Chapitre 6 – L’abandon

Brody Butnam

Dans les toilettes

– C’est une belle soirée, n’est-ce pas? que me lance la vieille femme près de moi.

Elle se sèche les mains et elle me sourit dans le reflet du miroir.

– Une des plus belles de l’été, que je lui souris en retour.

Elle replace rapidement ses cheveux, elle quitte la salle de bain et de mon côté, je pense que c’est la plus longue phrase que j’ai réussi à prononcer depuis qu’on est arrivées à Brokenwood. Si je trouvais que Jenny parlait beaucoup, c’est que je n’avais pas encore assisté au bitching friday de Claudia et Miranda.

Je me sèche les mains à mon tour, je passe la porte et je traverse l’intérieur du café. Quand j’arrive sur la terrasse, je m’arrête, un peu surprise.

La nuit est tombée.

Il fait noir et les quelques rares tables qui sont occupées sont illuminées par des lanternes. Celle qui éclaire la nôtre est là, seule, au milieu d’une table vide.

Je fais deux ou trois tours sur moi-même et je finis par soupirer.

– Ce n’est pas vrai, que je marmonne en avançant.

La voiture n’est plus stationnée dans la rue et mon sac a disparu. Tout ce qu’il reste, ce sont quatre tasses à moitié pleines et une serviette à mains sur laquelle est écrit un unique mot au rouge à lèvres : «Initiation!!!».

Super.

Génial.

– Fanta-fucking-stique, que je soupire en la jetant sur la table.

Initiation — le mot universel qui sert à justifier n’importe quel comportement injustifiable parce que c’est correct d’être une merde si t’es une merde dans le cadre d’une initiation. Manger une capsule de détergent ou renifler un condom, c’est stupide. Mais manger une capsule de détergent ou renifler un condom pour faire partie d’une gang, ça c’est drôle.

Calvaire que c’est drôle.

Je me laisse tomber sur ma chaise et je réfléchis.

Il n’y a clairement pas de taxis dans le coin. Pas de motel et pas de bus non plus. Pas  question de misérablement appeler au pensionnat et de prendre la chance qu’on envoie Dylan me chercher et je ne pense pas qu’on vend de trottinette à cette heure-là. Tout ce qu’il me reste comme solution, c’est de marcher ou de…

Je ris.

Je secoue la tête, je me cache le front dans le creux de ma paume et je ris avec tellement de découragement que je pense que celui qui attend la lumière au coin de la rue se tourne vers moi.

Ce qu’il me reste comme solution, c’est de marcher ou, comme l’a si bien dit l’ami de Caleb,  de me «vernir le pouce et de me remonter la brassière» en espérant que quelqu’un m’embarque sur le bord d’une route.

Je ne suis pas la première.

Visiblement, tout le monde est au courant de comment ça se passe avec Jenn et je ne suis pas la première.

– Vous êtes prête à payer? que demande timidement la serveuse qui vient d’apparaître à côté de moi.

Vous.

C’est qui ça, vous?

Moi et ma lanterne?

Ou moi, mon ongle de pouce rongé et ma «proéminente» poitrine qui ne m’amènera pas plus loin qu’à l’autre coin de rue.

– C’est combien? que je demande en sortant le seul billet que j’ai sur moi parce qu’elles sont parties avec mon sac.

– 16,32$.

Je la regarde, je regarde le billet de dix dollars et je reviens à elle.

– Admettons que je m’offre pour faire la vaisselle, là… est-ce qu’on peut négocier ça à dix dollars?

– Heu…

– Je nettoie même les toilettes si tu me laisses partir avec la lanterne.

Elle me regarde, surprise, elle attend que je lui dise que c’est une blague, mais il fait noir dans le bois et je veux ma lanterne. Alors je l’observe sérieusement, jusqu’à ce qu’elle bégaie et jusqu’à ce qu’un billet de vingt dollars apparaisse miraculeusement dans le centre de la table.

Je me tourne et de l’autre côté de la rampe, celui qui attendait le feu vert — Caleb, apparemment — est déjà en train de s’éloigner, les manches de son uniforme retroussées sur ses coudes, les mains dans le fond des poches. Je n’attends pas que la serveuse me donne la monnaie, je me lève d’un bond.

– Caleb!

Il ne s’arrête pas. Il ne se retourne même pas et je dois courir pour le rattraper. Quand j’arrive à sa hauteur, il me regarde brièvement du coin de l’œil et il continue à marcher, les yeux rivés au sol.

