Chapitre 8 – L’affront

Brody Butnam

À Port Greenmount

 

Port Greenmount est à environ une heure de voiture de Lord Webber, probablement un peu moins en admettant qu’on soit capable de s’y rendre sans se perdre. À quelques kilomètres seulement avant Pine Crescent, il est extrêmement bien enfoui au bas d’une pente et comme tout ce qui abrite un tantinet de vie ici, il est aussi peu annoncé que tout le reste. Contrairement au pensionnat, il siège au pied des montagnes, là où le nom ne porte pas d’ambiguïté parce que des monts verts, c’est à peu près tout ce qu’on peut y voir, aux rives du lac.

– Attrape! que me lance le capitaine Parker, une fois que j’ai les deux pieds sur le quai.

J’attrape la corde au vol et parce que mon bagage de matelot se limite à peu près à ceci, j’attends que le capitaine descende pour amarrer son bateau.

– Pas pire! On dirait que t’as fait ça toute ta vie, p’tite.

Il fixe la poupe du voilier au quai, il tire un dernier coup sur le nœud et il s’avance pour reprendre la corde qui me coule entre les mains. Pendant qu’il la noue, je me penche par-dessus son épaule pour le voir faire.

–  Pas pire, vous non plus! que je lance à la blague.

– Quarante trois ans d’expérience, qu’il dit en crachant un amas de morve à la surface de l’eau. Huit en eau douce et trente-cinq en haute mer. Les plus belles trente années de toute une vie, laisse-moi te dire…

– Ça parait, que je souris. Vous avez les mains de quelqu’un qui en a navigué plus d’une.

– Les Antilles, la Baltique, le Golfe de Chelekhova, le Détroit de Davis, toutes les lettres de l’alphabet, p’tite. Tous les océans et toutes les grandes mers que tu connais, qu’il répond avec fierté. Toutes merveilleuses, toutes redoutables, toutes indomptables.

– Une traître maîtresse, à ce qu’on dit.

– Une maîtresse? Nah, c’est elle ma maîtresse.

Il se relève et avec sa main gauche, il se penche pour flatter le dessus abîmé, mais parfaitement ciré de The Revenge, le pont sur lequel je viens de pêcher et de bronzer pour les cinq dernières heures.

– Une maîtresse fidèle, qu’il reprend. La mer, elle, c’est tout ce qu’elle est — une mère. Une mère meurtrière qui essaie d’avorter tou’es marins qu’elle a enfantés.

Il range les mains dans ses poches et les yeux rivés sur le sommet de son mat, il soupire. Un soupire plein de regrets, avec un sourire voilé par la nostalgie de ses jeunes jours qui se sont envolés, ou dans son cas, peut-être, qui se sont noyés.

– Elle a essayé de vous tuer, vous? que je demande.

– Sept fois. Sept fois qu’elle a essayé de m’achever et une où j’vais te dire qu’elle a ben failli réussir, qu’il répond avec un soupçon d’exaltation. Mais c’est une longue histoire. Le soleil se couche, les vagues se lèvent et on est de retour à bon port. Ce sera une histoire, peut-être, pour notre prochaine grande aventure. En attendant, on n’a pas le droit de ramener les poissons du lac, mais y’en a du frais à la poissonnerie au bout du grand dock, si tu veux ramener un souvenir.

Il pointe le kiosque du bout du menton et sans un mot de plus, il passe devant moi, il s’arrête au bout du quai et il prend une grande inspiration. Il ne bouge pas. Il reste là, les yeux perdus au large, à humer l’odeur marine des algues qui se sont étendues sur la plupart des piliers. Quant à moi, je regarde l’entrée du port où les voiliers reviennent lentement de leur expédition et je regarde l’heure sur l’écran de mon téléphone.

– Je vous ai payé pour six heures, que je dis au capitaine.

– Hmm? qu’il marmonne en se tournant vers moi.

Ça ne m’importe pas vraiment.

Cinq ou six heures, le capitaine Jake Caldwell m’en a donné pour mon argent. La vérité, c’est que ma première semaine à Lord Webber n’a pas  été tout à fait à la hauteur de mes attentes.

