Chapitre 7 – Le début de la fin

Caleb Cockburn

Route 362 — Dans le passé

Je m’arrête devant le panneau de la route 362, je regarde à gauche, puis à droite, je reviens au panneau et je soupire.

– Comment est-ce que c’est possible?

Il n’y a pas d’embranchement, il n’y a pas d’intersection, il n’y a pas de courbe et la route est en ligne droite.

Je suis persuadé qu’elle est en ligne droite, alors comment est-ce que ça se fait qu’au bout d’autant d’heures à marcher, je me retrouve pour la septième fois devant ce dépanneur à la con et le foutu panneau de la route 362?

– Tu vas partir par là combien de fois avant de comprendre que ce n’est pas le bon chemin?

Je me retourne.

Le vieux à la pipe est toujours assis dans sa chaise berçante, à se balancer dans l’épais nuage de fumée qui plane autour de lui. J’ai compté — il y a 3 600 secondes dans une heure. Le trajet jusqu’au point de retour est de plus ou moins trois heures et comme il était là les six fois précédentes, j’estime que ça fait vingt et une heures. Vingt et une heures que le vieux à la pipe n’a pas bougé et vingt et une heures qu’il fait nuit dehors.

– À gauche ou à droite, quelle différence ça fait? Si je pars de ce côté et que je reviens par celui-ci, alors en partant de l’autre, je vais revenir par-là, que je réponds calmement. On dirait que la route forme un cercle.

– Ahhhh… on dirait, on dirait.

Il tire une nouvelle fois sur sa pipe et il s’étouffe. Sa toux est grasse, pareil comme son front et comme ses cheveux.

– Mais encore, qu’il reprend en se raclant la gorge, on dirait que t’es bien vivant et tu ne l’es pas vraiment, non?

Je ne réponds pas.

Oui, la nuit est longue. Oui, la façon dont je suis arrivé ici reste un mystère et oui, c’est un peu ce que je voulais. Mais je n’ai pas encore décidé si je croyais le vieux fou ou non. Je pensais que quand tout était fini, il n’y avait rien. Que la mort était aussi vide que la vie, la conscience en moins, et que si j’étais pour mourir, j’arrêterais au moins d’avoir mal. Sauf qu’il est encore là.

Le souvenir de Victor.

Il n’a pas disparu et la culpabilité non plus.

– Je…

POW!

Pow, pow, pow, pow, POW!

Je tourne la tête vers la droite pour voir d’où vient le bruit. Plus loin dans le ciel, des feux d’artifice viennent d’exploser et les filaments d’étincelles or et orangées sont en train de s’éteindre, encore suspendues dans les airs. Le vieux secoue la tête et il arrête de se bercer.

– Quel imbécile, qu’il grogne, le bec de sa pipe toujours coincé entre ses dents.

– Qui ça?

Il pointe la nouvelle envolée de feux et il se lève.

– Tu ferais mieux de partir avant qu’ils arrivent.

– Avant que qui arrive?

Il prend sa canne qui repose contre le mur et avec son pas maladroit, il s’éloigne lentement vers l’entrée de son dépanneur.

– Avant que qui arrive? que je répète, plus fort.

Mais il ne répond toujours pas et moi, je commence à m’impatienter.

– Vas-tu au moins me dire par où aller? que je soupire.

– Suis la route de briques jaunes, Dorothée. De toute façon, en ce moment, pas mal tous les chemins y mènent.

Il pousse la porte et il disparaît à l’intérieur de sa cabane aussi mal éclairée que les routes du désert.

 

*             *             *

 

Pour la première heure, je pense que je suis encore en train de tourner en rond sur le même chemin que les sept fois précédentes. Au bout de deux, je traverse un village abandonné où les maisons tombent en ruine et à la troisième, j’atteins finalement la rue qui semble mener au pays d’Oz — le seul endroit où je croise des humains depuis que j’ai quitté le vieux à la pipe.

