La Sanction des Âmes Brisées

Chapitre 1 – Le départ

 

Quand je regarde le stationnement par la fenêtre du Trucker’s Drive Motel, on dirait que j’ai l’intérieur qui s’agite et la nostalgie qui me remonte dans la gorge. Hier je stationnais mon tas de ferraille dans l’espace réservé numéro trois et ce matin, c’est la dernière fois qu’il y repose.

Le soleil n’est pas tout à fait levé, les habitants non plus, mais ça me permet de graver dans ma mémoire la vue de l’avenue que j’ai habitée pour la dernière année.

Comme si j’allais finir par l’oublier.

– J’espérais que tu changes d’idée pendant la nuit, que j’entends soupirer derrière moi.

Je souris dans le vide. Dans le noir qui plane encore sur la ville de Stowe.

– Je suis presque certaine que tu m’as dit la même chose quand je t’ai annoncé que je voulais la chambre pour 365 jours.

Je délaisse mes bagages. Je m’avance vers le comptoir de la réception, je m’accote dessus et je sonne la cloche à répétition parce que je sais que ça l’énerve.

– Roger te faisait de l’œil, qu’elle se défend.

– Les globes oculaires de Roger sont en instance de divorce, Rita. Il fait de l’œil à n’importe qui sur qui il pose les yeux.

Elle rit. Elle dépose ses bras dodus et sa poitrine sur le comptoir, avec la délicatesse d’une femme qui a travaillé avec des camionneurs pour les trente dernières années. Dans le jour, elle chique du tabac et elle terrorise les enfants qui échappent leur ballon sur son terrain. Et le soir, elle cuisine des gâteaux et elle tricote des coussins de chats.

C’est elle, Rita.

Celle qui me loue la chambre numéro trois depuis juin passé. Celle qui rit avec déception et qui baisse les yeux pendant que son rire s’évanouit et qu’il laisse place aux adieux imminents.

Je n’aime pas les adieux. En fait, je les déteste. On pourrait croire qu’on finit par s’y habituer, mais on dirait qu’ils deviennent de plus en plus difficiles avec le temps. Ils sont longs et ils sont lourds, et les fausses promesses ne sont pas exactement ma spécialité. Ce qui fait que même si on se jure de s’écrire ou de se rendre visite, je sais très bien que les messages vont finir par s’espacer. La routine de notre nouvelle vie va nous rattraper, on n’aura plus le temps d’entretenir une relation qui ne sera jamais plus la même. On va se demander si l’autre nous tient rigueur de ce trop long silence et finalement, on ne se contactera plus, par malaise d’échanger avec une personne qu’on a l’impression de ne plus connaître.

C’est la même histoire à tous les 25 juin.

– La chambre est toujours ouverte, si jamais tu veux revenir, qu’elle dit.

– Tu sais que je ne vais pas le faire.

– Je sais, je sais, qu’elle soupire. Tu vas me manquer Brody Butnam. Tu vas au moins téléphoner quand t’auras trouvé où t’installer?

J’acquiesce. Ça va légèrement à l’encontre de mes principes, mais j’acquiesce quand même parce que c’est Rita et parce qu’elle ne rend pas les choses plus difficiles qu’elles le sont déjà. Une accolade, un «sois prudente» et une salutation dans le rétroviseur, c’est tout ce que ça prend pour faire un trait sur la dernière année de ma vie.

J’atteins l’intersection et en attendant que la lumière tourne au feu vert, je prends mon cahier de notes, j’ouvre à la dernière page vierge et j’y inscris la date :

«25 juin 2017

Le départ…».

 

*             *             *

 

Quelques jours plus tard, je quitte l’état du Vermont, un peu moins déprimée parce que la lourdeur de la solitude, elle finit toujours par s’estomper.

C’est comme ça.

J’aimerais croire que je suis une bonne personne. Me convaincre que ça me fait quelque chose, que je suis capable d’entretenir les liens du passé, mais je pense que mon besoin de liberté surpasse grandement mon altruisme et c’est juste comme ça. J’ai passé les douze premières années de ma vie à côtoyer une grand-mère riche et acide qui a subi la vie beaucoup plus qu’elle ne l’a vécue et pour dire vrai, en dehors d’un héritage qui m’a permis d’acheter le silence de beaucoup de gens, je n’irais pas jusqu’à dire qu’elle m’a légué un bagage émotionnel particulièrement mémorable.

