Chapitre 3 – Le doute

 

Brody Butnam

Dans sa chambre

La première chose que je sens quand je me réveille, c’est le coup de brique invisible que j’ai l’impression d’avoir reçu sur le pied. Je m’assois dans mon lit, je retire la couverture et je jette un coup d’œil rapide à ma cheville.

– Seigneur…, que je soupire.

On dirait que je viens de figurer dans «Misery».

Je ne sais pas ce qui va faire le plus mal entre mon articulation ou mon orgueil si je croise Dylan et Caleb ce matin, mais comme les deux sont déjà en train d’agoniser, je me dis que je suis aussi bien de les achever maintenant. Je me lève, j’enfile mon short et même s’il fait chaud, je me glisse dans mes bottes et mes bas de laine pour cacher ma blessure.

Aujourd’hui, c’est la dernière journée pour acheter le matériel scolaire avant lundi. Les bus voyageurs vont débarquer cet après-midi et considérant que la boutique risque d’être bondée, je suis mieux d’y aller avant que…

Clic.

La serrure s’active, la porte s’ouvre et juste derrière, je vois une petite tête aux cheveux auburn apparaître timidement. Elle se penche, elle balaie rapidement la pièce des yeux et quelques secondes plus tard, elle défile vers son lit, les bras chargés de sacs de vêtements fraîchement achetés. Elle les lance sur le matelas et elle se tourne vers moi.

– Jenny Brightway, qu’elle dit en déposant les mains sur les hanches.

Le prénom suivi du nom de famille.

Il n’y a que les gens riches qui se présentent comme ça parce que c’est une façon prétentieuse d’évoquer leur lignée quand elle a de la prestance. Pareil comme le garçon des escaliers. Sauf que je n’ai aucune idée qui sont les Brightway et je ne sais pas si je suis sensée paraître impressionnée.

– Brody Butnam, que je réponds, convaincue qu’elle, elle ne le sera pas.

– ‘Connais pas. Fantastique. Fille ou gars?

– Heu…, que j’hésite. Fille la dernière fois que j’ai regardé.

Elle me dévisage.

Elle attend, elle me dévisage encore et puis elle rit.

– Pas toi… Les voisins de balcon, filles ou gars?

– Ah. Hum. Garçons.

– Super!

Elle ajuste son soutien-gorge, elle passe devant moi avec ses talons hauts qui me résonnent jusque dans la cheville et elle disparaît sur le balcon. Quand elle revient quelques secondes plus tard, elle est déçue.

– Les rideaux sont fermés, qu’elle dit en s’affaissant dans le lit. Tu as vu qui c’était?

– Quelqu’un de pas super sympathique.

– Bien, bien, qu’elle réfléchit. Alors, il nous reste plus que 195 options sur 200. D’autres indices utiles? Il a des yeux? Il respire occasionnellement?

Je ris, elle rit aussi, je l’aime déjà.

Je pense que je l’aime.

– Caleb, ça te dit quelque chose? que je finis par demander.

Elle arrête instantanément de rire et elle me regarde avec dégoût.

– Caleb Cockburn?

– Je ne me suis pas rendue plus loin que le «sa» de «salut» avant de me prendre une porte dans le visage, on n’a certainement pas atteint le stade des noms de famille encore. Caleb, là… un grand aux cheveux noirs qui…

– …qui a autant d’émotions qu’un arbre pas de feuilles?

– Ouep, on parle définitivement du même Caleb.

– Argh, qu’elle soupire en fermant les yeux et en se laissant tomber la tête sur le matelas. Ce n’est pas vrai…

– Je n’ai pas encore vu le colocataire, que je reprends pour essayer de la réconforter. Peut-être que l’autre sera moins pire?

– Il n’y aura pas d’autre. Il n’y a jamais d’autres avec Caleb Cockburn.

Elle se passe une main dans le front, elle pousse un ou deux jurons à voix basse et elle finit par se relever. J’ai le goût de lui demander pourquoi la soudaine face de salon funéraire, mais il paraît que c’est impoli de s’immiscer dans le deuil des autres, ça fait que je ne dis rien. À la place, je la suis des yeux quand elle se lève pour fouiller dans un de ses bagages. Elle me lance un objet, je l’attrape au vol.

Un contenant de plastique avec des bouchons assourdissant pour les oreilles.

– Tiens, ton nouveau meilleur ami, qu’elle m’annonce.

Je l’interroge des yeux et elle me regarde, sceptique.

– Tu ne l’as pas encore entendu crier?

Je ne réponds rien.

– C’est ça. Ton nouveau meilleur ami, qu’elle répète en pointant les bouchons de styromousse.

