Épisode 42

Vendredi le 8 septembre

Jour #11

Devant un dépanneur – 00h00

Vincent Paquette

 

Fucking Math Lacombe, que rage Rancourt.  S’il pense que je vais attendre qu’ils reviennent me casser la gueule au party… Comme si j’étais assez con pour rester là où ils peuvent me retrouver.

Il crache par terre et il retire une autre bière du plastique qui traîne à côté de lui.

Ça fait une heure qu’ils en parlent. Une heure qu’ils se reposent les même questions, qu’ils répètent les même hypothèses et la même crisse de conclusion. Je me demande à quel seuil intellectuel sa capacité de rétention d’information va se mettre en marche et qu’il va décrocher de Lacombe.

– Tu penses qu’il a quelque chose à voir là-dedans? demande Guillaume pour la sept-huitième fois.

– ‘Sais pas. Ils n’avaient pas l’air de le connaître, mais en même temps, il a ben fallu qu’il leur dise quelque chose pour qu’ils se sauvent comme ça.

Je finis d’assembler le jouet qui venait dans mon œuf en chocolat et je les écoute distraitement continuer à chialer. Apparemment, j’étais occupé à me faire vernir le manche par Émilie au deuxième étage quand ça s’est passé. Et quand on est redescendus quinze minutes plus tard — elle, irritée par mon manque de motivation et moi, irrité par la proéminence de ses palettes — le fun était fini. Le moment de peur aussi et la seule chose qui en est restée, ce sont les chuchotements borderline excités «as-tu vu ce qui s’est passé?» de tout le monde. Ceux qui cachaient l’hypocrite déception que Rancourt ne se soit pas fait cogner pour que leur histoire soit plus croustillante à raconter.

Je dépose le jouet sur la bordure de la fenêtre et j’appuie sur la queue du dinosaure dont la tête remue en même temps. Au même moment, le propriétaire du dépanneur sort avec un balai à la main.

– Vous partir! Vous une heure ici! Si vous boire encore devant dépanneur, moi appeler police! qu’il se fâche.

– Ok Ping-Ping, lâche ton plumeau! que lui rit Sam en plein visage. Appelle-la, la police, ça va nous faire plaisir de leur raconter comment tu vends de la bière à des mineurs.

– Dernière fois! Vous toujours trainez devant ici, moi fini, plus vendre pour vous!

Sam se lève. Il approche du propriétaire qui recule à petits pas et parce que Rancourt et lui ont de la misère à se tirer un plomb sans se torcher mutuellement, l’autre s’en mêle aussi. Si j’étais Ping-Ping, je rangerais mon balai et j’irais compter ma caisse avant que Sam compense pour les trois seuls poils de barbe qu’il a au menton.

– Est-ce que t’es en train de nous menacer? qu’il demande en le poussant.

Je bâille, je m’accote sur la vitrine et je m’ouvre une bière parce que le show est rendu plate quand c’est le même, tous les vendredis soirs. Assis devant moi, Guillaume fixe le dessus de sa canette, trop bon pour adhérer, trop mou pour s’interposer.

– Est-ce que c’est une menace? que répète Sam.

– J’pense que c’est une menace, que répond Rancourt.

Le premier le pousse à nouveau. Rancourt l’attrape par derrière, il le repousse vers Sam et c’est de même que Ping-Ping devient Ping-Pong, pendant que sa femme nous regarde, inquiète, par la fenêtre de son dépanneur.

– Tu t’en vas où? me demande Guillaume quand je me lève et que je range le dinosaure de plastique dans ma poche gauche.

– Quelque part de plus intéressant que le Sam-and-Rancourt show.

– Je peux venir?

– C’est un monde libre…

Je prends ce qui reste de mon paquet de bières, je l’insère dans mon sac à dos et je m’éloigne dans le stationnement, Guillaume sur les talons. S’il n’y a personne pour les regarder, ils vont finir par le lâcher.

On est presque rendus au coin de la rue quand un bruit de fracas se fait entendre. Il y a un cri, des rires pis les pas de Sam et de Rancourt qui s’en viennent nous rejoindre à la course.

What the fuck! que je m’écrie en me retournant.

Les deux sont en train de jubiler et derrière eux, la vitrine du dépanneur repose sur le sol en mille morceaux. Ping-Ping crie quelque chose à sa femme en mandarin et il se tient la tête entre ses deux mains.

– Pourquoi vous avez fait ça, bande de caves? que je m’emporte.

– WOOOOH! Leg day! que rit Sam. Fais aller tes pattes pis cours Paquette!

Sam et Rancourt nous dépassent. Guillaume hésite, il finit par se mettre à courir derrière eux et moi, je n’ai pas le temps de réagir. Madame Myagi sautille entre les débris et elle me saute dans le dos. J’essaie de me débattre pour qu’elle me lâche, mais Ping-Ping me lance un sacré coup de balai en plein visage. Je tombe sur le ventre et tout ce que je vois, c’est Guillaume qui s’arrête à plusieurs mètres devant.