Résultat — un départ incontournable à tous les 25 juin pour contribuer à mon incapacité à prendre racine.

Parce que j’ai besoin de savoir que je ne suis pas limitée.

Parce que j’ai besoin de vivre.

Alors je roule. Je roule vers l’inconnu et par chance, le temps est maussade et les routes sont désertes. J’aime les températures tristes, le ciel gris, les gouttes froides — je ne m’en plains pas quand on annonce à la radio des pluies abondantes pour les semaines à venir.

À la fin juillet, je n’ai toujours pas trouvé où m’installer, mais bien franchement, les inscriptions scolaires tardives sont rarement un problème quand on a beaucoup d’argent. Ça fait que je continue à m’enfoncer dans les endroits reclus parce que j’évite les grandes villes depuis que j’ai fui l’emprise des services sociaux.

Le mois d’août s’impose sans plus de gaieté que ses prédécesseurs. Quand je passe l’enseigne aux lettres défraichies qui annoncent le village de Brokenwood, la tempête fait rage et il n’y a plus une seule voiture sur la route. Dans les montagnes, le vent est fort et les débris qui tombent des arbres rendent la conduite quasi impraticable. Sauf que dans un coin aussi perdu, les habitations sont rares, les commerces encore plus et je n’ai pas beaucoup de choix entre m’enfoncer davantage ou faire demi-tour pour trouver un refuge pour la nuit. Un ou l’autre, la distance est longue avant d’arriver à destination et je ne vois déjà plus rien au travers de mon pare-brise.

Après dix minutes à rouler sur une route abandonnée, je trouve finalement un restaurant où attendre que le temps se calme. Je tourne dans le stationnement vide, je m’arrête et comme je n’ai pas de quoi me protéger de la pluie, je rabats mon capuchon sur ma tête et je cours jusqu’à la porte d’entrée.

Quand je tire sur la poignée, la porte de métal résiste et je vois la pancarte «fermé» qui oscille derrière la vitre.

Merde.

Je n’ai pas le choix. Je dois retourner à la voiture et pendant que j’écoute les mises en garde qui jouent en boucle à la radio, je règle mon alarme à 15 heures. Si la tempête ne s’est pas atténuée d’ici là, je vais devoir reprendre mon chemin. En attendant, je ferme les yeux et je me laisse bercer par le martèlement des gouttes contre la ferraille.

Je finis par m’endormir.

 

*             *             *

Toc, toc, toc.

Je me réveille en sursaut.

Je me frotte les yeux, je regarde l’heure et ça me prend un moment à me souvenir où je suis. Derrière la vitre du conducteur, à quelques pouces de ma face, un jeune homme dans la mi-vingtaine m’observe, les mains appuyées sur ses genoux. Il me fait signe de baisser la fenêtre.

– Ça va? qu’il crie, tandis que je m’exécute.

Je fais signe que oui et je cherche son véhicule, mais le stationnement est toujours vide.

– Est-ce que tu retournes au pensionnat?

– Non, je…

Ça sort comme un murmure rauque. Il tend l’oreille pour m’indiquer qu’il n’entend rien et je dois me racler la gorge avant de reprendre.

– Non, j’ai été surprise par l’orage et je cherche un endroit où dormir.

– Tu ne trouveras rien dans les environs, qu’il s’exclame pour enterrer le bruit des arbres qui fouettent l’air. Pas à moins de deux ou trois heures d’ici.

– Ce n’est pas vrai, que je grogne en m’enfonçant dans mon siège.

– La route est dangereuse jusqu’à la prochaine grande ville et les secours sont loin. Ce ne serait pas prudent de continuer à rouler dans de telles conditions.

– Tu as un idée d’où je pourrais aller?