Quand je tourne à l’intersection, on est une dizaine, peut-être même une vingtaine, à longer  l’immense barrière qui clôture le manoir d’où viennent les feux. Je les observe — les autres — et eux, ils observent les artifices qui continuent d’exploser à intervalles réguliers. La plupart ont l’air abattus, perdus, ou bien nerveux — ils sursautent chaque fois qu’une nouvelle détonation retentit — et le reste, ils ont simplement l’air intrigués par ceux qui sirotent tranquillement leur verre, par groupe de deux ou trois, de l’autre côté de la barrière.

– Mettez-vous en file! que nous ordonne un des quatre hommes qui gardent les portes.

Personne ne l’écoute parce qu’en nous voyant arriver, quelques curieux se sont regroupés à l’entrée pour nous regarder.

– Dispersez-vous, dispersez vous! que les chassent deux des gardiens. Vous allez avoir tout le temps de les recruter tantôt.

Le premier nous répète de nous mettre en ligne et le deuxième soupire en poussant les quelques indisciplinés d’entre nous qui ont toujours l’air terrifiés.

– Ce n’est pas la meilleure cohorte, hmm? qu’il lance à son collègue.

Quand on forme finalement une parfaite file indienne, il retourne se placer à l’entrée et ils commencent à nous passer, les uns après les autres. Comme je suis l’avant-dernier, c’est long. Les deux premiers hommes font le tri et les deux autres se tiennent plus loin derrière, à donner les indications de par où aller. Les plus âgés sont envoyés sur une allée secondaire et le reste, ils s’éloignent vers l’immense escalier qui mène aux portes d’entrée.

– T’as vu ça? que demande celui qui se trouve derrière moi.

Il a la tête levée et il fixe le ciel. Quand je suis son regard, je ne comprends pas immédiatement de quoi il parle. Jusqu’à ce qu’il y ait une nouvelle détonation et que je remarque que les étincelles restent suspendues dans l’air. Elles ne bougent pas. Elles ne s’éteignent pas, elles flottent sur place et à chaque nouveau boum, elles clignotent quelques secondes, elles changent de couleur et elles volent dans des directions opposées pour produire une nouvelle forme

– Des feux d’artifice qui ne s’éteignent pas, qu’il dit. Juste pour clarifier, on est morts, c’est ça?

Je reporte mon attention sur lui.

Il a environ mon âge, des cheveux blonds dorés et une cicatrice qui traverse sa lèvre inférieure.

– Il paraît.

– Et c’est quoi ça, tu penses? Notre cérémonie funéraire?

On dirait plus une fête de Gatsby le Magnifique que des obsèques, mais je me contente d’hausser les épaules.

– Je ne sais pas. C’est la première fois que je meurs, que je réponds.

Il rit et je me retourne vers l’avant. Celui qui était devant moi vient de se mettre en marche, c’est à mon tour.

– Est-ce que ce sont les derniers? que demande un des deux hommes.

L’autre regarde sa liste, il glisse un doigt sur sa feuille et il secoue la tête.

– Non. Il en reste cinquante-deux, mais ils se sont probablement déjà faits capturer, qu’il soupire. S’ils ne sont pas là dans quatre sabliers, on ferme les portes.

– Quatre sabliers, que chuchote celui derrière moi. 4,6 milliards d’années que la mort existe et ils n’ont pas encore développé le numérique.

– T’as jeté un coup d’œil à ta montre depuis que t’es arrivé, le comique? que répond sèchement le gardien. Ça fait vingt-quatre heures qu’il est minuit. C’est pour ça qu’on n’utilise plus le numérique.

Il regarde sa montre, il tape dessus et il hausse les épaules.

– Ça me rassure, je pensais qu’elle était brisée.

Le gardien l’ignore et il me fait signe d’avancer. Juste comme j’arrive à sa hauteur, on entend crier à une dizaine de mètres plus loin. Celui qui se trouvait devant moi quelques minutes auparavant est en train de supplier les deux autres gardes de le laisser passer.

– S’il vous plaît, je vous en supplie, une fois! Juste une fois! Je ne veux pas y retourner, laissez-moi y aller, je vous en supplie!

