander à ta sœur, voir, si…

Dios mío! Quel pendejo.

Vince arrive à sa hauteur, il le pousse, Tremblay le pousse, je ne sais pas lequel des deux crie le plus fort, mais les deux se crient par la tête et moi, je saute par-dessus le comptoir. Juste comme Vince prend son élan, je me place entre les deux et c’est moi qui prend le coup en pleine face.

Définitivement, ça aurait été lui le gagnant.

Siéntate! que je m’exclame en le poussant.

Il s’avance encore, je le pousse, il revient, je le repousse une troisième fois et parce qu’il ne comprend pas le message, je le prends en dessous des bras, je le soulève du sol et quand il trébuche sur le siège renversé, je m’écrie :

– Je t’ai dit de t’asseoir! Ahora, cállate et tu ne bouges pas de là! Pis vous autres, que je reprends en me tournant vers les trois pingouins au comptoir, vous sacrez le camp d’ici!

Guillaume commence à marcher vers la sortie, celui qui est resté silencieux hésite quelques secondes et le dénommé Tremblay, il regarde par-dessus mon épaule, il regarde le comptoir et il regarde les cuisines d’où Sylvio s’est penché pour voir ce qui passe. Au bout d’un moment, il finit par secouer la tête.

– Continue, Paquette! T’es bon pour te cacher en arrière du monde…

– Mon tabar…

– HEY! que je me retourne en lui pointant mon index à deux pouces des yeux. Tu-t’as-sois! Compris? Tu t’assois et tu ne dis plus un mot!

Il lève le drapeau blanc, il recule et il replace la chaise en faisant exprès de faire du bruit et de tout bousculer au passage. Il ne s’assoit pas, mais je suis déjà surpris qu’il m’ait écouté. Je me tourne vers Tremblay qui est en train de fixer le bandana noir qui sort de ma poche.

– T’as cinq secondes pour sortir d’ici où c’est moi qui te sors, pendejo.

Il fait un dernier signe de tête vers Vince et comme les étudiants de la poly commencent à entrer, il s’éloigne vers la sortie. Les trois poussent la porte et ils s’arrêtent devant la vitrine, probablement pour attendre que Vince sorte à son tour.

Qué es eso? que je demande en me tournant vers lui.

– J’comprends rien quand tu me parles en espagnol!

Il replace sa casquette, une fois, deux fois, trois fois, il se gratte la tête, il grince des dents et il saute d’un pied à l’autre.

– Arrête de me regarder de même, crisse, tu fais peur quand t’es fâché!

Trois contre un et c’est moi qui fais peur. J’ai le goût de rire, mais je me retiens. À la place, je le regarde. Et plus je le regarde, plus j’ai un mauvais pressentiment.

Sa mâchoire qui fait des vas-et-viens dans toutes les directions, son nez qui se tortille, son pouce qui cogne sa cuisse à vitesse accélérée…

Non.

No es posible.

J’entame les trois pas qui nous séparent, je le prends par le menton et sans douceur, j’incline sa tête vers l’arrière.

Deux secondes, c’est tout ce que ça me prend pour le confirmer.

Jodito idiota! que je m’écrie en le repoussant.

What the fuck! qu’il se dégage en même temps.

Idiota de mierda! Eres estúpido o algo así?

Il se frotte la mâchoire avec son air blessé. J’ai peut-être été un peu raide, mais pendant qu’il me dévisage, je secoue la tête avec déception. Je la secoue avec tristesse. Ça vient me chercher. Ça me dérange. Ça me fait de quoi de voir les résidus de poudre dans son nez parce qu’il est jeune, parce qu’il est beau et parce qu’aucun ado ne prend de la coke de façon récréative, un lundi midi, juste pour le fun de triper.

– Prends tes affaires, on s’en va chez moi, que je soupire.

– Je n’ai pas besoin d’une gardienne, qu’il réplique mollement, encore un peu offensé.

– Non? T’as pas encore assez de poques dans la face, tu veux que les trois gars qui t’attendent dehors en rajoutent quelques unes? Arrête de faire ton tough, Vincent, tu ne retourneras pas en classe, gelé comme une balle.

– De quoi tu…

No, no! que je le coupe. Tu  ne joueras pas à ça avec moi, j’ai vendu pendant des années à du monde comme toi, j’suis capable de vous reconnaître. Tu prends tes affaires et tu t’en viens avec moi.

Il n’est pas habitué.

Même si el niño est un paquet de problèmes sur deux pattes, il n’est visiblement pas habitué de se faire dire quoi faire parce qu’il hésite, il cherche quelque chose d’arrogant à répliquer et comme il ne trouve rien, il ramasse son sac à dos sur le sol. Il rouspète, mais il le ramasse quand même et il avance avec moi, en marmonnant des insultes incompréhensibles.

– Paolo! que crie Sylvio quand on arrive à la sortie.

Je me retourne.

Sabes que no puedes salvarlos a todos, sí?

Oui.

Oui, je sais que je ne peux pas tous les sauver.

Ça ne veut pas dire que ça ne vaut pas la peine d’essayer.

Je le remercie pour la baise, je le salue de la main et on passe le pas de la porte. Quand on arrive à l’extérieur, les trois autres attendent toujours près de la vitrine et Vince essaie de les dévisager, sans succès, parce que je le pousse vers l’avant et qu’il n’a pas le choix de continuer à avancer. Il chiale, je souris, on arrive à la moto et il s’arrête.

Les mains dans les poches, il s’arrête et il fronce les sourcils.

No fucking way! qu’il lâche. No fucking way que j’embarque en arrière de toi sur une moto!

Je prends mon casque et je réprime mon sourire.

– Quoi? Vincent «Chuck Norris» Paquette a la chienne des motos?

– Pentoute! Mais pas question que je te tienne par le chest, c’est fif en tabarnac…

– Ce qui est fif, c’est de choker devant tes trois amis, que je le nargue. Pis t’es correct derrière, Vince.  C’est juste celui d’en avant qui est fif.

Il me regarde, il regarde les trois autres, il me regarde encore. Il lâche une couple de jurons, il finit par prendre le casque qui traîne sur le banc et il l’enfile sur sa tête.

Je ris.

Estás caliente pero no eres muy listo! que je ris encore, en mettant ma main sur son casque pour l’agacer.

– J’comprends rien quand tu parles en espagnol, calvaire!

T’es cute.

T’es cute, Vincent Paquette, mais on ne peut pas dire que t’es l’étoile qui brille sur le top du sapin.

Je ris une dernière fois, j’enfourche ma moto et une fois qu’il est installé, on part.

On avance sur la route, il me tient par les hanches et je ne peux pas dire que j’haïs ça. Je n’haïs pas ça être entre ses jambes, quoique j’aimerais quand même mieux qu’il soit entre les miennes.

Mais on ne peut pas tous les sauver, à ce qu’il paraît.

Et on peut encore moins tous les sauter.

En attendant, ça ne veut pas dire que ça ne vaut pas la peine d’espérer.

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