Il se relève et il disparaît au dessus du toit de la voiture. Je ne vois plus son visage, mais je constate à quel point il est énorme quand sa largeur fait la presque totalité de ma vitre. Je l’entends hurler quelque chose, je me penche pour voir à qui il parle et c’est là.

C’est à ce moment-là que je le vois.

En retrait.

Environ mon âge, légèrement vêtu en dépit du climat. Les mains dans les poches, il supporte son chandail trempé qui lui colle à la peau. Il est grand. Très grand, moins costaud que l’autre, mais athlétique quand même et légèrement bronzé, ce qui est curieux compte tenu de la morne saison estivale. Derrière ses sourcils froncés, ses yeux croisent les miens et je détourne aussitôt le regard.

– Il y a un pensionnat, plus haut dans les montagnes, à une trentaine de minutes d’ici, que reprend le premier. On s’y rendait quand notre voiture est restée coincée dans une flaque.

– Vous avez besoin d’aide pour la sortir?

– Non, qu’il répond. Non, pas moyen de la sortir de là avant que la terre ne soit sèche.

Il plonge la main à l’intérieur de son coupe-vent et il me tend une carte plastifiée.

 

Dylan McMurray

Matricule : 06381

Agent de sécurité

P.L.W.

 

– La plupart du trajet est dans les sous-bois, qu’il reprend. Sous le couvert des arbres, la pluie est moins dense. Si tu veux bien nous y conduire, on pourrait t’héberger le temps que la tempête se calme.

Je reporte mon attention vers l’autre.

À l’exception de ses paupières qui clignent pour chasser l’eau de ses yeux, il est parfaitement immobile et il me fixe. Son indifférence me rend mal à l’aise, mais ce n’est pas comme si j’avais beaucoup d’options pour éviter de passer la nuit dans ce stationnement. Je dégage la banquette arrière du côté passager et je leur fais signe de monter.

Dylan contourne la voiture vers l’avant et quand il passe devant les phares, je constate que le mot «sécurité» à l’arrière de son manteau est aussi tendu que le nylon sur un tambour. Il approche la porte avant et juste comme il vient pour l’ouvrir, l’autre — je l’ai baptisé l’autre — pose une main sur sa poitrine et lui ordonne de passer à l’arrière.

Curieusement, il obéit.

– Tu parles d’un temps pour sortir, que dit Dylan en refermant la portière. Une chance qu’on t’a croisée, il n’y a pas un être humain dans les parages.

– J’avais remarqué.

L’autre s’installe à côté de moi et mis à part un bref hochement de tête en guise de salutation, il ne me regarde pas plus longtemps avant de porter son attention vers l’extérieur. Il a les cheveux noir, légèrement dépeignés et maintenant qu’il est à quelques pouces de moi, je suis convaincue qu’il est plus jeune que Dylan d’au moins six ou sept ans.

Plus sérieux, aussi.

Froid.

Tellement froid qu’il me rend inconfortable.

– On aurait eu une sacrée trotte à faire à la marche, que lui lance Dylan, n’est-ce pas?

Il ne répond pas. Il lui adresse une grimace nonchalante dans le miroir latéral et devant son silence, je mets la voiture en marche et je suis les indications de Dylan. Au premier chemin qu’on croise, il m’ordonne de tourner à droite. Une fois qu’on se retrouve dans les bois, on est à l’abri de la tempête. La route est sinueuse, mais au moins, la vue est dégagée.

– Tu viens d’où? qu’il demande pendant qu’il se récure les ongles dans le reflet de la glace.

– Stowe. Dans le Vermont.

– T’es ici pour les vacances?

– Non. J’aurais opté pour une destination un peu plus ensoleillée, que je souris.

– Hmm-hmm. Tu déménages alors?

– On pourrait dire ça comme ça.

Il bouge et la toile de son coupe-vent frotte contre mon bagage qu’il tape du doigt.

– Tu voyages plutôt léger pour quelqu’un qui déménage, qu’il constate. Tu as de la famille dans les environs?

– Non.

– Elle est restée dans le Vermont?

– Non, elle n’existe pas.

Je réponds avec un léger rire, sauf que je pense que je viens d’installer un malaise parce que le silence tombe et que les deux posent leurs yeux sur moi.