Il tombe à genoux et je suis presque certain qu’il se met à pleurer, mais les deux hommes l’empoignent par les bras et l’obligent à se relever. Après ça, tout se passe très vite. Il se débat avec tellement de vigueur qu’il réussit à se défaire de leur emprise. Il en frappe un au visage, il revient vers nous à la course, il nous bouscule au passage et il s’éloigne dans la rue qu’on vient de quitter. Il court, il court, il regarde derrière pour voir si quelqu’un est à ses trousses et il continue à courir.

Je le vois disparaître à l’intersection.

– Wow! que s’exclame celui derrière moi en fixant le coin de rue opposé. Qu’est-ce que…?

Le garçon en fuite vient d’y apparaître.

Il passe à nouveau devant nous, il dévale exactement le même trajet que la première fois, il disparaît à l’intersection et il réapparaît au coin de rue opposé.

– C’est qui déjà? que crie le premier gardien aux deux autres plus loin. Est-ce qu’on doit l’attraper?

Nah. Il est à Archdeacon et il essaie d’être reclassé. Laissez-le tourner en rond.

Il acquiesce. Il revient à moi et il me scrute. Longtemps. Pendant une minute ou deux, il m’examine de la tête aux pieds sans rien dire, il ferme les yeux et il finit par parler.

– Caleb Cockburn. Suicidé. Indéterminé.

– Comment? que demande l’autre.

– Surdose d’alcool et de médicaments.

– Hmm, qu’il marmonne en sortant un objet de métal de sa poche. Comme je disais. Pas la meilleure cohorte.

Il s’empare de ma main et il dépose l’objet dessus. Presqu’instantanément, je ressens une vive douleur qui me traverse le bras jusqu’à la hauteur du coude.

– Aïe! que je m’écrie en la retirant. C’est quoi ça!

Là où le métal s’est posé, la chair est mauve, elle reluit et elle grésille encore en laissant une désagréable odeur de brûlé dans l’air. Je l’examine — un cercle avec un symbole indéchiffrable qui ressemble vaguement à une lettre.

– T’en fais pas, elle va disparaître, qu’il dit. Suivant.

Ils s’écartent pour me laisser passer, mais celui à la lèvre déformée m’interpelle.

– Tu m’attends? qu’il demande avec détachement. Ça serait sympa d’être accompagné au dernier bal de mon existence.

Ce n’est pas comme si j’étais pressé par le temps — après tout, ça fait vingt-quatre heures qu’il est minuit — alors je me place sur le côté et j’attends.

– Stanley Tuppman, que commence le gardien. Accident de voiture. Non-responsable. Confirmé.

Ils s’écartent à nouveau pour le laisser passer, mais Stanley ne bouge pas.

– Est-ce que j’peux avoir le sigle de la secte, moi aussi? qu’il demande en tendant la main.

– Non, pas toi.

Ils le poussent dans ma direction et ils nous font signe de passer par les deux autres gardiens qui nous attendent plus loin. Cette fois, c’est rapide — un trait noir sur la main de Stanley, un rouge sur la mienne et ils nous pointent l’escalier principal du bout du menton. Stan prend ma main pour la voir, il compare nos marques et il revient sur ses pas.

– S’cusez… c’est qu’on ne connaît pas vraiment beaucoup de monde ici, est-ce que ça serait possible de nous mettre dans la même équipe?

Les deux hommes le fixent sans broncher et Stanley finit par hocher la tête, les lèvres serrées.

– Ok, ok, c’est compris, pas de passe droit pour les fêtés, qu’il approuve. Ce n’est pas nécessaire de s’emporter.

Il me rejoint et je trouve qu’il a l’air drôlement détendu pour quelqu’un d’aussi jeune qui vient (peut-être) de mourir. Ou du moins, pour quelqu’un qui vient de mourir involontairement. Il sourit, il s’arrête à côté de moi et il regarde la façade du manoir, décorée par tant de lumières qu’elle brille dans le noir.

– J’imaginais la mort un peu plus funèbre que ça, qu’il constate.

Il a raison.

Les invités dispersés à l’extérieur rient, ils dansent ou bien ils nous observent discrètement en se chuchotant à l’oreille. Les portes sont fermées, mais plus on approche, plus on entend la musique par-dessus laquelle une voix a l’air d’animer la foule.

