Épisode 4

29 août
Jour #1 – La pause – 13h30
Mathieu Lacombe

You’re funny, I like you…, dit Benji, en brisant affectueusement tous mes os d’un coup de poing sur l’épaule.

Les pions sont parfaitement disposés pour ma game de Risk de vendredi et quoi de plus délectable en ce moment que la face débinée de Rancourt qui comprend rien du bromance entre le Gouverneur pis moi. Points boni : Cyn a l’air un tantinet impressionnée, je suis pas mal sûr d’être dans la bonne voie pour réussir à l’embaucher.

À ce stade-ci, j’espère simplement que ma stratégie fonctionne parce qu’en admettant que je me sois gouré, c’est pas juste mon égo qui risque d’être abîmé. Se battre contre Rancourt, c’est une chose, mais avec l’équipe de foot entière pour le backer, ça se pourrait que je sois défiguré. Et quoique les cicatrices sont un succès quasi assuré avec les dames, j’ai le feeling que Cyn serait plus du genre à peser sur mes blessures qu’à les panser.

Je donne une claque dans le dos de Benji pour narguer Rancourt et je réussis à esquiver un groupe de filles qui suggèrent langoureusement de m’escorter au prochain cours. Bien aimable envers le newb, mais toutes les écoles sont faites sur le même frame, je devrais certainement trouver le 509 quelque part au cinquième, dans le coin de la neuvième porte, sans Google Map.

– Mais si vous me gardez une place, je dirai pas non par exemple! que je leur lance avec un clin d’œil, avant de sortir à reculons.

Tinder Swipe Right pour l’opportunité. J’avais prévu me pencher sur les relations publiques demain dans le cours de gym,  toujours plus facile de les travailler quand elles n’ont rien d’autre à faire que de t’admirer, mais ça peut aller. Ce n’est pas comme si ça allait m’empêcher de spotter mon relationniste anyway.

Je dévale les escaliers jusqu’aux cases du rez-de-chaussée, là où Clovis m’attend en jouant nerveusement avec son cube rubik. Debout devant le #387, il est incapable de se décider sur la posture à adopter, si bien qu’il sursaute quand j’arrive par derrière.

– Relaxe Clov. Pas besoin d’agir comme un gars qui attend après sa roche de crack.

Il se redresse et il a un petit rire gêné. Je dépose une main sur son épaule pour le forcer à se détendre. Ça a toujours été mes préférés ceux-là, un peu trop facilement intimidables, mais ils sont tellement habitués de se faire sous-estimer qu’ils sont pas pire faciles à amadouer.

– Alors, hum… Je sais pas trop comment ça fonctionne. J’te donne le papier ou j’te dis ça de vive voix pour pas laisser de preuves? il me demande, en regardant nerveusement autour.

– Calme-toi Snowden, personne est en train de nous observer.

Il sort un papier de sa poche qu’il me tend et que je déplie, avant d’y voir l’identifiant facebook de Cassiopée et son mot de passe.

– Sérieux? BarbeaPapa2001?

Il hausse les épaules.

– C’est le nom de son chat et son année de naissance.

J’ai même pas essayé de la mettre au lit qu’elle me vide déjà les poches. Dire que je viens d’investir cent dollars pour ce mot de passe à deux piastres.

Clovis regarde le sol et il saute distraitement d’un pied à l’autre. Il se lèche les lèvres, en évitant mon regard comme quelqu’un qui retient un scoop, sans savoir s’il va se faire féliciter ou chicaner.

– Fantastique, que je dis. T’as trouvé quelque chose d’intéressant?

– Pas vraiment. J’ai pas eu le temps de faire le tour de sa page… mais… j’ai ça aussi. C’est pas tout à fait ce que tu m’as demandé, mais… je me suis dit que… peut-être que ça t’intéresserait.

Il sort un deuxième papier qu’il me tend à bout de bras, le teint qui a viré au rouge, les yeux ben fuyants derrière la monture épaisse de ses lunettes. Clovis Bélisle, tu viens de piquer ma curiosité, quel tour caches-tu dans ta bourse de druide.

J’ouvre le papier, je lis ce qui est inscrit. Je regarde Clovis, je regarde le papier, je regarde Clovis encore une fois.