 

 

Caleb Cockburn

Devant un foyer éteint

– Ça va? que me demande Stan.

Il vient s’asseoir à côté de moi, sur le divan.

Je n’ouvre pas les yeux, mais je sens qu’il est en train de me scruter avec attention, comme ils le font à chaque lendemain d’une virée à Pine Crescent. Au moins, Stan le fait avec une plus grande subtilité, ce qui rend sa présence un peu plus supportable que celle des autres.

– J’ai mal à la tête.

– Mal dormi?

– Tu sais comment ça se passe…

– Non. Pas vraiment.

J’ouvre les yeux, je le regarde de travers, mais il ne voit rien parce qu’il est concentré sur l’écran de son téléphone.

– Josh et Trin nous cherchent, qu’il m’annonce.

– Dis-leur qu’on est à l’extérieur.

– Je viens de croiser Josh, il y a moins de dix minutes.

– Dis-leur qu’on est en détention.

– L’école n’est pas commencée…

– Alors dis-leur que je suis mort, que je soupire. Dis-leur n’importe quoi pour qu’ils ne rappliquent pas ici.

Stan ne me dérange pas. Je sais que je suis un peu détestable dans ces jours-là et lui aussi, il le sait. Il ne m’en veut pas, il ne me pose pas un paquet de questions et ils ne me jettent pas ses exaspérant regards inquiets qui sont toujours pleins de pitié.

Stan, je peux gérer.

Mais Josh et Trin, je ne suis pas d’humeur à faire semblant juste pour essayer de les rassurer.

– Hmm. Trop tard, qu’il dit. Ils sont en chemin.

Je me lève, je prends mon sac à dos et je commence à marcher en direction des escaliers. Derrière moi, j’entends Stan qui presse le pas pour me rejoindre.

– Tu ne peux pas leur en vouloir, qu’il dit calmement quand il est rendu à ma hauteur. Tu sais bien qu’ils se sentent coupables.

– Je sais.

Stan aussi se sent coupable.

Et pourtant, il n’est pas là, à me regarder avec compassion à chaque seconde.

Quoiqu’il en soit, je n’aime pas spécialement parler à moins que ce soit nécessaire de le faire, ça fait que je ne le souligne pas et je garde le silence. C’est ce que je fais. Je garde le silence jusqu’à ce qu’on ait presque atteint l’extrémité du couloir et qu’il m’arrête.

– Bon, tu vas me dire ce qui se passe ou tu vas continuer à faire semblant que t’es de mauvaise humeur à cause d’hier?

Je fronce les sourcils et je fais semblant de ne pas comprendre, mais ça ne sert à rien. Il a déjà recommencé à parler.

– Pas à moi, Caleb. Tu peux en passer une vite aux autres, mais pas à moi. Qu’est-ce qui se passe?

Je soupire.

J’hésite parce que je n’ai pas assez de preuves pour avancer une théorie. Je ne fais pas confiance à Dylan, Josh et Trinity sont trop fragiles pour être impliqués dans quoi que ce soit et s’il y a une seule personne à qui je peux parler, c’est à Stan. Sauf que Stan a déjà un parti pris.

Dans l’angle du couloir, un groupe de filles vient de faire irruption et j’attends en silence qu’elles nous dépassent. Quand elles disparaissent derrière la porte de l’escalier et qu’on est à nouveau seuls, je reviens à lui. Il me regarde avec insistance.

– C’est Dylan…., que je finis par dire.

Il attend, mais je n’ajoute rien.

– Ok…? qu’il s’impatiente. Et est-ce que tu penses élaborer ou bien tu viens de statuer que c’est un con?

– Je pense que…

Je m’arrête pour réfléchir à ce que je vais dire parce que je n’ai pas grand chose de concret. À part une couple de circonstances et un mauvais pressentiment, je n’ai pas grand chose pour appuyer mes doutes.

– Je ne sais pas pour combien de temps il va continuer à m’écouter, que je réponds au bout d’un moment.

Ses yeux croisent les miens. On se regarde en silence pour quelques secondes.

– Qu’est-ce que tu veux dire, tu ne sais pas pour combien de temps il va continuer à t’écouter?

– Je ne sais pas. Je…

Je m’interromps.

Je fixe le vide, je réfléchis et je soupire.

– Je ne sais pas comment l’expliquer, que je reprends lentement. Comme avec la nouvelle, par exemple. Ça fait quatre fois en deux semaines qu’il insiste pour que je le laisse s’occuper d’elle.

– La nouvelle? qu’il s’étonne. Vous n’avez pas un genre de règlement de ne pas faire ça à l’école à moins qu’il se passe quel…

– Exact. Mais elle n’a pas de famille, pas de proches dans les environs et elle n’a pas l’air d’avoir beaucoup de gens qui gravitent autour d’elle. Et Dylan trouve ça étrange qu’elle se soit inscrite à l’école la journée où elle est venue nous reconduire.

– Tu penses qu’elle a quelque chose à voir avec… qu’elle a un… que… tu sais, là… que…

Il continue à bégayer et à chercher comment formuler sa phrase parce qu’ils sont toujours un peu mal à l’aise quand on aborde ce sujet. On l’évite. La plupart du temps, on évite d’en parler. Pas pour moi. Pour eux. Je pense qu’ils ont l’impression que c’est plus facile à gérer si on fait comme si rien ne s’était passé et qu’on ne met pas de mots sur ce que c’est.

Je décide de le couper pour lui épargner l’inconfort.

– Non, elle avait peur de nous pendant le trajet. Je pense qu’elle est comme tout le monde ici. C’est juste une adolescente abandonnée dont tout le monde se fout cent quatre-vingt-trois jours par année.

Il acquiesce.

Il sort les jetons de poker de sa poche et il se met à les retourner entre ses doigts, comme à chaque fois qu’il est préoccupé ou ennuyé.

– Ce n’est pas tout, que je reprends.

Il arrête son geste et il referme son poing sur les jetons.

– On dirait qu’il veut aller à Pine Crescent de plus en plus souvent…

On parle rarement de ce qui s’est déjà passé, on parle encore moins de ce qui se passe à Pine Crescent.

Ça, ce n’est pas pour eux. C’est pour moi parce que juste le nom me lève le cœur.

– Vous n’y allez pas déjà une fois par semaine?

– Deux la semaine passée. Une fois cette semaine, trois si c’était juste de lui et je commence à suspecter qu’il y va sans moi. On devrait en «profiter avant que l’école ne commence», que je le cite.

– Est-ce que…? qu’il commence prudemment. Est-ce que c’est logique comme raison?

– Est-ce que c’est logique de manger quatre portions de souper en prévision du reste de la semaine? Ou de laver ton uniforme cinq fois pour pouvoir le porter plus longtemps?

– Hmm, qu’il approuve. Est-ce que ça se peut qu’il commence à y prendre plaisir?

Je serre les dents et je fixe Stan droit dans les yeux.

Je ne parle pas parce que je n’aime pas parler inutilement et que je n’ai rien d’agréable à lui dire. À la place, je me contracte la mâchoire pour éviter de vomir juste à l’idée qu’il ait raison. Parce que ça ne se peut pas. Il ne peut pas y prendre plaisir, sauf que plus j’y pense et que j’essaie de me convaincre, plus je me dis que c’est la seule explication qui fait du sens.

– Il n’y a rien. de plaisant. à Pine Crescent, que je reprends en insistant froidement sur chaque mot pour m’empêcher de les dégueuler.

– Je sais. Je m’excuse, ce que je voulais dire c’est que…

Il ne termine pas sa phrase, je le fais à sa place.

– Ça va. Je sais ce que tu voulais dire.

Des fois, on dirait que j’oublie que les autres ne savent pas ce que ça fait.

Et des fois, on dirait que même si je sais pertinemment que ce n’est pas de leur faute, il y a une partie de moi qui leur en veut. Une partie inconsciente, mais une petite partie pareil, cachée quelque part, qui refait surface dans mes mauvaises journées et qui est instantanément chassée par la culpabilité.

– Tu vas le dire aux autres? qu’il demande pour essayer de dissiper la tension.

– Non. Trinity frôle déjà la crise cardiaque chaque fois qu’on va là-bas et Josh… c’est Josh.

– Qu’est-ce qu’on fait, alors?

– Pour l’instant, pas grand chose. Contente-toi de le surveiller et de me dire si tu remarques quoi que ce soit d’étrange. De mon côté, je vais continuer à l’empêcher d’approcher la nouvelle parce que ça a l’air de l’agacer.

Il fronce les sourcils et il m’interroge du regard pour que je m’explique.

– Je vais l’utiliser pour tester combien de temps il va continuer à m’écouter.

Il hoche la tête, il se remet à jouer avec ses jetons et à la seconde où on vient pour reprendre notre chemin, mon cellulaire vibre dans le fond de ma poche.

Je le sors, je déverrouille l’écran et je lis.

C’est un message de Dylan.

Je lève l’appareil et je le tourne vers Stan pour qu’il puisse lire.

«Pine Crescent, ce soir?».

 

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