On dirait des festivités.

On atteint le pied de l’escalier et on se met à monter.

– Alors tu y crois? que je demande. Tu penses vraiment qu’on est morts?

Il hausse les épaules.

– Le plus grand luxe que j’aie jamais réussi à me payer, c’est un papier de toilette double épaisseur, qu’il répond. Si j’étais vivant, j’aurais eu à me vendre le cul pour assister au bal de Cendrillon.

On arrive au sommet, on avance sur l’immense porche avant et juste comme on vient pour pousser les portes, une voix nous interrompt.

– Ne t’emballe pas trop vite, que dit un des deux garçons assis sur la rampe de pierre. Ce n’est pas exactement le banquet du réveillon, là-dedans.

Il est grand, il est large et il doit avoir six ou sept ans de plus que nous. À côté de lui, l’autre garçon est plus frêle et il a environ notre âge.

– Vous y êtes allés? que demande Stanley.

– Lui non, moi oui, qu’il répond en nous montrant son poing. Ce sera la deuxième fois…

Sur le dessus de sa main, il porte la même marque étrange qu’on m’a gravée au fer rouge. Stanley et  moi, on se regarde et on revient sur nos pas pour les rejoindre.

– Dylan, qu’il se présente. Lui, c’est Josh.

On se présente à notre tour et puisqu’il demande à voir nos mains, on tend tous le poing vers le milieu. La mienne est pareille à la sienne et celle de Stanley, identique à celle de Josh.

– J’imagine qu’on est les deux chanceux de la soirée, que me lance Dylan.

– Elles veulent dire quoi ces marques? je demande.

– Les nôtres? Qu’on est en train de crever quelque part et qu’on n’est pas tout à fait morts. Les vôtres, qu’il dit à Josh et Stan, je ne sais pas trop comment vous l’annoncer, mais…

– Mais un médecin légiste est probablement en train de nous jouer dans le corps, que soupire Stan. Génial. Première fois que je me fais toucher et je suis mort.

– Tu as l’air de bien le prendre.

– Meh… accident de voiture, je risquais d’être abîmé de toute façon, qu’il dit. Et vous, pourquoi vous êtes ici?

– Leucémie, annonce Josh qui est distrait par ceux qui nous regardent au loin.

– Guerre civile, la première fois. Et maintenant, j’ai un peu moins de prestance, je pense que j’étais saoul dans un bar.

Ils se tournent tous les trois vers moi et ils attendent que je parle.

– Suicide.

Le silence tombe.

Josh détourne les yeux, Stan baisse la tête et Dylan me donne une tape sur l’épaule.

– J’espère pour toi que tu vas survivre parce que les suicidés ne valent pas grand chose ici.

Il se lève, il passe devant nous et comme personne ne le suit, il s’arrête devant l’entrée et il se tourne dans notre direction.

– Vous êtes prêts? qu’il demande.

On le rejoint.

Il pousse les portes, elles s’ouvrent, la musique s’intensifie et aucun d’entre nous n’ose faire un pas.

On reste là.

Plantés dans l’embrasure, on regarde la foule et on reste là.

– Mais qu’est-ce que c’est que ça? que soupire Stanley.

 

 

Brody Butnam

Sur une route de campagne — Dans le présent

– Tu vas monter ou tu veux que je t’ouvre la porte? qu’il demande avec son haleine nauséabonde.

Il sort de la voiture et moi, je recule.

Je recule lentement, je regarde à droite, puis à gauche et à moins de m’enfoncer dans la forêt, je constate qu’il n’y a nul part où aller. J’ai étiré toute la capacité de ma cheville et quand j’atteins la bordure du fossé, je trébuche et je tombe à la renverse. Je ne suis même pas capable de me relever et je dois me mettre à quatre pattes pour y arriver.

– Allez, allez… on veut juste te rendre service, nous.

– Merci, mais je vais marcher.

Il rit et ça sent encore plus mauvais.

– Tu penses marcher où comme ça? T’es même pas capable de te sauver, qu’il me nargue.

