Épisode 45

Samedi le 9 septembre

Jour #12

Dans la chambre de Math – 9h30

Cynthia Murphy

 

Wouldn’t it be nice if we were older ? Then we wouldn’t have to wait so looooog… And wouldn’t it be nice to…

– Ugggghhhhh, que je grogne dans mon oreiller.

C’était sûr.

C’était sûr que Math allait être un morning sunshine qui chante du Beach Boys dans sa douche pendant qu’il se lave. C’était sûr que j’allais me faire réveiller par son injustifiable ravissement de vivre, à neuf heures le matin. J’aurais pu me lever aux crêpes aux fruits de Paolo et rire de Vince, mais non. À la place, j’écoute le chant du peuple des Oompa Loompas qui sont fucking trop contents d’exister.

– Bon matin! qu’il lance en ouvrant la porte de sa salle de bain.

Si j’ouvre les yeux, je pense que je lui saute dans la face pour lui arracher son sourire.

– Chuuuuut, que je murmure en plaçant un doigt sur mes lèvres.

Il rit.

Je l’entends marcher dans la pièce, ouvrir quelques tiroirs et quand l’élastique de son boxer attire mon attention, je me permets un mini coup d’œil.

Une demi-seconde trop tard.

La serviette traine sur le sol et Math avance dans son sous-vêtement pour aller tirer sur les rideaux du balcon.

– Tu sais ce que ça sent? qu’il demande, les jambes écartées, les mains sur les hanches, en regardant à l’extérieur.

Pas le café fraîchement filtré, en tout cas.

– Notre amour, Cyn! Notre amour qui germe tranquillement!

Je roule les yeux, je soupire et je m’assois dans le lit pour mieux digérer la surdose de joie avec laquelle il est en train de m’étouffer. La seule chose que je sens, ce sont les heures de sommeil qui sont en train de me quitter.

Trois heures.

Trois heures, c’est le temps qu’on a dormi alors veux-tu ben me dire où ce qu’il puise toute son énergie?

– Qu’est-ce que t’as à être aussi de bonne humeur? que je m’énerve.

Il se tourne vers moi, il me regarde dans les yeux et il sourit.

– T’es encore là, qu’il dit. La dernière fois, tu t’es sauvée, mais là… t’es encore là.

Et sans rien ajouter, il se met à siffler en ramassant le bordel qu’il a causé hier soir.

Je ne sais toujours pas pourquoi, d’ailleurs.

En voyant le nom sur l’afficheur hier et en voyant son expression comme si on  allait lui annoncer qu’il lui restait sept jours à vivre, je me doute que ça avait rapport à son père. Mais je ne sais toujours pas pourquoi il a foutu le bordel dans sa chambre.

Je ne lui ai pas demandé.

Quand quelque chose nous arrive, on dit toujours que c’est mieux d’en parler, mais je pense que c’est faux. Je pense que c’est souvent un moyen de satisfaire sa curiosité et de savoir ce qui nous a fait pleurer. Je pense que la plupart du temps, c’est plus facile de ne pas le faire parce que ça implique que c’est moins vrai. Que la douleur est moins vive. Qu’on peut la tasser du revers de la main tant qu’elle se fait discrète. Ça implique qu’on n’a pas à faire dévier le sujet pour éviter les questions ou les regards en biais qui cherchent à savoir comment on va.  Tant qu’on n’en parle pas, c’est un peu comme si ça n’existait pas.

Même si c’est là.

Même si c’est au fond de lui, même si c’est caché en-dessous de ses sourires et même si je suis égoïstement soulagée d’apprendre qu’il est aussi fucked up qu’on l’est tous.

Parce que je ne sais pas encore quoi, mais hier soir, y’a quelque chose qui a changé entre lui et moi.

– Comment va ta main? que je demande, au bout d’un moment.

Il l’ouvre.

Il plie les doigts, il les déplie puis il hausse les épaules.

– Si je dis qu’elle va mal, vas-tu encore me soigner?

Je soupire.

Ça, ça n’a clairement pas changé.

 

Chez Paolo – 10h30

Vincent Paquette

Buenos días, que me lance… heu…Pa…Pe… le latino, sans me regarder.

Il tourne la crêpe dans sa poêle et moi, je me cache les yeux avec la main parce que je pense que la lumière du jour va me fendre le crâne en deux.

– T’aurais pas vu mon cellulaire, Pablo?