– Cynthia Murphy?

Il hoche la tête et je ris en rangeant l’offrande avec celui de Cass.

Évidemment, Cynthia Murphy.

Qui d’autre avec un identifiant comme «PeopleSuck» et un mot de passe aussi facile à retenir que Xm2g@ZK8f.

C’est pas dans mes habitudes d’envahir gratuitement et inutilement l’intimité des gens, pas que ce que je fais est particulièrement louable, mais j’ai un code d’honneur quand même. Et comme Cyn n’a pas un réseau social qui soit à la cheville de celui de Cass, je doute fortement que ses conversations privées puissent m’apprendre quoi que ce soit, si conversations il y a. En même temps…

Non.

Je peux pas faire ça.

J’attends quelques secondes et quand il recommence à respirer, je croise les bras, prêt à évaluer notre potentiel candidat.

– Alors comment t’as fait?

– Qu…qu’est-ce tu veux dire? qu’il me demande, pris au dépourvu.

– Pour avoir son mot de passe, comment t’as fait? Facebook est pratiquement impossible à pirater, y’aurait fallu que tu hack leur base de données au complet, no chance que t’aies réussi à faire ça. Et même en admettant que t’aies les skills pour, impossible que tu l’aies fait en moins d’une heure. Faque? Comment t’as fait?

Il sort un objet de sa poche qu’il me montre dans la paume de sa main, comme si ça suffisait à me faire comprendre le procédé de la chose. Si je savais ce que c’était Clovis, je l’aurais utilisé moi-même et je t’aurais certainement pas payé 100$ pour les 14 caractères du mot «BarbeaPapa2001».

– C’est un keylogger, qu’il dit. Un dispositif que tu plug à l’ordinateur et qui garde en mémoire tout ce qui est saisi au clavier. Cass avait informatique en troisième période. Ce qui veut dire que tous les log in des sites qu’elle a visités dans le cours (il lève l’objet qu’il brandit dans les airs)… sont présentement stockés là-dedans.

– Et Cyn?

– Elle a passé le dîner au local d’info. C’était pas voulu, juste un dommage collatéral quand je suis allé l’installer.

Je ris, quand même impressionné de mon chaotique neutre. Si la mode et la technologie ne prenait pas dix ans pour voyager jusqu’à Sainte-Julienne, en passant par St-Lin pour un pit stop de cinq, j’aurais probablement utilisé la chose. Mon ancien nerd n’était visiblement pas dans la même ligue que Clov, le grand piratage passait par le guess des questions secrètes, un usage plutôt limité puisque pas très subtil. On avait à peine le temps de faire le tour des courriels et des messages privés que son utilisateur était alerté et que le mot de passe était à nouveau changé.

Je sors un billet de 50$ que je lui tends.

– Ça, c’est pour l’extra. Pis ça, que je dis en glissant un autre 300$ supplémentaire dans sa poche en m’assurant que personne ne regarde, …c’est pour ceci.

Je sors une feuille de laquelle il s’empare et qu’il parcourt d’un air incrédule, l’air de se demander si c’est une blague. Sa lèvre shake, ses yeux convulsent sur chaque ligne et finissent par retrouver les miens.

– Math… y’a genre 30 noms là-dessus!

– 27 pour être plus précis.

– Math Rancourt, Sam Tremblay, Krystelle Dupuis, Gilbert Masse…Gilbert Masse? qu’il répète, les globes oculaires en train de fuir leur orbite. Pourquoi est-ce que tu veux fouiller le facebook de Gilbert Masse?

–  J’veux pas fouiller le facebook de Gilbert Masse. Dans la liste des choses que j’veux pas voir, Gilbert Masse en speedo vient juste en dessous de Gilbert Masse en string. Fais-moi confiance Clovis… t’as juste à jeter tes sorts de druide pis on va reparler de ton adhésion à la guilde.

Clovis avale de travers et il relit la liste des 27 noms.

27 noms. Ceux de tous nos grands élus populaires. Tous ceux qui vont savourer mon produit autant que la gloire du secondaire, tous ceux qui vont dangereusement dealer les prix et tous ceux qui vont réaliser que cinquante dollars, c’est pas tant cher payé pour un secret bien préservé.