Et je réalise que je ne sais pas vraiment quoi dire.

– Hum… merci pour…

Il ne répond pas.

On avance en silence sur quelques mètres et je m’essaie à nouveau.

– Elles font quoi, les autres?

Toujours pas un mot, mais au moins, il tourne la tête vers moi.

– Je ne suis pas la première. Elles font quoi les autres pour retourner au pensionnat.

Il secoue le menton avec impatience.

– J’ai l’air de quoi, le spécialiste Jenny Brightway?

Je l’observe attentivement. Je ne sais pas pourquoi, mais on dirait qu’il est particulièrement de mauvaise humeur. Ce n’est pas que normalement il sourit ou il s’efforce d’être plaisant. Ce n’est pas non plus qu’il est plus bête ou renfrogné que le reste de la semaine, au contraire, il affiche la même expression sans expression qu’à l’usuel, mais je ne sais pas comment dire…

On dirait que ça lui demande plus d’efforts qu’a l’habitude.

– Non, que je dis en haussant les épaules. Mais tu sais pour mes trucs qui disparaissent. Et… Josh, c’est ça? Josh avait l’air de savoir comment se finirait ma soirée.

– Tout le monde le savait. Ça finit toujours pareil avec Jenny.

– Comment?

Il m’interroge du regard, l’air de ne pas comprendre ma question.

– Comment ça finit? que je clarifie.

Il me regarde, je le regarde.

Il m’évalue de la tête aux pieds et il finit par hausser les épaules.

– Ça ne finit pas.

J’acquiesce.

On continue à marcher en silence.

– Pas tant qu’elle ne t’aura pas sucé toute ton énergie, qu’il reprend au bout d’un moment.  Et pas tant qu’elle ne t’aura pas sournoisement achevée avant même que tu t’en rendes compte.

 

 

Caleb Cockburn

Sur une route de campagne

Calme.

Essaie de rester calme.

Ça fait bientôt une heure qu’on monte le chemin des montagnes. Les premières heures sont les plus difficiles et ce n’est pas comme si elle aidait, à me suivre comme ça. J’aurais dû ne pas m’en mêler. J’aurais dû traverser la rue et garder mon vingt dollars. C’est ça que j’aurais dû faire. Et je ne sais pas pourquoi je ne l’ai pas fait, c’est de sa faute si elle est assez naïve pour faire confiance à Jenny.

Peut-être que c’était pour mieux aller. Peut-être que c’était pour me sentir moins mal parce que j’ai encore le goût âcre sur le bout des lèvres et que ça me brule partout par en-dedans. Les images me tournent dans la tête et j’essaie de les repousser parce que ce ne sont pas les miennes. J’ai le crâne qui va exploser. J’ai le cœur qui débat et j’ai l’impression de digérer croche. De digérer du poison.

Je pense que je vais vomir.

– Elles marchent, que je dis pour essayer de penser à autre chose.

Normalement, j’aime mieux être seul.

Mais normalement, je suis coincé avec Dylan ou avec les autres qui s’inquiètent toujours trop.

– Hmm?

– Les autres. D’habitude, elles marchent, que je reprends. Et dans peut-être trente minutes, une voiture de quatre ou cinq garçons va se mettre à te suivre pour te faire peur.

– Ah, qu’elle répond simplement. Sympa.

Maintenant qu’on est en ascension, le ciel est dégagé et la lune nous permet de voir un peu devant nous. Elle avance en silence et elle essaie de ne rien laisser paraître, mais ça fait au moins vingt minutes que son pas est plus lourd et que sa cheville a l’air de la torturer.

– Pourquoi est-ce que tu n’es pas fâchée? que je demande.

– Fâchée pour quoi?

Elle n’est pas très intelligente.

– … parce qu’elles t’ont abandonnée à quatre heures de marche du pensionnat, pour quoi tu penses? que je réponds sèchement.

Je prends une grande respiration pour essayer de me contrôler et elle, elle hausse les épaules.

– Quoi, est-ce qu’on va arriver plus vite si je me mets à sacrer? qu’elle reprend sur le même ton sèche que moi. Fuck. Fuck, fuck. Fuck-fuck-fuck-fuck-fuck! Ah ben, non. Toujours coincée ici avec ta bonne humeur.

Pour une seconde, je pense qu’elle est froissée, puis un petit sourire apparaît au coin de ses lèvres.

Elle est agaçante.

En ce moment, ce n’est pas de sa faute, mais elle est agaçante.