Rapidement, Dylan retourne à son décrassage, mais l’autre…

L’autre m’évalue de la tête aux pieds avec un soudain intérêt.

–  Désolé de l’entendre, que dit Dylan en me servant la formule d’usage sans grand regret. Tu es jeune, pourtant. Ils sont morts comment?

D’une surdose.

Ils sont morts d’une surdose d’héroïne quand j’avais six mois et que ma grand-mère refusait de leur verser un sous pour ma survie parce qu’ils s’en servaient pour subventionner leur addiction. Mais je pense que c’est inutile de s’avancer sur ce terrain.

– D’un accident de voiture, que je réponds en haussant les épaules. Je ne les ai pas connus.

On arrive à un embranchement et je ralentis en attendant qu’on me dise quelle voie emprunter. L’indication ne vient pas. L’autre ne m’a toujours pas lâchée des yeux et je l’ignore aussi longtemps que je le peux, jusqu’à ce que je doive immobiliser la voiture et que je suis obligée de lui rendre son regard.

– Pourquoi est-ce que tu mens? qu’il demande.

Je fige.

Je ne sais pas ce qui est le plus bizarre entre sa question et sa voix étonnement calme et grave, mais je reste surprise et je le dévisage.

Il continue à m’observer avec son air placide et au  bout de quelques secondes, Dylan donne un coup de genou dans son banc. Son corps fait un soubresaut, il jette un regard haineux à son aîné et il finit par me pointer la gauche du menton.

J’engage la voiture dans la pente et l’autre ne s’intéresse plus à moi.

– Alors, tu vas rejoindre des amis? que demande Dylan.

– Non.

– Hmm. Tu es seule, donc…

Ça.

Ça, c’est exactement le genre de comportement que Rita me reprochait constamment parce que je n’ai pas peur. Je n’éprouve pas la peur. J’en suis dépourvue, je ne la ressens pas, je me gère mal et dans une situation où mon instinct de survie devrait prendre le dessus, c’est la colère qui l’emporte.

Je suis fâchée.

Je suis contrariée par la stupidité et la maladresse de sa question.

Je ne réponds rien et je suis presque certaine qu’il saisit mon agacement quand on arrive à un nouvel embranchement et que je n’attends pas les directives. J’ai compris qu’on montait vers le sommet, je prends le chemin qui est en ascension et on garde le silence pour les quelques minutes à venir.

Elles s’éternisent.

Elles deviennent de plus en plus longues et le silence de plus en plus lourd, avec comme seul bruit de fond, le grondement du tonnerre qui ne suffit pas à camoufler la vibration du cellulaire de l’autre quand il buzz, au fond de sa poche.

Il le sort et il l’incline vers lui, mais pas assez rapidement pour m’empêcher de lire le nom de Dylan sur l’écran.

Pas moins inexpressif qu’auparavant, il lit le message, il range l’appareil et pour seule réaction, il adresse un signe de «non» dans le miroir latéral. Presque invisible, tellement discret que je ne suis pas totalement convaincue que je ne l’ai pas imaginé.

Je me mets à réfléchir. Je pense, je révise la route qu’on vient de parcourir et je constate que pas une seule fois, on a croisé une enseigne qui indiquait ledit pensionnat.

Je vais mourir.

Ça y est, c’est sûr que je vais mourir.

Et pour vrai, peut-être que je le mérite. Peut-être que c’est la vengeance du temps pour tous ceux que j’ai laissés derrière. Peut-être que c’est le moment où je devrais réaliser que personne ne me manque et que je ne vais manquer à personne, et peut-être que je suis incroyablement stupide d’avoir pris deux étrangers à bord. Peut-être que je suis le meurtre qui va susciter un bref «mais quelle idiote» dans les journaux, mais je ne serai certainement pas la victime qui va susciter un «c’était une facile» dans l’historique des proies de mes deux agresseurs.

Ça fait que si mon corps est pour indignement se retrouver abandonné dans un fossé, j’aime autant mieux leur en donner pour leur argent.