Es Paolo. Et je vais bien, merci de demander, qu’il répond en pointant la pièce d’à côté, du menton. Sur la table du salon.

Je vais au salon, je prends mon téléphone et j’ouvre mes messages textes pour voir à quel point j’étais saoul, hier.

 

Rancourt : T’es où??? On te cherche partout?

Vince : Dans chambre de ta mère.

 

Alice : Répond à ton esti de téléphone!!! T’es tu fait pogné par les cops?

Vince : Déso… Kshhhh, kshhhh… j’pogne pas le réseau d’ma cellule… ksshhhhh.

 

Émilie : Tout le monde est inquiet, t’es tu en vie?

Vince : Suck my ballz

Émilie : ……………..

Vince :  Ok, send nudes.

 

Hmm.

Je devais être pas pire, quand même.

Pas assez pour avoir eu le bonheur de m’étouffer dans mon vomi, mais assez pour ne plus avoir d’amis.

– Tiens mange ça, que m’ordonne Pedro en déposant une assiette sur la table. Tes vêtements sont sur la sécheuse et tu devrais prendre une douche.

– Tu t’en vas où? que je demande tandis qu’il ouvre la porte du patio.

– Prendre de l’air, tu sens l’ado de treize ans.

Il allume sa cigarette, il prend une bouffée et il descend les trois marches qui l’amènent à la cour.

– Je vais être dans le garage si t’as besoin de quelque chose, qu’il lance avant de disparaître.

C’est comme ça que je me retrouve tout seul avec moi-même, au milieu d’une cuisine que je ne connais pas.

Je regarde les crêpes devant moi et l’odeur suffit à me lever le cœur. La première bouchée passe, la deuxième proteste un peu, la troisième me décalisse l’estomac à l’envers. Je n’ai pas le goût de manger, mais tant que l’assiette est là, j’ai au moins une raison de rester.

Je l’hais ce feeling là.

Le feeling de lendemain de brosse où je me souviens plus ou moins de ce qui s’est passé et que j’ai juste envie de me faire oublier pour les quelques jours à venir. Où j’ai juste envie de m’oublier moi-même. Mais je sais que je n’y arriverai pas, ça fait que je gratte le fond de mon assiette avec ma fourchette, je ravale les bouchées qui remontent pis j’essaie d’arrêter de penser.

J’y arrive presque.

J’arrive presque à sortir de mon corps quand j’entends…

– PAOLO!

Je lève la tête.

Esteban est dans l’entrée de la porte patio, un pied en-dedans, un pied en dehors et il me fixe.

Qué? que j’entends de loin.

– Pourquoi y’a un petit blanc de séquestré chez vous? qu’il crie en direction du garage.

No es un rehén, tu peux le laisser partir, lui.

Pendant qu’ils finissent leur conversation en se criant bord-en-bord de la cour, j’enfile mon sweat pants, mon T-shirt et ma casquette, avant de rejoindre Esteban dans le cadrage de porte. Cet esti-là, ça fait une semaine que j’essaie de le contacter sans réponse.

– Tiens, heureux d’apprendre que tu ne t’es pas fait déporté, que je dis avec un peu d’arrogance.

Il regarde dehors, il me regarde de la tête aux pieds et il regarde une dernière fois dehors avant de revenir à moi, les traits crispés.

– T’es fif, marica?

What the fuck! Toi, t’es fif! que je réponds en le poussant. T’étais où ces derniers jours, tu pognes pas le réseau cellulaire, du fond de ton container?

Je sais pas trop pourquoi, mais il a l’air soulagé. Il resserre son bandana, il croise les bras et il s’accote sur la porte.

– J’avais des choses à m’occuper, qu’il dit. T’as trouvé ce que tu cherchais?

– Ça dépend. T’as tu du stock sur toi?

Je sors trois billets de mon porte-monnaie qu’il chasse aussitôt en regardant nerveusement derrière lui.

– Pas ici, cabrón!

Il me tire par le bras et on avance de trois pas sur le balcon.

Je me retourne pour regarder où on était, je me tourne encore pour regarder où on est, je secoue la tête parce que c’est un idiot.

– Quoi, ce mètre-là était-il sous haute surveillance? que je m’impatiente. On est corrects ici? Personne ne nous a pris en filature du première mètre au deuxième?

Callaté pendejo! Si Paolo sait que je traîne du stock sous son toit, il va nous botter le cul à tous les deux. Y es mala mojo, qu’il murmure en observant la maison. Es mala mojo d’offenser les morts.