Guys! GUYS! qu’il crie. Vince est…!

Les deux autres se retournent, ils hésitent et quand les sirènes de police se mettent à chanter au loin, ils attrapent Guillaume par le bras et l’oblige à les suivre.

Merci.

Merci fuckers.

Ping-Ping continue à me frapper et je reçois la paille de son balai en plein dans l’œil pendant que sa femme m’écrase le combiné du téléphone sur le crâne. Je me pousse du sol le plus fort que je peux, elle tombe à la renverse, son mari m’agrippe par le chandail et je n’ai pas le choix. Pas le choix, je lui enfonce mon poing en plein dans les lunettes et je cours. Je cours et je tourne le coin juste comme les lumières bleues et rouges apparaissent à l’autre extrémité de la rue.

 

Dans un parc — 00h15

Cynthia Murphy

Esteban, huh?

Le WB qui essaie de piéger Paolo, Esteban qui joue le undercover, Math qui s’allie avec lui pour créer une diversion pendant que Pao rachète son honneur.

Math qui vole à leur rescousse.

Et Esteban qui ne veut pas me voir tant qu’il n’est pas assuré que je ne voudrai plus le tuer.

C’est beaucoup.

C’est beaucoup à assimiler d’un coup. Un instant tout va de travers et celui d’après, c’est le monde à l’envers.

Dans la salle de bain, le néon grésille et intérieurement, je prie pour qu’il ne me lâche pas maintenant. Ça fait quarante-cinq secondes que j’essaie de garder mon équilibre pour que mes fesses ne touchent pas le bol et mes jambes commencent à trembler. Les toilettes publiques d’une cabane de parc, c’est aussi sanitaire que de lécher une seringue souillée. J’essaie d’ignorer l’humidité du papier de toilette qui me lève le cœur, je finis ce que j’ai à faire et je sors.

Plus loin dans les estrades, Math et Paolo sont en train de rire. Je ne sais pas de quoi ils rient. Je ne sais pas s’ils rient pour vrai ou s’ils rient par courtoisie, mais ils rient et ça me fait de quoi parce qu’ils sont là. Tous les deux, les deux personnes que je ne veux plus voir partir de ma vie.

– Je m’excuse.

Je sursaute quand j’entends la voix derrière moi. Je me retourne d’un bond, je cherche d’où ça vient, mais il n’y a pas de lumière de ce côté de la cabane et ça me prend un moment à distinguer la petite silhouette assise par terre, adossée contre le mur.

– Vince? que je demande, incertaine.

Il ne répond pas, mais je le vois retirer sa casquette, se frotter les cheveux et la replacer.

Aucun doute, c’est Vince.

Je m’approche.

Maintenant que je suis à un pied de lui, je le reconnais avec son air de gars qui se bat constamment contre lui-même. Il a un peu de sang sur le visage et son œil droit est rouge. Visiblement, il a perdu.

– Qu’est-ce que tu fais là? que je demande.

Silence.

Il fixe le bout de ses pieds et sans répondre, il joue avec la garnotte dans laquelle il est assis. J’attends pour cinq secondes, puis six, puis sept. Au bout de huit, il finit par parler, mais sa voix est faible.

– Est-ce que tu te souviens de la fois où je t’ai invitée dans mon sous-sol? qu’il demande.

Oui.

Oui, je m’en souviens.

Ce soir-là, j’ai dû rester assise dans un coin de la pièce, à les regarder jouer aux jeux vidéos, pendant qu’ils m’ignoraient parce que j’avais refusé de leur montrer mes seins. Se faire insulter, ça blesse. Se faire ignorer, on dirait que c’est pire encore. Il n’y a rien comme être négligée pour se faire rappeler qu’on est rien, aux yeux de personne.

Je m’adosse contre le mur et je me laisse glisser à côté de lui.

– Oui, que je murmure en baissant les yeux.

Il range les mains dans les poches et il continue à fixer le vide.

– Après que tu sois partie ce soir-là, on a appelé Cass.

Après que je sois partie ce soir-là, il a fallu que j’improvise le résumé d’une soirée à mes parents et que je fasse semblant de rire quand j’avais envie de pleurer.

Ça aussi, c’est pire que tout.

Quand on pleure, ça fait mal juste les premières secondes — les premières minutes, des fois, si y’a ben des larmes desquelles il faut se vider. Pis quand on les garde en dedans et qu’elles se débattent dans le fond de ta gorge, on dirait que ton corps se venge pour ce que tu l’obliges à endurer.

– Cinq minutes, qu’il dit.

–  Cinq minutes?

– Cinq minutes, qu’il répète. C’est le temps que ça a pris pour que Cassiopée enlève son chandail. Trente pour qu’on soit trois à se faire sucer la graine.

Il baisse les yeux.