Je m’appuie le dos contre un arbre pour ne pas tomber et je le fixe. Je le scrute avec attention.

– Cinq pieds onze. Cheveux bruns, barbe rasée comme un préadolescent, yeux foncés, pochés. Nez cassé, tatouage sur l’avant-bras gauche en forme de…

– Tu fais quoi là? qu’il demande en éclatant de rire.

– Je me souviens de ta face pour être sûre de pouvoir t’identifier, que je réponds sèchement.

On dirait qu’il trouve ça soudainement moins drôle parce qu’il arrête de rire. Ses traits s’affaissent, ses yeux s’assombrissent et sa lèvre supérieure se met à trembler. Il avance lentement vers moi et il plonge la main dans sa poche. Quand il la sort à nouveau, il tient un objet dans le creux de sa paume. Il donne un coup sec dans le vide et la lame apparaît au bout de son canif.

Ok.

J’aurais peut-être dû garder le silence, mais c’est trop tard et… va chier.

Pour vrai, va chier.

Je me gratte la langue sur le bout des dents, je prends mon élan et juste comme je viens pour lui cracher au visage, une voiture apparaît au bout de l’allée. Elle descend la pente, elle ralentit et quand je viens pour faire un geste de la main pour attirer l’attention, il dépose la lame contre mon ventre.

– Si tu bouges, je l’enfonce directement à cet endroit, là où se trouve ton foie, qu’il me murmure à l’oreille.

Je m’en fous.

Je m’en fous qu’il me transperce le corps, c’est toujours mieux que de me faire violer dans un boisée, mais il me prend par surprise et par le temps que je me ressaisisse, la voiture nous a déjà dépassés.

Elle continue son chemin, elle est en train de s’éloigner.

– Bon, où est-ce qu’on était rendus déjà? Ah oui, j’allais t…

Il n’a pas le temps de finir sa phrase parce que juste comme il se rapproche encore, la voiture fait demi-tour. Elle fait crisser les pneus et quelques secondes plus tard, elle s’arrête droit devant nous.

Les portières s’ouvrent à la volée.

Stan et Caleb se précipitent vers nous, l’autre s’est déjà retourné pour leur faire face.

– Il a une arme! que je m’écrie aussitôt pour les prévenir.

Le premier s’arrête brusquement, mais Caleb ne ralentit pas. Au contraire, il se met à courir et il lui saute dessus. Je regarde Stan, je regarde les deux corps qui se débattent au sol, je regarde encore Stan qui a l’air pétrifié et je ne sais pas quoi faire pour aider Caleb, alors je m’élance.

Je m’élance, je donne un coup de pied de toutes mes forces et parce que j’ai oublié que je suis temporairement handicapée, j’hurle de douleur et je m’effondre à côté d’eux. Je ne sais pas de qui, mais je me prends un coup en pleine face.

– Éloigne-la! qu’ordonne Caleb en maintenant l’autre au sol.

Stan se rue vers moi, il me remet sur mes pieds et il me traîne sur quelques mètres.

– On ne va quand même pas le laisser là! que je me choque en me débattant pour y retourner.

Je réussis à me défaire de son étreinte, mais je n’ai pas le temps de faire quatre pas qu’il me fait passer par-dessus son épaule.

– Laisse tomber! qu’il dit. Il n’a pas besoin de ton aide.

Il m’immobilise contre sa voiture.

J’essaie de passer sous son bras, mais il est plus rapide que moi. Plus fort, aussi. Je suis prise. Je n’ai pas de marge de manœuvre, je n’ai même pas un centimètre de lousse, je force, mais ça ne sert à rien. Puis juste comme je m’entête à le repousser, je réalise que c’est silencieux.

Trop silencieux.

J’arrête de bouger.

Il n’y a pas un bruit.

Je tente un coup d’œil par-dessus l’épaule de Stan qui me bloque toujours, mais la voiture de l’autre nous cache et tout ce que je vois, c’est la chemise blanche de Caleb qui semble être penché sur son adversaire.

Il reste comme ça pour une minute. Puis deux. Puis trois.

À l’intérieur, je panique un peu.