– Pourquoi toi tu l’es? qu’elle finit par demander.

Je la dévisage. Je soupire et je décide de ne pas répondre. On s’est adressés la parole trois fois en près d’un mois, elle sait quoi, elle, de si je suis fâché ou pas. Puis elle continue à m’observer et je suis sur le bord de perdre patience.

– Je ne suis pas fâché.

Elle rit.

– Oui, tu l’es.

– Non.

– Oui.

– Non.

– C’est ton humeur festive, ça? qu’elle demande en se moquant. Ton état party animal?

Je fronce les sourcils. Je la regarde avec un évident dédain et je me mets à marcher plus vite. Je sais qu’avec sa cheville, elle ne pourra pas me suivre. Ça fait que j’accélère le pas, je respire, je respire et je m’éloigne avant de lui faire mal.

J’ai le goût de lui faire mal.

Une minute plus tard, je me retourne furtivement.

Elle est loin derrière.

Elle est très loin et elle s’est arrêtée.

 

Brody Butnam

Sur une route de campagne

Je ne sais pas ce que j’ai dit, mais apparemment, je l’ai choqué.

J’ai dû le vexer parce qu’il a disparu depuis une bonne demi-heure et qu’il m’a abandonnée sur le bord du chemin, là où je suis assise parce que je ne peux plus marcher. De toute façon, ça faisait déjà au moins une heure que je n’étais plus capable de le suivre.

Je me masse la cheville, j’essaie de la secouer parce qu’elle est engourdie et je soupire.

À l’heure qu’il est, je ne serai pas au pensionnat avant le beau milieu de la nuit et à moins de dormir à l’extérieur, il n’y a pas beaucoup de chances que je passe inaperçue. Alors tant qu’à donner une raison de plus à Dylan de me détester, j’en profite pour me reposer.

J’attends.

J’attends encore un long moment que la douleur se dissipe et quand je me relève finalement pour me remettre en marche, j’entends une voiture gravir la pente au loin. Les phares éteints, elle approche lentement. Elle ralentit et une minute plus tard, elle est dans mon dos, à me suivre à la même vitesse que mon pas qui n’est déjà pas rapide.

– Hey, pitoune! que me crie une voix masculine.

Ugh.

Génial.

Il ne manquait plus que ça — les quatre ou cinq amis de Jenny qui vont essayer de me faire peur.

Je continue d’avancer et derrière moi, ils allument les phares, ils les éteignent, ils les allument et les éteignent à nouveau.

Je me retourne avec impatience.

Ils recommencent, sauf que cette fois, les lumières restent allumées et je ne vois rien. Je lève la main, je reprends mon ascension et quand j’essaie de me tasser sur la droite, la voiture me suit.

Quand j’essaie de me tasser sur la gauche, elle me suit toujours.

Quand je reste au centre, elle fait gronder le moteur et elle fait semblant de me rouler dessus.

Et… c’est ça.

C’est ça qui se passe quand tu te fâches au lieu d’avoir peur — je serre les poings, je  grogne et je fais demi-tour. Les phares s’éteignent encore une fois et je ne vois pas grand chose à part les points blancs qui me dansent devant les yeux, mais je suis à peu près capable de deviner où ils se trouvent. Alors j’avance, je me penche à la fenêtre et je m’accote sur le rebord.

– C’est bon, que je lâche sèchement. J’ai peur. Je suis effrayée. Je suis terrorisée, maintenant est-ce que vous pouvez me ramener au pensionnat ou on va jouer à ça toute la nuit?

Et tout d’un coup, il y a une odeur.

Une odeur particulièrement repoussante qui me prend dans les narines.

Comme un mélange de tabac et de vieille sueur.

Le conducteur rit, j’entends du mouvement dans l’habitacle et la lumière s’allume. Ils ne sont que deux. Le passager est affaissé dans son siège, les yeux hagards et la tête qui vacille. Puis le conducteur, il me sourit. Il me sourit avec ses dents jaunes, sa camisole souillée et son nez enflé sur lequel on dirait qu’il vient de prendre un coup.

– Ça va nous faire plaisir de te faire monter à bord, qu’il dit avec son haleine éthylique qui me lève le cœur.

Il me regarde.

Je le regarde.

Je tourne la tête avec le mince espoir de voir Caleb apparaître, mais je suis seule.

Il n’y a personne d’autre et curieusement, j’ai la drôle d’impression que ces deux hommes…

… ce ne sont pas les amis de Jenny.

 

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