Surprenante, peut-être.

Je veux dire, dans la liste des choses que je m’attendais à vivre, me faire menacer d’avoir le foie perforé et abandonner une dépouille au bord du chemin se trouvaient sans doute en dernier.

Mais excitante, peu probable.

Entre Jenny qui m’a accueillie avec trompettes et cymbales pour fêter mon rite de passage et Caleb qui m’a claqué la porte au nez avant de passer le reste de la nuit à hurler, je dois dire que je ne suis pas nécessairement pressée d’y retourner.

– Je vous ai payé pour six heures et il en reste une, que je répète. En attendant notre prochaine grande aventure, vous pourriez me raconter une des vôtres?

Il me regarde, je le regarde, on se considère en silence pour un certain moment, puis le capitaine éclate de rire. Un vieux rire gras qui est habitué de fouler les marées.

– T’as faim, p’tite? qu’il demande, avant de sortir une pipe de sa poche et de la glisser dans la fente de sa barbe et de sa moustache.

– Je mangerais bien un hot dog et une frite.

– Pas question! qu’il dit en me prenant par le cou. Si on est pour parler de la fois où j’suis mort, on ne va pas déshonorer les survivants de la mer. Des huîtres et des moules, ce sera! Des huîtres et des moules, p’tite…

 

*                                             *                                             *

 

– Et il s’est passé quoi après que le mat se soit brisé? que je demande avidement quand il s’interrompt pour prendre une gorgée.

– Il s’est passé quoi? Tu veux savoir il s’est passé quoi? J’vais te le dire, moi, ce qui s’est passé…

Il prend une bouchée, puis une autre gorgée, puis une bouchée et ma foi, je jurerais qu’il le fait par exprès. Ça fait vingt-cinq minutes que j’ai fini mon assiette, vingt-cinq qu’il savoure la sienne et vingt-cinq que j’attends de savoir ce qui s’est passé après qu’il ait accepté d’amener le jeune chercheur en expédition, lui qu’il avait pourtant prévenu des dangers.

– Les vents et l’orage, on peut les apprivoiser, qu’il dit un doigt dans les airs. Mais la foudre elle, à part espérer de ne pas être sur son chemin quand elle va frapper, y’a rien qu’on peut y faire, p’tite. Rien du tout. Il n’a pas eu le temps de rien faire, lui non plus. PACLOW! Un coup et c’était fini, le chercheur était cuit comme un rôti, ses billets de banque partis en fumée et moi, si j’allais survivre à ça, je n’allais certainement jamais voir la couleur de son argent. L’enfoiré… c’est quand ils pensent qu’ils sont des rois avec leurs richesses que la nature se charge de leur inculquer une pas pire dose d’humilité.

– Il est mort sur le coup?

– Si ce n’est pas ça qu’il l’a achevé, c’est la mer qui s’en est chargée, qu’il répond en rallumant sa pipe. Le mat a fendu la proue en deux et son corps est parti au large, avant même que le mat ait fini de grésiller.

Il pousse son assiette, il croise les jambes et il tire tranquillement sur sa pipe, le bras appuyé sur la rambarde de la terrasse. Je ne sais pas à quel point son histoire est vraie, mais considérant que j’entretiens la peur irrationnelle de me faire croquer le fémur par un requin dans un lac de trois cents pieds carrées, je n’ai pas besoin que le capitaine ait chanté avec Arielle et Polochon pour être pendue à ses lèvres.

Alors je prends une gorgée de mon soda, j’attends qu’il poursuive et comme il s’amuse à faire des ronds avec sa fumée, je le ramène à l’ordre.

– Et vous? Qu’est-ce vous avez fait quand le bateau s’est brisé?

Il sourit.

– Les bateaux ne brisent pas, p’tite, ils rendent l’âme. Treize ans de vie commune et La Rose allait me quitter comme ça, pour aller retrouver le cœur de l’océan. J’ai fait ce qu’on fait pour les morts, j’ai prié. Pas pour moi, pour elle. Lui, là-haut, il allait s’occuper d’elle et c’est la mer qui allait s’occuper de moi. Elle m’a tué, la mer. Quinze minutes après que La Rose soit partie, ça a été mon tour, j’ai dérivé et je suis mort, à ce moment-là.