Je me penche, j’ouvre le coffre à gant pour feindre de chercher un stylo et j’en profite pour exposer la bonbonne de poivre que je traîne en permanence. Elle est expirée depuis trois ans, mais ce n’est pas le temps de s’attarder aux petits détails.

– S’cuse, que je dis à l’autre qui recule pour éviter que je le touche comme si j’avais la lèpre, je vais juste prendre le chemin du retour en note pour ne pas me perdre.

Ses yeux s’arrêtent sur le poivre et il le fixe.

Tiens, crétin. Si t’es pour me tuer, je vais clairement essayer de te rendre aveugle au passage.

Mais tandis que je cherche mon cahier de notes pour poursuivre ma feinte, je vois filer un sourire au coin de ses lèvres.

Rapide, discret et fuyant, mais assez visible pour exprimer tout son mépris.

Je viens pour refermer le coffre avec agacement quand il arrête mon geste en saisissant mon avant-bras dans le creux de sa main. Je frissonne et je me dégage aussitôt. Quant à lui, il insère l’autre main dans le compartiment, il s’empare de la chaîne ornée d’une croix qui appartenait à ma grand-mère et il l’élève dans les airs, à la hauteur de ses yeux. Autrefois, elle brillait. Maintenant elle est ternie par l’usure et en l’absence de lumière, elle est devenue jaune et fade.

L’autre se penche et il l’observe avec curiosité.

– Tu crois en Dieu? qu’il demande.

Sa voix.

Sa voix me dérange parce qu’elle est trop sereine en contraste avec son air sinistre et dénué d’émotions.

– Oui.

– Pourquoi?

Je ne réponds pas et je les regarde, lui et l’intérêt particulier qu’il porte à l’objet.

– Qu’est-ce qu’il a fait pour toi? qu’il renchérit.

– Il me protège.

– Tu penses? Tu penses que s’il était pour t’arriver quelque chose, il interviendrait?

Je ne sais pas pourquoi, mais j’ai la désagréable sensation que ma survie dépend de lui.

De l’autre.

– Je pense que ce qui arrive doit arriver pour une raison.

– Hmm. Ce qui arrive doit arriver pour une raison, que répète Dylan. T’es d’accord, Caleb?

Il retourne la croix entre ses doigts, il hausse les épaules et il finit par la ranger. Du coin de l’œil, j’ai l’impression qu’il me scrute et je réalise que j’agrippe le volant avec trop de force. Mes doigts sont rendus blancs et ils sont tellement engourdis que je ne les sens plus.

– Relaxe, que soupire Caleb en roulant les yeux. On est presque arrivés.

On s’engage sur deux nouvelles pentes et au bout de cinq minutes, il a dit vrai, on atteint le sommet de la montagne. Quand on sort de la forêt, la pluie recommence à s’acharner contre le pare-brise. On dépasse l’enseigne qui annonce le pensionnat, Dylan brandit sa puce par la fenêtre arrière pour faire ouvrir les grandes portes en fer forgé et on pénètre l’enceinte de Lord Webber.

Au début, je ne vois pas grand chose au travers de l’orage, mais à mesure qu’on approche, je finis par le distinguer.

J’arrête de respirer.

– Heu… c’est quoi ça? que j’hésite. L’école des sorciers?

Ni l’un ni l’autre ne prend la peine de me répondre.

On longe l’allée bordée de rosiers et la rivière qui encercle le terrain de l’école avant d’atteindre le stationnement. C’est étrange. C’est vieux, mais c’est magnifique — on dirait un ancien monastère qui a conservé quelques vieilles tours et auquel on a greffé de nouvelles extensions. À certains endroits, la structure s’est effondrée, ravagée par le temps, mais le reste est presque impeccable.

J’arrête la voiture et pas moins de quelques secondes plus tard, ils sont déjà tous les deux à l’extérieur. Je saisis mon sac à dos qui traine sur la banquette arrière et je les rejoins sous la pluie.

– Tu lui as dit qu’elle serait en sécurité pour la nuit, tu vas la mettre en sécurité pour la nuit, que j’entends Caleb soupirer avant qu’ils ne se taisent.

Dylan baisse la tête, il acquiesce.

– Aide-la à transporter ses trucs, qu’il reprend.