Une liste complétée à la hâte pendant la troisième période et sur laquelle Gilbert Masse figure astucieusement pour tester les vertus de mon nerd.

– Math, j’arriverai jamais à faire tout ça…

J’inspire profondément, à la recherche de la bonne phrase pour le motiver. Et puisque je me rappelle d’aucun proverbe démodé qui apparaît généralement dans mon fil d’actualités, sur un fond étoilé et où tout le monde aime se tagguer :

– Bro. La pire erreur, c’est d’arrêter d’essayer.

Il a un petit haut-le-cœur, je ne sais pas ce que j’ai dit de mal, mais je pense que je viens de le choquer.

– Viens-tu de me citer le warning label de DuMaurier?

Silence.

Silence plus long.

Silence trop long.

– Oui.

Il se prend la tête entre les mains et il grogne.

– Ce que tu me demandes est complètement absurde! Cass, c’est une chose, elle s’assoit au même ordi depuis la première année, il suffisait d’installer la clé et de la récupérer après le cours. Mais c’est impossible de prévoir où tous ces gens-là vont s’asseoir! Et même si ça l’était, j’ai qu’un keylogger, ça prendrait des jours, voir des semaines!

Je secoue la tête avec vigueur.

– Clovis, j’aime pas le négativisme dont tu fais preuve. T’es en train de tuer le moral des troupes.

– Quelles troupes?

– Toi et moi. On est une troupe. On est une équipe, non? Ah, by the way, on n’a pas des semaines. On a jusqu’à vendredi.

Je commence à m’éloigner avant qu’il puisse protester, mais avec ses petites jambes et sa silhouette aérodynamique, il me rattrape avant que j’aie effectué quelques pas. Une fille me salue au passage et mon nerd rougit avant de se souvenir où il en était. Il met un bras devant moi pour m’obliger à arrêter et parce qu’il a autant d’énergie qu’un moton de lichens, je pourrais sans doute me défiler, mais j’ai peur de le briser. Et pour vrai, il a l’air d’être sur le bord de pleurer.

Je me tourne pour lui faire face et en évitant de me regarder dans les yeux, il sort l’argent que j’ai glissé dans sa poche pour la mettre dans ma main.

– Désolé Math, je peux pas faire ça.

Je regarde les billets dans ma paume et je lui donne une dernière chance. Trois cent dollars, c’est rien à côté de ce qu’il va faire quand ça va se mettre à rouler. Et pour l’avoir déjà vécu, il n’y a rien de plus désolant qu’un ex-candidat qui revient me voir en rampant.

– Tu veux pas ou tu peux pas.

Désemparé, ses épaules s’affaissent. Il observe le monde passer sans rien dire, il soupire.

– Je…

Il soupire encore une fois et avec sa posture de mollusque invertébré, je capte aussitôt la vulnérabilité. À ce moment-là, je sais que j’ai une fenêtre d’approximativement huit secondes avant qu’il prenne une décision et puisque j’ai le feeling que ce ne sera pas celle qui va me plaire, je l’exploite sans pitié.

Je plaque les billets sur sa poitrine et je mets sa main par-dessus pour l’obliger à les prendre.

Il les regarde avec amertume, il ferme les yeux et se gratte le front.

– Ça…, qu’il soupire, découragé, …ça va me prendre des clés USB…

– Combien?

Il compte distraitement les billets.

– Autant qu’il y a d’ordis dans le local d’informatique.

– Demain, que je lui promets.

Je lui fais un props, je jubile et je m’éloigne avant qu’il change d’idée.

– Math!

Fuck.

Je me retourne.

– C’est le double de ce que j’ai reçu pour deux personnes! Il y en a 27, à la fin!!!

– Oh wait, est-ce que la concurrence t’a offert un meilleur prix?

Clovis serre les dents, il grommelle des mots desquels sa mère ne serait pas fière et moi, je fais demi-tour. Le cellulaire en main, je commence à taper l’identifiant et le mot de passe qu’il vient de me donner. J’arrive au cinquième étage quand j’ouvre la dernière conversation

Pis c’est là que je passe proche de m’étouffer.

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