J’attends encore parce que visiblement, le capitaine prend plaisir à me faire attendre, mais quand il hausse les épaules, qu’il replie les mains derrière la tête et qu’il se balance sur les pattes arrières de sa chaise, je comprends que son histoire est finie.

Comme ça.

Pas de punch, rien, une demi-heure à l’écouter parler pour une histoire qui n’a pas de fin.

– C’est tout? Vous êtes juste mort et ça fini de même? que je m’indigne.

– Tu veux que je te dise quoi? qu’il s’offusque. Tu veux que je te raconte la conversation que j’ai eu avec le big boss? C’est ça qui s’est passé! Je suis mort et vingt-quatre heures plus tard, je suis revenu à la vie, échoué quelque part sur une île de pêcheurs qui m’ont ramené sur la terre ferme. J’vais quand même pas t’inventer que Jack Sparrow est venu me sauver…

Il se choque.

Je ris, il sourit et entre nous deux, le silence finit par tomber.

C’est un drôle d’homme, le capitaine.

Ravagé, amoureux, peut-être un peu sénile ou mythomane, ou un mélange des deux, mais c’est un passionné, ça c’est certain. Et je ne sais pas s’il a tout inventé pour essayer de m’impressionner, mais il a du vécu, le vieux. Ça me fascine, les gens qui vivent la vie. On dirait qu’ils ont toujours un secret qu’ils s’empêchent de révéler parce que ce n’est pas quelque chose qui se dit, c’est quelque chose qui se vit exclusivement.

– Comment vous savez que vous êtes mort?

Je lève les yeux sur le capitaine parce que je pense qu’il a parlé, mais quand je le vois regarder par-dessus mon épaule, je comprends qu’on a un nouvel invité.

Il tire à nouveau sur sa pipe et moi, je soupire.

C’est une blague.

Ça peut juste être une autre mauvaise blague.

Je pivote sur ma chaise pour me convaincre que je me suis trompée sur la voix, mais non, il est bien là, assis seul à la table d’à côté, Caleb est en train de siroter son soda, écrasé dans son siège.

– Est-ce que tu me suis? que je m’emporte dès que je le vois.

Il m’ignore et il fixe le capitaine pour cinq secondes ou six, puis quand il constate que celui-ci ne répond pas, il finit par daigner me regarder.

– J’attends Josh, qu’il dit en en pointant un bateau qui est en train d’amarrer du menton.

Puis sans attendre une réponse de ma part, il revient au capitaine qui est toujours silencieux.

– Comment vous savez que vous étiez mort et pas seulement inconscient? qu’il répète.

– Parce qu’y’a rien qui se passe quand t’es inconscient, p’tit. Tout est noir, tout est éteint. C’est comme si la conscience se mettait sur pause en attendant que la vie reprenne. Mais la mort… c’est autre chose, la mort.

– Hmm, qu’acquiesce Caleb. Alors, vous avez vu quoi?

– Hein? qu’il s’étonne devant l’étrangeté de la question.

– Vous dites que tout est noir et qu’il ne se passe rien quand on est inconscient…

– Oui.

– Mais ce n’est pas pareil quand on meurt?

– Non…

– Alors vous avez vu quelque chose. Vous avez vu quoi?

Caleb regarde le capitaine, le capitaine regarde Caleb et on dirait que…

On dirait qu’ils se défient tous les deux du regard.

Je prends une gorgée de mon soda, j’essaie de me noyer au fond du verre et comme ça ne fonctionne pas, je cherche une façon de faire dévier la conversation parce que ça devient légèrement inconfortable.

– Vous savez, que je commence, vous n’avez pas à…

– Elle a une odeur de la mort! qu’il me coupe. Plus pourrie que le poisson, plus acide que le vinaigre.

– Hmm. Alors vous n’avez rien vu, vous l’avez juste sentie?

– Je l’ai sentie et je l’ai vue!

– Vous avez vu quoi?