– Ok, le guru de la neuvième dimension, que je soupire, as-tu quelque chose à me vendre ou pas?

Il peste dans son langage, il m’arrache les billets de la main et il glisse les sachets dedans. Pendant qu’il surveille l’entrée du garage, j’enlève ma casquette et j’insère ma nouvelle acquisition dans la doublure. Pas tout à fait de l’ibuprofène pour faire passer le mal de tête, mais ça devrait m’aider à m’endurer moi-même.

– J’me pousse! Merci pour le déj Pistachio, que je crie en passant devant la cabane de bois.

Paolo s’essuie les mains pleines d’huile à moteur en riant et pendant que je m’éloigne dans l’allée, j’entends Esteban aller le rejoindre.

Qué diablos te pasa Paolo? Ese hijo de puta a la langue plus sale que la semelle de mes deux bottes.

Si, si Esteban. Porque eres el ejemplo de la courtoisie, qu’il rit. Y

Il hésite.

– … il a un petit quelque chose, non?

Je me retourne furtivement pour voir si c’est ben de moi qu’ils parlent, et Esteban est effectivement en train de me regarder en claquant la langue pendant que l’autre, Pistachio, il…

Il me check le cul.

What the fuck. J‘pense qu’il me check le cul.

Il me fait un clin d’œil, il secoue la tête en riant et il retourne réparer sa voiture.

Et moi, je dois être saoul, calvaire.

Je dois être encore saoul.

 

Chez Math – 18h00

Mathieu Lacombe

«– Qu’est-ce que tu fais ici à trois heures du matin, de toute façon?

Silence.

– Benji s’occupait de Clovis… Paolo s’occupait de Vince pis moi, ben…

Silence.

– … Toi t’es venue t’occuper de moi.

– Mouin… quelque chose de même.

– Je m’excuse.

– Pour…?

– Pour ça.

– T’as pas à t’excuser, ça m’enlève un poids de le savoir.

– De savoir quoi? Que je gère mal ma colère?

Silence.

Soupire.

Silence.

– … de savoir que t’es pas aussi parfait que tu fais semblant d’être.»

 

– Math…Math…MATH! que crie ma mère.

J’ouvre les yeux, j’enlève mes écouteurs et je cache ma main droite dans ma poche pour qu’elle ne la voit pas.

– Tes amis sont en bas, qu’elle dit en attachant sa veste par-dessus son uniforme. Ton souper est dans le frigo et il reste juste à mettre le linge dans la sécheuse. Bonne soirée, fais pas de conneries et ne virez pas une brosse dans le sous-sol, ils ont déjà tous l’air sur le bord de rendre l’âme.

Elle file en vitesse et quand je descends l’escalier, Benji m’attend au pied, les bras croisés.

– Governor! que je lance pour le narguer. Toute une surprise de te voir!

Il regarde les autres qui nous attendent dans le salon, il se tourne vers moi et il pointe son index sur mon thorax.

I don’t want to see him. Ever, qu’il chuchote. Not tonight, not tomorrow, not in two months, I don’t want to be standing in the same room as him for more than fifteen seconds. I like you, I like them but I don’t like this guy and if you can’t respect this only one thing I’m asking you, I’m out. For good. Are we clear?

– Bon après-midi, Benji. T’as oublié de manger tes Lucky charms, ce matin?

 Are. We. Clear?

– Absolument.

Good.

Il vient pour s’avancer et avant même de faire un pas, il se tourne vers moi.

They look like shit, by the way.

– Si pire que ç…?

Je n’ai pas besoin de terminer ma phrase parce qu’on arrive au salon.

Clovis est couché sur l’accoudoir, les lèvres sèches, les yeux cernés et le teint aussi vert que notre sofa des années 80, Cyn est couchée par-dessus lui avec les yeux qui ferment tout seuls et Vince… Vince n’est pas encore là, mais je me doute qu’il ne débarquera pas avec la forme d’un athlète des olympiques.

– Il pick up une lunch au pizzeria et il s’en vient, que m’annonce Benji avant même que je pose la question.

