La grande brûlée

À soir, m’en va te raconter ma première fois dans un camping sul’ bord des lignes américaines. C’était donc un samedi matin, full soleil, au moins 30 degrés avec humidex, ma mère avait pris la décision que c’est icitte qu’on allait camper cette année parce que sa bonne amie Annick était déjà ce qu’on appelle une «saisonnière». Mon frère et moi, on connaît zéro le coin, genre nada, mais la fille d’Annick qui vit l’abonnement annuel de sa mère comme une torture est ben contente de voir du monde hors du club de l’âge d’or arriver, elle s’offre pour la visite guidée. Ça fait que mon frère s’en va développer sa masculinité en chassant la gornouille dans le fond du camping et Marie pis moi, on se prend une slush format le-contenant-est-tellement-gros-que-je-peux-me-rentrer-la-tête-dedans-pis-lécher-le-fond pour la route et on part à l’aventure!

Elle commence par me faire visiter le parc, belle p’tite place sympa, mais la pré-ado en moi est beaucoup trop orgueilleuse pour s’exciter devant  les glissades pour kids. Je suis un peu perplexe par le choix de destination, la connexion de ma PS3 mentale allait pas ben c’te jour-là, je bug comme la version de bêta de Call of Duty devant le danger de son itinéraire. J’ai 12 ans quand même, je veux de l’action, pas construire des châteaux de sable à côté de la hardcore glissade de trois pieds de haut. Mais bon, c’est pas comme si on avait une tonne de choses à faire dans un camping, on passe la journée là jusqu’à ce que le soir arrive.

Marie finit par remarquer mon lag, elle a l’idée du siècle, t’sais une idée digne de Hawkings ; on va dans le bois!

Pis hey, on va se le dire, le bois, c’est genre LA place hantée dans tout camping qui se respecte. T’as toujours la rumeur d’une femme qui s’est pendue ou d’une mariée assassinée pis les «saisonniers» qui nourrissent les rumeurs en racontant qu’ils l’ont vu eux autres, le fantôme blanc! Blanc… pourquoi blanc. Moi, les seuls fantômes que j’ai vus c’est dans les Sims pis sont verts quand sont heureux, mais en tout cas. Si tu passes à 23 heures, tu l’entends crier, à minuit, tu la vois dans sa robe blanche et si tu dis «Marie Blanche» trois fois, elle vient te spooner la nuit dans ta tente. Ouf fille, si c’est ça être wild à 12 ans…

Bref, Marie m’explique qu’on va rentrer dans le bois en passant par la «dompe de feu». Je suis ben d’accord, je comprends pas c’est quoi la dompe de feu, je bug encore, y serait temps de faire vérifier ma carte graphique, mais je lui fais confiance. Après tout, c’est elle la saisonnière. Elle m’explique que c’est là que les propriétaires font brûler les branches, les poutres et tout ce qui rentre pas dans un petit foyer de terrain. Une dompe quoi. Le pit fire, le gouffre d’la place. J’me dis : «Ok, ça peut pas me tuer, on s’en va pas faire un sacrifice humain, on passe à côté, pas dedans t’sais! Anyway, j’ai 12 ans, je suis wild…».

C’est sûrement là que j’aurais dû la jouer moins pré-ado parce que le karma a eu raison de mon arrogance envers les éléments.

Du haut de mes 5 pieds et 100 lbs, on passe à côté de la dompe, le sable s’effondre et je me plante. Un pied dans les airs, un pied dans le pit fire. J’ai à peine le temps de réaliser ce que je fais là que le feu pogne après mes pants (des pants en été esti, quelle idée de marde). Ça fait que je remonte en haut du gouffre aussi vite que Usain Bolt pour réaliser que… calvaire, j’suis en train de brûler moé là! Y’a probablement un paquet d’affaires auxquelles je devrais penser pour sauver ma vie et mon honneur, mais tout ce que j’arrive à me souvenir dans le pire moment de ma vie, c’est de mes cours de wannabe sécurité incendie du primaire, avec la p’tite toune qui me pogne dans la tête : «Fige. Couche-toi. Roule, roule, roule!». Rendue tellement blasée par ladite toune, j’ai juste envie de me laisser devenir une torche humaine.

En tout cas, faut croire que l’élément de la Terre a eu pitié de moi, le sable a fait la job et a éteint les flammes de mon pantalon. Marie, qui a pogner le même virus qui a contaminé ma carte graphique,  fige pour un bon 30 secondes (la durée de mon périple) avant de me demander si je vais bien. Fille, j’ai un pantalon en lambeaux et une jambe de chair molle… number one!

Je me lève, je réalise qu’une gamine d’à peine 6 ans me regarde, les yeux ronds comme un hibou et elle me demande de la suivre. Une vraie gamine là, pas un fantôme blanc, ça fait que je l’écoute. Anyway, n’ayant pas beaucoup de ressources pour fuir ma vulnérabilité, je l’aurais probablement suivie pareil, elle court sur le terrain, vers sa mère en disant qu’une fille s’est blessée. Sa mère (qui devait s’attendre à un genou écorché) voit ma jambe, elle bug 100 fois plus que tous les lags du camping réunis aujourd’hui, Wanna-cry prend ses fichiers en otage et comme j’ai pas la rançon pour payer et décontaminer le système d’exploitation, j’attends qu’elle se décide à m’aider.

La madame m’embarque dans son char, on part voir mes parents, on se rend à la gate, le fils du proprio glorieusement diplômé en secourisme m’assiste, on appelle l’ambulance. Mes parents pleurent à chaudes larmes, et moi, la blessée qui a la jambe comme un Pop sicle qui vient de fondre au soleil, je les rassure en disant que tout va bien aller. Tu parles d’un échange de rôles!

L’ambulance arrive, on m’embarque, on arrive à l’hôpital. On m’annonce que j’ai des brûlures au 2e et 3e degré. Vu leur face, je me dis que ça doit être grave. On me dit qu’on va devoir percer les bulles d’eau dans une des plaies et moi, grande sentimentale qui s’éprend d’une roche qu’on kick le long d’une marche, je braille. Le paramédic, un monsieur ben sympathique qui essaie de me remonter le moral :

– Je comprends que c’est douloureux, ils vont t’aider…

Et moi :

– Ben non monsieur… c’était mon pantalon préféré!

Six heures plus tard, je suis sortie de l’hôpital avec un bandage tout le long de ma jambe et des rendez-vous prévus à toutes les semaines. Sept ans plus tard, la vie a fait son chemin, ma carte graphique a fait sa mise à jour et j’oublie moi-même que j’ai des cicatrices le long de ma jambe. Et quand quelqu’un me demande :

– Oh my god! Quand est-ce que tu t’es fait ça???

Je réponds :

– La fois où j’aurais dû jouer dans les glissades et faire des châteaux de sable…

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