Il prend une poignée de roches et il la laisse retomber sur le sol en regardant le nuage de poussière s’élever. Quant à moi, je ne suis pas exactement surprise de la politique d’échantillons gratuits offerts par Cass, mais j’assume que ce n’est pas le moment de le souligner.

– Pourquoi est-ce que tu me dis ça, Vince?

– Parce que depuis ma crise de panique, je me le demande. Je ne comprends pas et je n’arrête pas de me le demander. Pourquoi est-ce que c’est elle qu’on a choisi de respecter?

Je soupire.

Je ne sais pas quoi répondre, ça fait que je dis la première chose qui me vient spontanément en tête.

– J’t’en veux pas Vince, que je soupire encore. Ça fait longtemps que c’est arrivé, c’est der

– Non, qu’il me coupe. Non, ça ne fait pas longtemps. C’est à tous les jours depuis des années, à tous les jours, à toutes les chances qu’on a de passer à côté de toi et de te lancer une esti de remarque désagréable pour te faire sentir comme de la marde. On s’est tellement acharnés sur toi que je ne comprends pas pourquoi tu m’as aidé, au lieu de me jeter en bas de l’escalier. Des fois, même moi j’ai le goût de me crisser en bas des escaliers.

Il prend une roche et il la lance au bout de ses bras. C’est le silence pour une minute ou deux.

Avant Math, je ne peux pas dire que j’appréciais spécialement Vince. Mais c’est nous qu’il a choisi. Et s’il nous a choisi, j’imagine que c’est parce qu’au fond, on est tous un peu pareils. Vincent n’est pas mauvaise personne. C’est juste une personne qui fait de mauvais choix.

– Ne fais pas ça, que je dis au bout d’un moment.

Il pose les yeux sur moi et il sourit.

– Non, pour vrai, que je reprends. Ne fais pas ça. Ils vont le condamner et je l’aime, cet escalier.

Il rit, il me pousse et je dois me rattraper pour ne pas tomber.

Fuck you, Murphy, qu’il dit pendant que son rire s’en va s’évaouir.

Il finit par reprendre son sérieux et il plonge la main dans la poche gauche de son sweat pants.

– Je m’excuse, qu’il dit en me tendant un jouet de plastique.

Je prends le petit dinosaure dans le creux de sa paume et je l’observe. Quand j’appuie sur la queue, la tête oscille simultanément.

– Je n’ai pas vraiment d’amis, t’sais. En fait, à part Al, j’suis pas mal certain que je n’ai personne.

Bah, que je réponds en haussant les épaules. T’as Sam… Guillaume… Rancourt…

– Je viens de passer à deux doigts de me faire arrêter par leur faute.

Il rit amèrement puis il reprend.

– J’aimerais…, qu’il soupire. J’aimerais ça qu’on arrête de s’envoyer chier dans les couloirs. Même si maintenant, c’est juste pour faire semblant. J’suis écœuré de faire semblant.

Il me regarde.

Je le regarde.

Je le prends par le cou, je frotte le dessus de sa tête et je me lève.

Ça me va.

Moi aussi, j’suis écœurée de faire semblant.

Ça fait que je lui tends la main, je l’aide à se relever et quand on est tous les deux debout, on se met à avancer en direction des estrades.

– Est-ce que ton égo est encore en vie? que je demande.

Pentoute, qu’il rit. Mais c’est correct. Demain, je vais dire que c’était à cause de la bière.

Je souris. Je viens pour répondre, mais je n’ai pas le temps. Pas loin de nous, à quelques mètres devant, Paolo s’est levé d’un bond. Il saute du banc et il s’approche, en regardant Vince d’un air suspicieux. Au début, je ne comprends pas. Pis quand je me tourne vers Vince et que je le vois dans la lumière avec son oeil enflé, ses cernes et son visage plein de bleus, je constate l’état lamentable dans lequel il est.

Il fait peur.

Calvaire qu’il fait peur.

– Ça va, ça va! C’est un ami, que je dis à Paolo quand il arrive à notre hauteur.

Il acquiesce, l’air un peu rassuré.

Il tend la main à Vince, Vince me regarde parce que la politesse n’est pas le highlight de sa personnalité et il finit par la serrer en retour. Je pense que c’est trop de courtoisie pour une soirée, il bouge sur place avec un flagrant inconfort et quand il aperçoit Math, il se défile habilement, sans un mot de plus.

Caliente, que chuchote Paolo. Magané, mais caliente! C’est qui ça?

Je regarde Vince sauter dans l’estrade. Il salue Math, il sort un paquet de bières de son sac et il lui en tend une.

Je souris.

– Ton projet numéro 42, que je réponds. Une autre âme qui a besoin d’être sauvée.

Está bien, hermosa. Muy muy bien. Tu ne me le diras pas deux fois.

Il regarde Vince avec envie, je ris.

Fucking Paolo et l’histoire de sa libido.

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