Je prends la tête du groupe, on descend l’escalier et juste comme on arrive au sous-sol, Vince sonne à la porte. Dans l’état où est-ce qu’ils sont, on n’a pas de temps à perdre. On a une job d’à peu près trois heures à synthétiser en une, parce qu’ils vont sûrement s’endormir au bout de trente minutes. Ça fait que je me tourne vers Cyn, j’essaie de ne pas penser à cette nuit et à ses mains sur moi, et je demande :

– Peux-tu aller ouvrir pendant que j’installe le stock?

Elle remonte et moi, j’ouvre l’ordinateur et le projecteur, et je sors les notes que Benji a pris la veille.

– Ok, que je commence en attendant que la fenêtre du programme télécharge. Donc comme c’était déjà prévu, on ouvre officiellement business cette semaine. On a assez de datas sur la clientèle, on a semé la graine pour les prochains partys, on est toujours en investigation sur le cas de Gilbert Masse et le site est fonctionnel. Du moins, pour ce qu’on va être prêts à offrir lundi.  Ce qui nous manque, c’est…

Wait… what about Gilbert? Clovis avait pas déjà stated qu’il avait rien trouvé dans son computer?

– Hum, que j’hésite en regardant vers l’escalier.

J’approche, je me penche et comme je ne les vois pas arriver, je me dépêche.

– Cyn a peut-être trouvé de quoi dans le journal d’Alice, mais on va attendre que Vince ne soit pas là pour en parler.

Oh, que sourit Benji en donnant un coup de coude dans les côtes de Clov. Seems like lil sis is running her own business.

Benji continue de sourire, Clovis ne sourit pas, Benji arrête de sourire et les deux se fixent.

– J’comprends pas.

Ah, nevermind, que s’énerve Benji. Are they coming or what?

Je me penche encore dans l’escalier, mais je n’entends rien.

– Cyn? que je crie.

Silence.

– Oui, on arrive, sera pas long! qu’elle me répond du rez-de-chaussée, au bout d’un moment.

On attend.

Une minute.

Deux.

Trois.

À quatre, je commence à monter.

Juste comme j’arrive au sommet de l’escalier, elle ferme la porte d’entrée, elle verrouille derrière elle et elle s’avance vers moi. Sauf que Vince n’est pas avec elle et qu’elle est seule quand elle revient.

– Il a oublié son porte-monnaie à la pizzéria, le con, qu’elle dit en baillant.

– Ah, t’es sérieuse? que je soupire en passant devant elle pour aller à la porte.

– Ça va, il va le chercher et il revient.

Je continue à marcher.

– Laisse faire, Math. Il est parti.

Elle essaie de m’arrêter, mais j’ai déjà la main sur la poignée.

– Math! qu’elle se choque. Oublie…

Je déverouille le loquet et je tourne.

– Math, ce…

– YO VINCE! PETIT C…

– … n’est pas Vince, qu’elle soupire dans mon dos.

Mais c’est déjà trop tard pour me l’annoncer.

– Ce n’est pas Vince, Math. C’est ton père.

6 pensées sur “Épisode 45

  • juin 28, 2018 à 7:03
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    Je viens de finir les 45 chapitres, j’ai commencé le premier il y a 10 heures et je n’ai pas pu m’arrêter. C’est rapidement addictif comme texte et les personnes sont si attachants. Tu as vraiment un talent incroyable, tu devrais le publier! Hâte de lire tes autres textes 🙂

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    • juin 28, 2018 à 10:06
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      Merci Alexandra! Ça fait tellement toujours plaisir de voir de nouveaux noms ou visages qui s’ajoutent à la petite communauté des lecteurs de F502.
      Je suis bien contente que tu aimes ça parce que c’est pas fini!!!

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  • juin 29, 2018 à 1:19
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    wow je suis tout à fait d’accord avec Alexandra! Je viens de tout lire en deux jours !! Tu devrais publié en roman! C’est très bon, j’ai hâte de lire la suite

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  • novembre 15, 2018 à 4:19
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    Je suis d accord avec les 2 autres…. j ai commencé il y a 3 jours….. je suis accro. Solide accro . J adore Lacombe et Paolo. Arête jamais d écrire!!!

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  • novembre 15, 2018 à 4:21
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    Je suis accro… depuis 1 semaine j’ai commencé à lire foyer. Je suis rendu ici. J adore lacombe et Paolo. Arête jamais d’écrire !!!

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    • novembre 15, 2018 à 9:21
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      Merci Michèle! Tellement d’épisodes et encore tellement de choses à raconter sur la clique de F502! Merci de suivre l’histoire, ça boost la motivation!!!

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