Jusqu’à ce qu’il se relève et que je constate qu’il n’est pas mort.

Ouf!

Ok. Tout va bien, il n’est pas mort.

– Est-ce que ça va? que je m’écrie.

Stan me laisse finalement passer. Je me précipite sur Caleb pour m’assurer qu’il n’est pas blessé, mais à la seconde où je pose ma main sur son bras, il m’attrape par le poignet et il le serre.

Il le serre fort.

Tellement fort que ça me fait mal et tellement fort que je fige.

– Ne me touche pas! qu’il hurle, à quelques pouces de mon visage.

Mes yeux croisent les siens et je pense que c’est la première fois que j’y vois autre chose que de l’indifférence. Je veux dire, il a déjà eu l’air agacé ou irrité, mais ce n’est pas ça. C’est autre chose.

Ce n’est pas de la colère, c’est de la rage. C’est violent et…

Ça me fait peur.

J’ai peur.

En ce moment, j’ai vraiment peur de Caleb.

– Tu… tu me fais mal, que je dis faiblement.

Stan s’approche. Il dépose sa main sur l’épaule de Caleb qui libère presqu’instantanément son étreinte sur mon poignet. Il repousse brusquement le bras de son ami, il s’éloigne et quelques secondes plus tard, il claque exagérément la portière de la voiture dans laquelle il vient de prendre place. Quant à moi, je regarde le corps inanimé de celui qui m’a attaqué et je me masse vigoureusement la main.

Je ne comprends pas.

Je ne comprends rien à ce qui vient de se passer.

Stan fait un pas vers moi et ce n’est pas que j’ai peur de lui, mais par réflexe, je recule aussitôt.

– Allez, viens princesse, on retourne au pensionnat.

– Hum… je pense que je vais marcher, que je dis en jetant un coup d’œil prudent à la voiture.

Il suit mon regard, il soupire, il secoue la tête et il revient à moi.

– Il ne te fera pas mal, qu’il essaie de me réconforter. Ce n’est juste pas le bon moment, mais je t’assure qu’il ne te fera pas mal.

– Je…

Je le regarde encore.

Il est assis, écrasé dans son siège, les yeux fermés, à se tenir le front dans le creux de la main. Je ne suis pas certaine, mais on dirait presqu’il tremble.

– Je ne pense pas qu’il veule que j’embarque avec vous, que je reprends.

– Brody, qu’il dit avec découragement. C’est lui qui a demandé à ce qu’on vienne te chercher. Monte dans la voiture et ne dis rien. C’est tout. Ne parle pas avant qu’il se soit calmé.

J’hésite.

– Et quand est-ce que je sais qu’il s’est calmé?

Maintenant, c’est Stanley qui hésite.

– Ne parle pas, ok? Ne parle pas du tout.

Je souris sans grande joie, il sourit, il glisse une main dans mon dos et il m’escorte jusqu’à l’arrière de la voiture.

Je me faufile derrière le banc du conducteur et je garde le silence.

Stanley reprend le volant, le moteur se met en marche, on roule et moi… je me demande ce que je fais là.

Je me demande qui je suis et je me demande pourquoi.

Je me demande comment je suis passée de boire du whiskey avec Rita dans une minable chambre d’hôtel, à abandonner une dépouille inerte sur une route de campagne. Je cherche un sentiment de culpabilité. Je cherche un remords, une inquiétude, une petite nervosité, une honte quelconque, mais ça ne me fait rien.

Je ne ressens rien.

La seule chose qui me dérange, c’est sa colère à lui et je ne sais pas pourquoi.

– Est-ce que ça va? qu’il me demande, au bout d’un moment.

Je ne réponds pas.

J’écoute Stan et je ne parle pas.

Je ne parlerai pas.

Je ne dirai rien jusqu’à ce qu’il se soit calmé.

Même si je ne sais plus vraiment à quoi il ressemble quand il est calme.

 

 

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Une pensée sur “Chapitre 7 – Le début de la fin

  • juin 30, 2018 à 11:34
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    A quand la suite ? C’est très bon jusqu’à date 🙂

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