Tandis que Dylan me libère de mon sac à dos, Caleb s’éloigne, sans nous attendre. On le suit, à quelques mètres derrière.

– Il travaille avec toi? que je demande à Dylan.

-Caleb? Non, c’est un étudiant ici.

J’imagine qu’il entend son nom parce qu’il se retourne brièvement avant de se désintéresser de nous.

– Ah bon? que je m’étonne.

– Pourquoi est-ce que t’as l’air surprise?

– Parce que…

Probablement parce qu’il fait partie de la sécurité et qu’il a étrangement l’air d’obéir aux ordres d’un étudiant, mais je n’ai pas nécessairement envie de le vexer, ça fait que quand on rejoint Caleb qui nous attend devant la porte, je laisse ma phrase mourir dans le vide.

Dylan cherche une clé dans son trousseau et quelques secondes plus tard, on se retrouve dans un escalier en colimaçon.

– Tu veux aller te changer et je te rejoins? que demande Dylan à Caleb.

Il est trempé de la tête aux pieds. Il hésite. Son regard croise le mien et j’imagine qu’il remarque que je l’implore silencieusement de ne pas me laisser seule avec Dylan parce qu’il finit par secouer la tête. Je souris faiblement pour le remercier et lui, il m’ignore.

On monte jusqu’au troisième étage et on traverse un dortoir en entier avant de finalement atteindre le pavillon administratif. Sur notre chemin, on croise très peu d’étudiants, ce qui n’est pas tant surprenant considérant qu’il reste encore deux semaines avant le début des classes.

– Adrianna, que Dylan salue poliment la femme quand on entre dans le secrétariat.

Il m’indique de m’asseoir et il s’entretient discrètement avec elle pendant que j’attends.

Dans le couloir, Caleb ne dépasse pas l’embrasure de la porte sur laquelle il s’est accoté. Il a les mains dans les poches, les yeux rivés au sol, pas plus intéressé par ce qui se passe qu’il ne le serait si j’étais en train de lui réciter des passages de la Bible.

Puis Dylan revient déposer mon sac à dos sur le banc à côté de moi, il me remercie de les avoir escortés et ils quittent. Ils quittent tous les deux, mais juste avant, les yeux de Caleb croisent les miens et il soutient mon regard, assez longtemps pour me rendre mal à l’aise.

– Mademoiselle, que m’appelle la secrétaire.

Quand je reviens à la porte, il a disparu.

Je prends mes affaires et je m’approche du comptoir.

– Voilà le numéro de ta chambre, ta clé, le plan de l’école pour trouver ton chemin et j’ai besoin de ta signature ici, qu’elle dit sèchement d’une traite en poussant un papier vers moi. On n’est pas un service hôtelier, on n’a pas de femme de ménage, alors je te prierais de bien vouloir garder ça propre.

J’appose mon autographe là où elle est requise et puisqu’elle ne m’accorde pas plus d’attention, je m’éloigne vers la sortie.

Je viens pour franchir le pas de la porte quand je m’arrête.

Je ferme les yeux.

Je respire.

Et je le sais. Je le sens, j’en suis persuadée, c’est probablement la pire idée que j’ai eu de toute mon existence, mais on dirait que l’appel vibre jusqu’au fond de moi et c’est exactement ça. C’est ça, le but ultime et la raison de persister dans la tradition du 25 juin. Ça fait que je fais demi-tour et je reviens au comptoir.

– Excusez-moi, ça fonctionne comment pour les inscriptions? je demande.

Elle soupire, sans lever le nez de ses documents. La tête inclinée vers l’avant, elle plonge ses yeux dans les miens en réprimant un sourire narquois.

– Ça demande beaucoup d’argent, mademoiselle, pour s’inscrire dans un pensionnat aussi prestigieux.

On pourrait assurément argumenter sur son pensionnat dont on ne parle nul part et sur la notion de prestige, mais je me contente de répéter.

– Ok, intéressant. Alors, ça fonctionne comment pour les inscriptions?

 

 

Tous droits réservés ©

 

 

Une pensée sur “La Sanction des Âmes Brisées

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *