Moi vs Sons of Anarchy

Il y a quelques temps déjà, je travaillais comme vendeur de cellulaires. Sans nommer la compagnie qui m’avait à l’emploi, mentionnons simplement que le comptoir de service où j’opérais se situait dans un club vidéo.

Bon.

Donc un soir d’été parmi tant d’autres cette année-là, je terminais mon shift à 17h30. J’avais pris soins de bien nettoyer la boutique, compter la caisse, ranger les multitudes de coccins qui envahissaient invariablement le bureau chaque jour. Fier de mon environnement spick-and-span, je prends mes choses et quitte le comptoir de la boutique sans me retourner. L’idée est de filer vers le backstore le plus vite possible, et ce pour une raison bien simple : nul n’est à l’abris du génie qui se pointe à 17h29 pour se faire poser la télé, l’internet, le téléphone de maison, planifier son déménagement, s’obstiner avec sa femme sur la date, décider de changer de cellulaire en même temps, demander de le faire installer dans son char, se faire poser un screen protecteur, essayer de dealer un prix sur un étuis à 4$, changer d’idée sur la couleur du téléphone, appeler le service à la clientèle pour que ça aille plus vite (et tout faire boguer) et finalement m’envoyer chier quand je lui demande un dépôt de 600+$ parce que son crédit est aussi bon que l’était son idée de se pointer à cette heure-là.

Bref, vous comprendrez mon empressement à quitter les lieux de façon pronto.

Dans le backstore, je termine ma buisness et je commence à jaser avec un collègue de tout et de rien, pas pressé du tout, relax et fier du devoir accompli. Je vois tranquillement le futur se dessiner devant mes yeux : moi, une p’tite IPA bien froide, un divan, Netflix, l’air climatisée… Mon corps est prêt. Ma rêverie est par contre rapidement interrompue par le strident et toujours prophète de malheur buzzer du téléphone du backstore. J’regarde mon collègue avec mon air de Fuck off bro, j’suis off duty, essaie même pas et prend le foutu combiné maintenant. Il abdique, je triomphe, il répond, je commence à quitter, il rit, je fige, il me regarde, je fais de même, il me tend le combiné, je pleure.

-Oui?

-Marco? Y-a un sans-dessein qui est en arrière de la boutique et qui fouille dans les tiroirs. J’lui ai dit que c’était fermé et de revenir demain. J’ai rien compris à sa réponse pis là y’a commencé à essayer d’ouvrir les portes du comptoir. Viens t’en occuper parce que sinon j’y saute dessus…

Je regarde ma montre : 17h48. Shit…

-[Soupir des profondeurs] Ok je m’en viens…

Affublé de mes divers sacs, fraîchement changé de mon uniforme pour maintenant porter des shorts et un t-shirt wayyyyyyyyyy too casual pour servir un client, je fais mon chemin vers l’avant du magasin. Je me prépare mentalement au spectacle, conscient que je vais en baver.

J’étais pas assez prêt.

Je vois au loin, arqué comme un bossu, cette créature d’un autre monde qui s’acharne à essayer d’ouvrir tout ce qui est assez malchanceux pour être affublé d’une poignée dans la boutique.

-Monsieur, je peux savoir ce que vous faites svp? dis-je, avec un ton qui laisse clairement comprendre que j’ai pas envie de jaser.

-NEKESSÉ NA MASH PA?! répond-t-il en quasi-hurlant, tout en se redressant pour me montrer l’ensemble de l’œuvre.

On parle d’un homme d’environ une cinquantaine d’années, une décevante petite barbe décorant son menton de triste façon. Son teint basané m’indique de longues journées passées à l’extérieur, et son haleine fétide la quantité d’alcool qu’il y ingère. Je sors mon dictionnaire Français/Cro-Magnon et tente de comprendre son dialecte. Voyant mon absence de réponse, il réitère :

-Nekessé sa MASH PO! Sti d’cossin du c*liss. MÈNE PU KAP’B DL’CHRGER NÉ BSOIN MOÉ!

Il brandit un petit objet de plastique en disant tout ça et abandonne momentanément la boutique pour venir me montrer la source de sa rage (et son haleine) de plus près. Je vois qu’il tient un téléphone flip dans les mains. T’sé celui que ton arrière-grand-père trouve désuet là? Le modèle d’avant.

-Gaw, ‘ai maime amné l’fil! ajoute-t-il triomphant en pitchant au moins 3 fils de chargement sur le comptoir de la boutique.

Je vois vers où on s’en va, je sais exactement ce qu’il faut faire. C’est bon, je vais m’en sortir plus facilement que je pensais.

-Ahhh je vois. Votre appareil ne charge plus? C’est pour un échange?

Hochement de tête vigoureux et borderline troublant.

-Malheureusement la boutique est fermée, on ne peut pas faire d’échange, ça va devoir attendre à demain, je suis désolé…

-NENON TU KOMPRAN PA. MOÉ JÉ ‘NE KOMPANYI DCONSTRUCTYON. BES’NIN DE TSA LA. PAS DMAIN AWAYE.

Je ris intérieurement. Désolé mon cher, mais tu ne gagneras pas ce combat-là.

-Je comprends et je suis désolé pour votre ‘’Kompanyi dconstructyion’’, mais même si je voulais je ne peux simplement pas vous l’échanger, mes systèmes ne fonctionnent plus à l’heure qu’il est, c’est impossible pour moi de faire quoi que ce soit avec vous. Vous allez pouvoir faire tout ça avec ma gérante demain matin! Je peux même vous donner le numéro du service à a clientèle si vous voulez en discuter avec eux.

BOOM. J’ai joué toutes mes cartes, flush royale, dans ta face. Now shut up and let me go… Je commence à m’approcher d’une carte d’affaire pour lui tendre, sauf qu’il a d’autres projets pour ma main. Il prend le cellulaire en question et le plante fermement dans ma paume en maugréant quelque chose qui reste encore un mystère à ce jour. (Mystère olfactivement éthylique, il va sans dire.)

-GAW’STI! GAW!

Résigné, j’observe l’objet un instant. Je n’ai pas de carbone 14 à portée de main pour faire la datation du spécimen, mais je comprends vite que si un humain avait l’âge de ce cellulaire-là, je le vouvoierais surement, je l’appellerais monsieur et je l’aiderais à traverser la rue.

-Je peux le regarder, mais ça ne change pas le fait que je ne peux rien faire ce soir monsieur…

-GAW’STI!!!  COCCIN D’MARDE!

J’ouvre le coccin en question, conscient que mes collègues du côté des films ne me quittent pas des yeux. Ma première réaction est l’incompréhension: un volume de sable impressionnant coule du cellulaire vers le sol. La quantité de sable dans un espace aussi petit ne fait alors absolument aucun sens pour mon esprit, un peu comme si une famille de 15 venait de sortir d’une Smart devant mes yeux. Et first of all, POURQUOI DU SABLE?

-Euh…

-GAW LAI TOUSH! PÈTÉ!

Une fois la surprise passée, je suis les indications de mon guide et regarde les touches du clavier du cellulaire qu’il me pointe du doigt : il reste deux touches intactes. Les autres sont soit craquées, effacées ou tout simplement absentes à l’appel. Je lève légèrement le regard et je vois l’écran fissuré de bord en bord, accueillant de façon invitante l’énorme infiltration d’eau qui loge entre la vitre et les circuits. Quelques goûtes coulent. Je regarde mon comptoir de boutique : sable et eau. La plus triste plage jamais vue. Je sens ma propreté être violée sauvagement, mon spick and span trembler incontrôlablement avant de s’éteindre à tout jamais…

-Monsieur… Ce cellulaire-là n’est plus sur garantie…

-KMAN SA SAKRAMEN?!?! À LARJEAN KON VOU DONE TOU L’TANT!!!

-D’abord il a certainement plus d’un an, dis-je en laissant planer le silence.

-…

-Et tout cellulaire, pour un échange, doit être dans un état qui prouve qu’il a été utilisé correctement et que la défectuosité n’est pas due à un usage abusif ou inadéquat.

C’est rare dans une vie de faire face à un moment ou les termes abusif et inadéquat sont de gros, GROS understatement. Je lui redonne son cellulaire, voyant par le fait même que les fils de charge qu’il a droppé sur le comptoir ont mis de la peinture sèche partout sur la caisse… Je me retiens, je garde mon calme. Je sens ma valve de Ok, enough trépider, mais je suis en contrôle.

-Donc, comme je vous disais, je ne peux pas vous échanger votre téléphone ce soir, et même ma gérante demain devra fort probablement refuser pour les raisons que je vous ai expliquées…

-HEY ESTI!! J’AI UNE COMPAGNIE DE CONSTRUCTION MOI CHOSE! ÇA ME PREND UN TÉLÉPHONE LÀ! GARDE IL CHARGE PAS, lance-t-il en devenant plus facile à comprendre et en branchant le téléphone sur un des fils qui trainent sur le comptoir.

Ajoutons-ici que le câble en question n’est branché à aucune source de courant… Impuissant devant une telle démonstration, je cherche mes mots un bon 15 secondes. C’est long 15 secondes quand quelqu’un d’agressif branche et débranche un vieux cellulaire de façon frénétique devant toi.

-Je sais pas quoi vous dire de plus… Je peux LITTÉRALEMENT rien faire pour vous là…

Je le regarde processer le mot littéralement pendant quelques secondes. C’est le genre de monsieur qui ne doit pas se faire dire non très souvent. J’observe qu’il a effectivement la carrure d’un travailleur de la construction et il porte un genre de manteau de cuir, mais je vois mal son habillement avec le soleil de fin d’après-midi qui plombe sur nous. Il émane la menace à 100 kilomètres.

-ÉCOUTE MOI BIN ESTI. LÀ TU VAS ME CHANGER MON ESTI DE TÉLÉPHONE SINON JTE JURE, TA BELLE VITRINE QUI EST LÀ, T’A RETROUVERAS PUS DEMAIN MATIN. TU SAIS PAS CHU QUI MOÉ CRISS! J’AI BIN DES AMIS…

-Monsieur, je ne pense pas que ce soit nécessaire de me dire ça, ni que ce soit une bonne idée de faire ça. Revenez voir ma gérante demain et je suis certain qu’elle va pouvoir discuter avec vous de la sit…

-HEY ESTI’ TU MLE CHANGE LÀ PI THAT’S IT!!!

Question de vous sauver du temps, un autre 10 minutes a eu le temps de s’écouler. Une délectable période de temps où j’ai réussi à expliquer de la façon la plus humainement claire possible que, véritablement, j’avais zéro option et que j’étais impuissant. Ce à quoi il répondait ‘’NON ONLFAIT LÀ’’. Je répétais en re-phrasant, même genre de réponse. Un cycle infini a commencé à se former. Je vous jure que je me souviens m’être dis ‘’Ouin, mon Marco, t’as aucune option. Tu ne peux pas l’aider, il ne te laisse pas partir. Tu vas devoir te résigner à peut-être devoir passer le restant de ta soirée et ta nuit avec lui à attendre ici…’’ Le cycle continue, ma tête tourne, je ne vois pas le bout, il est de plus en plus agressant, je ne sais pas quoi faire, je sens la pression monter, je me sens coincé, je stress, je cherche une option.

Rien.

J’ai donc fait la seule chose qui me restait :

-AH PIS D’LA MARDE! dis-je en prenant mes choses et en levant les bras au ciel.

Puis j’ai tout bonnement sacré mon camp.

Pas trop fier de celle-là, mais il vient un moment ou l’instinct de survie dit : ok, c’est assez, t’as tout donné champion, va te reposer. Tunnel-vision jusqu’à mon auto, je quitte et je m’en vais chez moi. Une fois à destination, je réalise que j’ai laissé mes collègues le gérer et je leur écris immédiatement, un filet de culpabilité au bout des doigts.

J’apprends qu’il est parti sans dire un mot. Il m’a regardé, incrédule, puis est sorti du magasin et aurait enfourché une moto pour quitter le stationnement en trombes.

-Quoi, c’était un motard?

-Oui man, et il avait pas l’air content…  Il a fait beaucoup de bruits avec sa ride en quittant, même la cliente que je servais a eu un peu peur…

J’avale ma terreur de travers. J’appelle une de mes gérantes pour la prévenir d’avance que si un motard a peté leur vitrine, c’est ma faute. Elle me dit de relayer aux employés toujours présents de faire le 911 s’ils le voient s’approcher. Ce que je fais en me sentant encore coupable.

Pas super bien dormi, l’IPA feelait chaude, netflix était plate.

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Le lendemain, je travaille justement de jour, et je ne suis pas du côté des cellulaires ce matin-là. Je raconte tout à  mes deux gérantes, et on se prépare mentalement à le recevoir.

Je suis étonnement nerveux, alors que je sais de façon certaine que ce n’est pas moi qui va le gérer. Je prépare des boitiers de films de façon machinale sans trop réfléchir et en regardant à l’extérieur, comme je le fais tout le temps. Puis je le vois arriver…

Je ne saurais vous décrire l’incompréhension et la confusion que le spectacle qui se déroulait devant moi imposait à mon cerveau. Je n’arrivais tout simplement pas à processer ce que je voyais, comme si 150 personnes venaient de sortir d’une Smart devant mes yeux.

Il était là, dans le stationnement, sur sa ride. Un véhicule étonnant, bruyant, moche. Il chevauchait un trépident scooter. Pire, un authentique Vespa. Les deux pieds posés de chaque côté, en poussant le moteur jusqu’au maximum  de buzzzzzz qu’il pouvait fournir, il se stationne puis se dirige vers le magasin. Je remarque alors qu’il porte un petit manteau de printemps en nylon. Genre coupe vente gris unis avec une ligne noire aussi triste qu’immanquable. Les années 90 ont d’ailleurs appelé pour le réclamer. Le 30 degrés Celsius extérieur rend sa tenue plus incongrue encore que son moyen de transport.

Et son casque! Une beauté : un magnifique casque de bicyclette, d’un vert pastel usé et insultant pour l’observateur. Ma gérante voit mon expression faciale et comprend.

-C’… C’est lui?…

Silence

-Bon, on va dealer avec le Sons of Anarchy de Repentigny…

Elles l’ont ramassé. Solide. J’ai pratiquement dû ramasser ses restes après leur courte rencontre…

Le plus drôle : comme de fait on a eu la chance d’entrer dans son compte… et de voir que ce gars-là était véritablement le proprio d’une compagnie de construction! Il avait même plusieurs employés à sa charge.

Encore à ce jour, j’ai l’image d’une Squad de gars de la construction qui arrivent ensembles sur leur chantier de la Rive-Nord, en Vespa, avec leurs glorieux casques de vélo pastel. La crème de la crème… Les intimidants Sons of Anarchy de Repentigny.

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