– Je l’ai regardé dans les yeux!

Caleb acquiesce en silence et au bout d’un moment, il se réajuste sur sa chaise et il fixe la fourchette avec laquelle il joue distraitement du bout des doigts. Soudainement si peu intéressé par ce que le capitaine raconte, il frôle drôlement l’arrogance et moi, je suis tellement mal à l’aise que j’ai envie de m’excuser à sa place.

Sauf que je n’ai pas le temps de le faire parce qu’avant même que j’aie ouvert la bouche, il reprend.

– Vous avez regardé la mort dans les yeux, qu’il soupire avec nonchalance.

– Dans les yeux, comme je te regarde dans les tiens.

Caleb lui jette un furtif coup d’œil, il revient à ses ustensiles inutilisés et parce que Josh monte le quai au même moment, il salue son ami d’un bref mouvement de la tête. Sans plus d’égard pour le vieil homme, qu’il en a pour moi depuis des jours, il attend que Josh soit rendu à notre hauteur pour se lever. De mon côté, je suis soulagée que le malaise arrive à terme, mais quand je me retourne vers le capitaine pour me confondre en excuses, il a le poing serré sur sa pipe et la lèvre qui frémit, aux frontières de sa barbe.

– Et je lui ai parlé, aussi! qu’il s’exclame, au bord de la crise de nerf. Je lui ai parlé dans le blanc des yeux quand elle m’a demandé ce que je voulais!

– Hmm-hmm, que marmonne Caleb.

Il prend la dernière gorgée de son soda, il coince un glaçon qu’il pulvérise entre ses dents et il jette un billet sur la table.

– Encore en train de raconter la fois où t’es mort, Jack? que rigole Josh qui s’est maintenant joint à nous.

Mais le capitaine ne le regarde pas. Il continue à fixer Caleb, le visage maintenant rouge de colère tandis que l’autre range son porte-monnaie et qu’il s’apprête à partir. Il pousse sa chaise, il vient pour franchir la porte de la terrasse et juste comme il pose le pied sur la première marche…

– Une longue route au milieu du désert! qu’il crie presque, pour être certain que Caleb l’entende. Une route sans fin. Une longue route sur laquelle tu marches des heures, et des heures, et des jours sans jamais trouver l’boute!

Caleb coince un cure-dent entre ses lèvres et pendant une seconde, je suis persuadée qu’il va poursuivre son chemin. À la place, il range ses mains dans les poches et il fixe le large, un pied sur la terrasse, l’autre à l’extérieur.

– Comme un long tunnel au bout duquel il y a une lumière? qu’il demande négligemment.

– Non, que soupire le capitaine. Une vraie route. Avec de la vraie asphalte, au milieu d’un vrai désert dans lequel tu marches, et tu marches, et tu marches, et tu reviens toujours au même point.

Il arrête de parler et parce que Caleb s’est enfin tourné vers lui et qu’il a réussi à retrouver son attention, un petit sourire naît au coin des lèvres du capitaine qui hoche la tête avec satisfaction.

– Et après… , qu’il poursuit en murmurant presque, cette fois, … après tout est beau. Tout est clair, avec des feuilles et des fleurs, avec des odeurs et des couleurs que tu ne savais même pas exister. Et après, t’as le choix de revenir ou de rester, mais qui voudrait partir parce que tout est tellement grand qu’il faudrait ben être fou pour accepter de redevenir aussi p’tit, devant une splendeur aussi vaste. Mais la balance de la vie pèse et le poids des…

– Mary! que crie Josh à la serveuse, en me faisant sursauter. T’as mis quoi dans les moules du vieux pour qu’il divague de même?

Mais le capitaine ne bronche pas, il arrête simplement de parler.

Il regarde Caleb.

Caleb regarde le capitaine.

Les deux s’entêtent à soutenir le regard de l’autre.

Et moi, je fixe Caleb dont le teint est rendu aussi pâle que la blancheur de sa chemise.

Je pense qu’il est sur le point de s’évanouir.

 

 

Tous droits réservés ©

Une pensée sur “Chapitre 8 – L’affront

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *